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L’ÉMISSION D’EUSÈBE / P1C3E10

P1C3E10 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 10)

  N°58 / L’ÉMISSION D’EUSÈBE / P1C3E10

  C’est l’histoire où Eusèbe Malfort parle à la télé. Le président de

la République proteste, le Maire tente un coup de force et Jeanne prend les choses en mains aidée de Mouchoir. Eusèbe a disparu. Est-ce bien lui qui a parlé dans la télé ?

Jeudi 21 avril
20 heures

La Lanterne

  Emission spéciale toutes chaînes.

  Debout devant le panorama des Pyrénées, Eusèbe, souriant, rajeuni et manifestement en pleine forme, se dresse au milieu de l’éclatante floraison de pissenlits d’une grasse prairie printanière.

« Concitoyens du monde…

  « Je suis Eusèbe Malfort et je me trouve en charge des relations entre les Écolocroques et les représentants des Etats qui gouvernent le monde. 

 
« La situation extraordinaire dans laquelle nous nous trouvons a été provoquée par le manque de maîtrise dont les gouvernements de ces Etats font preuve depuis beaucoup trop longtemps.
 
« De fait, l’ensemble des Nations est interpellé par le groupement, jusqu’ici mystérieux, qui s’est lui-même baptisé les Écolocroques et qui remet courageusement en cause le monde tel qu’il est conduit sous l’égide de ses gouvernants actuels.
 
Eusèbe fixe intensément le spectateur, parle à chacun, s’adresse au sens des responsabilités de chacun, fixe chacun au fond des yeux et du cœur.

 
« Je ne sais pas plus que vous qui sont les Écolocroques, mais ce dont je suis certain, c’est qu’ils disposent vraiment de moyens qui les rendent particulièrement redoutables pour leurs adversaires, bien qu’ils semblent animés des meilleures intentions du monde puisqu’ils proposent rien moins que de sauver la planète de tous les risques écologiques que lui fait courir l’irresponsabilité de nos dirigeants. 

 
« Placé au centre des relations entre les Écolocroques et nos gouvernants, j’attends pour très bientôt les précisions qui nous manquent encore et que je vous transmettrai aussitôt.

 
« Chers Concitoyens du Monde, je tenais à m’adresser à vous directement pour donner de la consistance à ces informations que jusqu’ici je ne vous adressais que par papier interposé. Certes, rien de tout ce que j’ai dit n’est nouveau, rien de ce que j’ai dit ne peut soulager les angoisses de ceux qui sont inquiets, ou conforter les certitudes de ceux qui sont déjà satisfaits : je voulais seulement me présenter à vous, vous montrer en toute simplicité celui qui vous représente.

  « La seule nouvelle que je peux apporter émane des Écolocroques et permettra peut-être de dissiper l’aura de mystère un peu sulfureux qui les environne encore : ils ont fait savoir qu’ils allaient ouvrir dans chacune des capitales des principaux états du monde, des bureaux d’information et de recrutement, où leurs amis et partisans pourront se manifester et se porter candidats au titre de Citoyens du Monde.

« Lorsque leur demande aura été acceptée, il leur sera remis un passeport spécial, grâce auquel ils pourront circuler facilement sur la Terre entière, en soutenant l’action des Écolocroques, avec la reconnaissance des Nations Unies, ce qui ne tardera guère si mes préconisations sont retenues.

  « Je ne me livrerai à aucun commentaire personnel, me contentant de souhaiter que

la Terre soit désormais considérée comme notre bien commun le plus précieux et que tous ensemble nous parvenions à lui assurer le développement harmonieux qu’elle mérite et que nous méritons.

  « Je vous promets d’agir au mieux dans ce sens. 

  Le fond sonore de chants d’oiseaux se renforce, Eusèbe lève la main droite en un salut souriant et s’éloigne vers la gauche tandis que la caméra zoome sur le Pic du Midi d’Ossau couronné de neige…

  Dans le bureau de la direction de la Lanterne, le silence est absolu. Jeanne, Mouchoir et les trois rédacteurs présents restent pétrifiés. Eusèbe est parti depuis près de trois heures maintenant, sans avoir donné de nouvelles. Et cette déclaration… invraisemblable, ce visage rajeuni… Mais que s’est-il passé ? Maquillage ?

