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FINETTE DE SAINTE FOUILLOUSE / P1C3E16

P1C3E16 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 16)

  N°64 / FINETTE DE SAINTE FOUILLOUSE / P1C3E16

 
C’est l’histoire où Finette de Sainte Fouillouse arrive à Saint Tignous sur Nivette pour y ouvrir la première boutique des Écolocroques, et où elle fait la connaissance de Mado et du Maire.

 
Vendredi 22 avril
8 heures
Saint Tignous sur Nivette

  La journée sera longue pour tout le monde. Et curieusement, tout le monde semble le savoir depuis le début.

Finette de Sainte Fouillouse la première, après une nuit au volant de son fourgon blanc. Elle a juste dormi quelques heures sur une aire d’autoroute, entre deux poids lourds, devant une station illuminée, engoncée dans sa doudoune remontée jusqu’au menton, les jambes repliées sur la banquette et couverte d’un plaid poussiéreux. Faut aimer. Finette ne déteste pas. En fait, Finette s’en fiche. Elle n’est préoccupée que par sa Mission qui est d’être arrivée à huit heures à Saint Tignous sur Nivette.
Dans la soirée, alors qu’elle venait de contourner Paris, un appel d’Arnaud Boufigue l’a informée de ce qu’elle devrait se débrouiller avec des gens du cru, lui-même étant retenu. Bon. Pourvu qu’ils sachent où la loger, elle et son matériel… Pour le reste, les « clients » devraient venir tout seuls. « On » s’en occupait. « On » faisait le nécessaire. « On » savait s’y prendre et de cela elle ne doutait pas.

 
Finette de Sainte Fouillouse a suivi la même filière de formation qu’Arnaud Boufigue, à quelques nuances près, liées à son sexe bien sûr, mais pour l’essentiel, sur le plan « idéologique », physique, informatique, et plus généralement technique, ça a été la même chose. Moins commerciale que son collègue, plus « mystique » sans doute, elle est moins attirée par le désir d’une carrière personnelle brillante et rapide qui a tellement enthousiasmé Arnaud, que par la perspective d’un avenir collectif et écologique que ses employeurs lui ont exposé, et qui l’ont si intimement convaincue qu’elle se voit plutôt en croisé moderne qu’en agent commercial préoccupé par son pourcentage. Encore que…
  Et lorsqu’elle est arrivée, avec une heure d’avance, sur la place de la Mairie, devant le portail central de la façade sud, c’est avec la satisfaction du devoir accompli qu’elle s’est rendue dans le seul bistrot ouvert, chez Mado (c’est écrit sur la vitre) pour se faire servir un somptueux café (à cette heure là, n’importe quel ignoble caoua de bistro crade mérite ses cinq étoiles) avec deux croissants encore chauds.

Et détente…

  Détente qu’ont bien sentie les trois jeunes gens en jeans-perfecto-baskets qui y finissent une nuit passée dans l’un des deux chtacaboum de Saint Tignous sur Nivette, « le Club », plus éclairé en façade qu’à l’intérieur, d’une somptueuse enseigne de néon vert qui vous fait en entrant une gueule de cadavre. L’autre, c’est « Le Rat », mais c’est plutôt les « jeunes » qui y vont, de seize à vingt ans. Les trois du bar ont vingt-cinq ans en moyenne. C’est pas exactement la même musique ni la même classe. Les meufs sont pas les mêmes et c’est pas les mêmes prix non plus. Chômedu, tu vas pas au Club, ça c’est sûr. Alors qu’au Rat… Bref, ils sortent du Club. Et ils vont se toiler. Chacun chez soi, avant de prendre le poste de l’après-midi chez Lartigo, le fabricant de saucisses industrielles de Saint Tignous sur Nivette, où ils turbinent sur un chaîne d’embossage à raison de huit heures par jour. A leur âge, dormir quatre heures ça suffit bien. Ce soir, relâche et demain soir, c’est nuit chaude.

  Alors quand ils ont vu se pointer la doudoune bien garnie de Finette, les matous fatigués se sont réveillés et Jo, le plus entreprenant des trois est venu s’inviter près d’elle au comptoir en lui offrant de prendre à son compte son café-croissants. Ce que Finette a accepté de grand cœur, oui, elle vient de loin, oui, elle vient s’installer à Saint Tignous sur Nivette, non, elle ne connaît personne, et peut-être demain soir pourquoi pas, mais sa boutique doit ouvrir cet après-midi, et ce matin elle installe, c’est pas de chance qu’ils travaillent mais faudra venir demain matin, ce sera une surprise, et elle les trouve gentils tous les trois, et son sourire éclatant de blonde aux yeux pervenche et aux pommettes hautes malgré la nuit de volant et le maquillage un peu défait les ravage tous les trois, que c’est sûr, vous dites que c’est à côté de la MJC, d’accord, on viendra vous voir et vous voulez pas dire ce que vous vendez, bon, ce sera une surprise… Et, allez on y va, parce qu’y faut dormir les mecs, ça c’est Ted qui le dit, le plus vieux, mais si, t’es le plus vieux, hé les mecs, c’est quand même moi qui assure le mieux et… Il s’interrompt juste à temps, il allait dire devant la meuf (super classe la meuf) que c’est lui qui a levé les deux gonzesses qu’ils ont tirées grave tous les trois, même Momo le timide, dans le C15 customisé de Ted avec la sono à fond.

