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ARNAUD BOUFIGUE A PARLÉ / P1C3E14

P1C3E14 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 14)

  N°62 / ARNAUD BOUFIGUE A PARLÉ / P1C3E14

 
C’est l’histoire où Arnaud Boufigue dit ce qu’il sait et où, par ailleurs, on entend parler de l’Opération Alu.

 
Vendredi 22 avril
8 heures
Agotchilho

  - Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
 
Eusèbe, s’est éveillé sur le coup de huit heures, perclus de courbatures.

Rébéquée et Béatrace ont eu largement le temps de récupérer et de reprendre la surveillance du Numéro Deux, qu’Eusèbe appelle Kuhhirt, l’Oberst Kuhhirt, et qui reste « en veilleuse », comme l’a demandé Rébéquée à Amaïa : on s’occupera de lui un peu plus tard, quand on aura réglé les urgences. Ses infos sont tellement confuses qu’on ne peut pas en faire grand-chose pour l’instant, et maintenant elle craint que le choc de la présence d’Eusèbe, s’il le reconnaît, ne le bloque, comme disait Amaïa.
Donc, dodo, l’Oberst.
En premier lieu, il faut essayer de comprendre ce qui se passe.

  Ils sont tous les trois penchés sur l’écran de la console où ils viennent de regarder l’« émission », que Béatrace, plutôt dégourdie en informatique, a retrouvée dans la zone mémoire où sont stockées les infos « Écolocroques » qui s’enregistrent automatiquement.
 
- Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? répète Eusèbe perplexe devant l’ampleur de la manipulation. Comment a-t-on pu me faire dire des conneries pareilles ?
Pour lui, l’émission s’ajoute à ce qu’Arthur leur a dit au téléphone. 

  Parce que Boufigue a parlé. 

  Oh, il n’a pas dit grand-chose : il est envoyé par le « Mouvement » pour organiser le fonctionnement d’une « plate-forme de communication » à Saint Tignous sur Nivette. On (mais qui est ce « on » ?) lui a fourni des informations utiles, certainement pompées depuis la Lanterne et le mouchard de Mouchoir (qui en a presque pleuré de honte rétrospective et que Jeanne a dû consoler d’un « Allons mon vieux, vous vous êtes largement rattrapé, c’est fini tout ça »). Informations sur les « éléments utilisables », de Gertrude à Varochaix, et surtout sur le maire, qui avait déjà été manipulé par l’installation discrète d’un studio de télé branché sur le « centre » des Écolocroques. Au passage, il devait « sortir Malfort du circuit » et le remettre aux mains d’un complice de Marinoval dont il ne connaissait que l’adresse et même pas le nom. En fait, comme l’a compris Arthur, ce complice était le Chocho de garde à une entrée discrète du réseau souterrain.
Pour finir par prendre le pouvoir à la Lanterne, dont ils ont fait leur canal de communication exclusif, le personnage de Malfort étant lui-même « construit » ou « formaté », comme il le dit, à partir des éléments contenus dans les images recueillies lors de l’enregistrement, et transformé en marionnette informatique manipulable à volonté à partir d’un simple clavier.

 Par ailleurs, il doit recevoir du renfort : une fille qui servira de recruteur et ouvrira une « agence » publique. Le maire lui a proposé un local municipal, pas très loin de la MJC. Elle y sera aidée, puis remplacée par des écolos (dont, bien sûr, Gertrude), et par Varochaix, qui offrira une « prestation régionale dans la langue du Pays d’ici »…

  - Le salaud veut me charger de l’opprobre absolu que son projet va faire naître. C’est ça sa vengeance… grogne Eusèbe en regardant la silhouette du Numéro Deux, endormi auprès de son bol de soupe.
- Mais c’est incohérent, objecte Rébéquée. On a l’impression qu’ils cherchent à convaincre, presque à séduire, d’une part, et simultanément, de préparer autre chose, de totalement terrible mais dont on ne sait rien…
- Et qui tourne autour de ses menaces de bombes atomiques, poursuit Béatrace. Je suis sûre que Vic et Clèm sont en plein dedans. Si au moins on pouvait les contacter…
- Et par Amaïa, avec Mouye dans la place… ?
- Mais, est-ce qu’Amaïa peut communiquer avec Mouye ?
- Elle a dit que par Ôoumloc, ses crabes… 