Et ils sont sortis de chez Mado avec des espoirs plein les yeux, des étoiles plein les balloches, et des bourrades viriles plein les épaules.

 
- Des grandes gueules ces jeunes, affirme posément Mado, que ses quarante ans, dont cinq de bistro, ses quatre-vingt-quinze kilos et son mètre quatre-vingt cinq, sans parler de sa verrue à poils plantée comme une grosse mouche à viande au dessus de sa lèvre supérieure, à gauche, mettent à l’abri des fantasmes de sa clientèle. Sans parler d’une poitrine pour le moins capable d’une hécatombe au marché de Brive-la-Gaillarde, que l’on regarde avec un respect mêlé de crainte. Son passé obscur suffit d’ailleurs à décourager tout prétendant local. Pour « le reste », elle s’adresse soit à des professionnels, soit à des professionnelles. Et « spéciaux ». Mais  comme elle est professionnellement discrète, elle délocalise ses loisirs et ses passions, et ne « s’exprime » jamais à moins de cent kilomètres de son bistro, par souci de respectabilité. Ce qui fait que son bar est universellement connu à Saint Tignous sur Nivette pour son sérieux et la qualité de ses prestations. Et que tout le monde, depuis les jeunes du style de ceux qui viennent terminer leur nuit de java devant une garbure (qui remplace la soupe à l’oignon d’autres lieux), jusqu’au Maire, en passant par les gens de la MJC et des associations, même les écolos (pour lesquels elle sert un café « solidaire »), même les Naris (pour lesquels elle diffuse de la musique du Pays et sert, bien sûr, de la garbure), tout le monde connaît et respecte Mado.
De toutes façons, y’a intérêt.

  - Alors comme ça vous vous installer à Saint Tignous sur Nivette ?
- Eh oui, on ouvre un bureau boutique près de la MJC, vous pourrez venir cet après-midi ? Mais faut m’excuser, je crois que ceux que j’attendais viennent d’arriver…

Arnaud lui a parlé de
la Mercedes de Varochaix et du Combi de Gertrude qui se garent à côté de son fourgon.
Et ce personnage qui se dirige vers la mairie…
- Tiens, on dirait le Maire…
- C’est lui que j’attendais…
- Ah bon, vous connaissez déjà le Maire ? remarque Mado avec une nuance de surprise dans la voix : cette inconnue trouve moyen, le jour de son arrivée, de faire se lever les édiles dès l’aurore ! Parce que faire lever tôt le maire, c’est pas gagné d’avance. En cinq ans, Mado n’a pas dû voir ça plus de deux fois !
- Oui, on me l’a décrit, nous avons rendez-vous…
- Eh bien vous ne perdez pas de temps, vous !
Ce qui fait rire Finette de Sainte Fouillouse :
- Ça, on me l’a déjà dit !
Et elle sort avec un petit salut charmant de la main.

  - Monsieur le Maire ?
- Vous êtes l’envoyée de… d’Arnaud Boufigue ?
- Je suis Finette de Sainte Fouillouse. Sa collègue, tout au plus, Monsieur le Maire… Mais je vois que vous avez déjà fait la connaissance d’Arnaud…
- Bien sûr, nous avons commencé à travailler ensemble, et j’ai beaucoup apprécié sa… prestation. Mais il est très occupé. Il m’a appelé ce matin pour que je vous prie de l’excuser… Il doit reprendre en main tout un journal ! C’est énorme !!!

Finette de Sainte Fouillouse  glisse sa main sous le bras du maire et se penche sur son épaule pour lui dire à l’oreille, confidente et complice :
- Et nous, nous devons reprendre en main le monde entier, Monsieur le Maire ! Le monde entier !!!
Le maire sourit en se disant que lui, il la prendrait bien en mains, cette Finette qui…
- Tiens mais c’est curieux, vous portez le même nom que notre Conseiller en matière d’économie électorale…
- Je ne me connais pas de parents dans la région, mais j’ai de nombreux cousins un peu partout… Vous savez ce que c’est, les grandes familles…
Le maire comprend, bien sûr…

  Varochaix et Gertrude, quoi qu’on en pense, et sans doute qu’ils en pensent eux-mêmes, se sont trouvés rapprochés par leur expédition de la veille. Par ailleurs, leur voyage à Marinoval les a empêchés d’assister en direct à la « prestation » télévisuelle de celui qu’ils transportaient alors clandestinement. Mais l’un comme l’autre en ont eu connaissance par les multiples commentaires que les médias n’ont pas manqué de faire, et ils en ont retrouvé le texte dans l’édition du matin de la Lanterne qui lui consacre sa première page avec les commentaires éditoriaux d’Arnaud Boufigue (Sri Mardouk Shankara, tu me creuses les chakras, a pour le coup pensé Gertrude en s’épilant les jambes dans le secret de sa salle de bains). Et les remous qu’ont soulevés cette « prestation » les ont confortés dans l’importance de leur tâche…