  Rébéquée en frissonne, la gorge nouée d’un coup au souvenir du claquement sonore de la pince monstrueuse et de… oh, mon dieu, Jules… Elle avait presque oublié, mais non, pas oublié, elle avait intégré la souffrance du souvenir, comme une vieille douleur qui vous accompagne, familière, présente au fond des os et qu’un faux mouvement porte à l’aigu… Jules qui déclamait, avec son ironie féroce de petit bonhomme humilié, debout devant le monstre dressé qu’il ne voyait pas :

 « Me voici devant tous un homme plein de sens
Connaissant la vie et de la mort ce qu’un vivant peut connaître… »

Et Rébéquée reste là, absente, avec ces mots qui flamboient dans sa mémoire et les yeux remplis de larmes, jusqu’à ce que Béatrace lui prenne doucement la main, sous le regard surpris d’Eusèbe, que cet effondrement soudain et pour lui incompréhensible, stupéfait…

- Excusez-moi, se reprend Rébéquée en essuyant ses larmes d’un geste nerveux, par Amaïa, sans doute pourrons-nous communiquer en effet. Quand elle reviendra, il faudra lui demander. 

 
Sur l’écran des « communications internes Écolocroques », le point lumineux qui battait « la verte à soixante » est remplacé par des lettres qui déroulent leur message :
  « Deux sous-marins US coulés par Hai II. Lancement fusées Opération Alu prévu demain 18 heures Thulé et Chonos. Annonce télé sera faite par Malfort demain 13 heures. Retransmettre rapport Arnaud Boufigue sur résultats obtenus. »

  Béatrace confirme la réception, comme elle l’a vu faire par le Numéro Deux. Le message reste à l’écran. Il y restera jusqu’à la réception d’une réponse. Rébéquée et Béatrace échangent un regard inquiet : il faudrait réveiller le Numéro Deux. La dernière fois, il avait assumé, face à l’écran. Mais avec Eusèbe, comment va-t-il réagir ?
- Il ne faut pas qu’il vous voie, déclare vivement Rébéquée en se redressant. Il pourrait perdre son conditionnement et on n’a pas le temps de courir le risque. Les Écolocroques ne doivent se douter de rien. Béatrace, tu vas conduire Eusèbe dans l’appartement, il a mérité de se reposer, et tu reviens vite.
- Eh là jeunes filles, vous disposez de moi… proteste l’intéressé.
- Elle a raison, enchaîne Béatrace, on va le réveiller, mais il faut qu’il reste dans sa bulle, et c’est vrai qu’après ce que vous avez vécu, un peu de repos vous fera du bien. Rassurez-vous, on vous réveillera dès que ce sera nécessaire. Et puis je n’ai pas confiance dans vos réactions…
- Non mais dites donc ! (C’est vrai quoi, c’est pas parce qu’elle a des moustaches que cette greluche peut se permettre de lui parler comme personne ne l’a jamais fait ! Même le Président n’oserait pas…)
Avec un immense sourire, Béatrace lui fait une bise ravageuse sur la joue droite :
- S’il vous plaît, Eusèbe, (et elle l’appelle Eusèbe !) pensez à Arthur, il travaille et il veille là-haut et on ne peut pas se permettre de le mettre en danger par un coup de colère. Nous, nous pouvons rester beaucoup plus zen en face de ce salaud, alors laissez-nous faire. S’il vous plaît…
Une autre bise frétillante de moustaches achève de le désarmer, et c’est un Eusèbe, eh bien oui, désarmé, qu’elle conduit par la main jusqu’à l’appartement du Numéro Un…

  C’est alors qu’ils ont entendu battre le tambour.
 

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