  C’est donc presque bras dessus bras dessous qu’ils sont arrivés devant le Maire et Finette de Sainte Fouillouse qui s’est empressée de se présenter avec un sourire éblouissant. Gertrude a froncé le sourcil : si c’est ça la collègue d’Arnaud… même en me rasant les jambes, j’ai un handicap… Mais Finette lui a déposé une bise réjouie sur la joue droite, et elle sent bon, et puis elle lui a fait compliment de son poncho de vigogne manifestement d’origine, en laine des Andes tissée à la main, comme c’est joli, et des couleurs naturelles !! Quant à Varochaix, elle l’a salué en occitan en s’excusant de ne pas parler la langue d’ici, juste quelques mots pour être capable de répondre aux politesses des Gens du Pays quand ils viendront, mais elle préfèrera que ce soit lui qui leur parle directement parce qu’elle ne veut pas déformer sa pensée et que…

In ze pocket.

Tous les trois.
Charmés et convaincus : elle aussi est sortie de sa formation dans un très bon rang…
  - Venez, déclare le maire qui tient à conserver la maîtrise de la situation, je vais vous conduire au local que j’ai prévu de vous attribuer.
- Nous vous suivons, Monsieur le Maire, s’enthousiasme Finette.

 

La MJC est installée dans un ancien immeuble industriel aménagé, pas très loin de la mairie, dans le style « loft » : l’immeuble (une ancienne fabrique de chaussures, paraît-il) a été vidé de tout, et puis reconstruit à l’intérieur de la coquille vide des murs autour de ce qui est devenu une salle de spectacle polyvalente avec des tas d’ateliers et de lieux de réunions. Bon.

Et à côté, se trouve le « local » dont parle le maire, dans ce qui était la conciergerie de l’usine. Briques rouges, portes et fenêtres agrandies et vitrées.
- Pas maaal… s’extasie Finette de Sainte Fouillouse en serrant le bras du maire dans sa menotte bien ferme, pas mal du tout. Je vais ramener le fourgon ici et on va s’installer ! Dans une heure, tout fonctionne !

  Et en effet, une heure plus tard, le mobilier (trois tables pliantes, deux ordinateurs (vous avez bien fait brancher le téléphone, monsieur le Maire ?), deux imprimantes de gros calibre, un grand écran de télé (plasma 50 pouces, comme le dit Varochaix, expert en la matière) collé derrière la fenêtre-vitrine, des affiches colorées (Rejoignez les Écolocroques. Sauvez le Monde. La Terre par-dessus tout. L’équipe gagnante : les Écolocroques ! La force au service de

la Terre. Nous osons : Osez !)… Quelques piles de documents sur papier glacé aux couleurs vives (Ce papier est recyclé et recyclable, les couleurs sont naturelles, mais ne le jetez pas, faites-le circuler parmi vos amis !!!). Une armoire blindée (pour les passeports, précise Finette qui en montre quelques exemplaires, mais ils ne seront attribués que demain, lorsque nous serons reliés au Centre. A propos, Monsieur le Maire, Arnaud a dû vous demander de laisser le studio branché en permanence ? Nous passons par sa parabole…). Et puis des CD de chants de baleines, des DVD documentaires, en piles, dans des présentoirs de carton verni (recyclable)…

  Et une grande banderole est déroulée sur le haut de la façade, en lettres vertes (mais vous nous ferez faire une enseigne lumineuse, Monsieur le Maire ?), qui proclame :
 

« Les Écolocroques ouvrent leur première boutique à Saint Tignous sur Nivette.
Avant première mondiale ! »


 

- La presse est avertie que l’ouverture se fera à quatorze heures. Prévoyez des embouteillages, Monsieur le Maire. Jusqu’ici les Malfort ont tenu leurs collègues à distance, mais cela risque de changer. La prospérité arrive chez vous… A propos (elle le prend à l’écart tandis que Varochaix et Gertrude s’activent à l’aménagement), Arnaud va demander des royalties pour la diffusion des communiqués. Vous serez… personnellement… intéressé… (petit sourire en coin et bleu regard d’innocence juvénile).
- Pensez-vous, il ne faut pas…
- Mais si, voyons, c’est peu de choses, nous nous devons de… dédommager vos efforts et de vous remercier pour votre… collaboration.
Elle se colle contre son bras, pressant avec insistance une rondeur bien ferme contre un biceps avachi :
- Nous n’oublions jamais ni nos amis ni nos adversaires, Monsieur le Maire… Et je serais désobligée par un refus. N’êtes-vous pas lié par le sang à l’un de nos fondateurs et à l’un de nos membres les plus gradés ? A notre Numéro Un, me suis-je laissé dire ? Votre… acceptation m’honorera… personnellement. Vous ne refuserez pas de m’honorer, Monsieur le Maire ?

  Et il est bien vrai qu’à ce moment précis, Monsieur le Maire se sent tout prêt à honorer une aussi charmante correspondante. Et il se dit avec un frisson qui le surprend par sa vigueur, qu’il irait bien jusqu’à l’écolocroquer !
 

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