  Jeanne se lève, vacille jusqu’au bureau de crise où elle décroche le téléphone direct qu’Arthur a fini d’installer : il est passé rapidement dans la cave où Mouchoir a fait déposer les cinq bobines de câble destinées à la ligne téléphonique, et il est reparti aussitôt. Il devrait avoir achevé le branchement. Tonalité…

- Allo ? Arthur ? Tu as vu ? (elle le tutoie du coup, sans plus savoir ni se préoccuper de ce qu’elle appliquait à son égard comme convenances)…
- J’ai vu, je suis arrivé au tout début… C’est… C’est incroyable, je ne sais pas comment ils ont fait ça, mais je me méfie… Je vais chercher à interroger le Numéro Deux si j’y arrive. Ne dites rien à personne, faites la bête si on vous questionne. Qu’est-il devenu ? Il est revenu ?
- Il est parti enregistrer vers cinq heures… Il est… huit heures et demie, et il n’est pas rentré… Je suis inquiète… Attends, je te rappellerai, le Président appelle sur la ligne rouge.

Jeanne raccroche d’une main, décroche de l’autre :

- Tu es devenu fou ? hurle le Président avant même qu’elle ait pu ouvrir la bouche.
- Je suis la secrétaire de Monsieur Malfort, Monsieur le Président. Et si vous faites allusion à Monsieur Malfort, je vous dirai que nous n’avons plus reçu de ses nouvelles depuis près de quatre heures, et que ce n’est pas à soixante-dix-huit ans qu’il est parti batifoler dans les pissenlits au pied du Pic du Midi d’Ossau !!!

 
Il y a un silence…

  - Mais alors…
- C’est manifestement un montage, mais j’ignore comment on a pu lui soutirer de pareilles invraisemblances, on dirait qu’il a été transformé en agent recruteur des Écolocroques. Et il n’est pas homme à se faire manipuler aussi grossièrement alors que son fils est infiltré au cœur du dispositif adverse…
- On ne l’aurait pas utilisé contre lui pour le faire chanter ? Je n’ai plus rien reçu de lui ?
- Son fils était ici il y a une heure, il est passé pour sécuriser sa ligne. Vous n’en capterez plus rien.
- Mais…
- C’est ainsi, Vos services ne sont pas sûrs à cent pour cent et on ne peut pas se permettre de laisser filtrer quoi que ce soit sur Agotchilho, Monsieur le Président…
- Cela n’explique pas cette émission.
- Ce que je peux dire, c’est que l’enregistrement s’est fait à

la Mairie de Saint Tignous sur Nivette, sur la proposition du Maire. Et qu’Arthur, le fils de Monsieur Malfort, interroge leur Numéro Deux à ce sujet…
- C’est la panique dans toutes les rédactions et les Nations Unies vont me crucifier d’avoir proposé un tel individu comme intermédiaire. Et je ne parle pas des politiques de tout poil…
- Je ne suis que la secrétaire de Monsieur Malfort, Monsieur le Président, et… Mais je crois que quelqu’un arrive. Je vous rappellerai…

  Un grand bruit dans le bureau : Jules Mouchoir, véhément, tente de retenir un maire triomphant dont le geste ample le repousse vers un angle de la pièce :
- Mais, Monsieur le Maire !!! Monsieur le Maire !!!
- Allons, mon cher ami, laissez-nous passer, voyons, vous nous gênez, laissez-nous passer, Monsieur Malfort nous a confié un travail, et nous souhaitons…
- Monsieur Malfort vous confier un travail ? À VOUS ?

Jeanne est intervenue, glaciale, dressée sur ses talons aiguilles (elle les adore pour le bruit sec qu’ils donnent à sa démarche, et parce qu’Eusèbe en raffolait), le menton levé et l’œil aussi froid que le minimum hivernal de Verkhoïansk.

Du coup, le maire recule de trois pas, libérant le pauvre Mouchoir qui s’éponge le front d’un geste tremblant d’émotion, et dévoilant Arnaud Boufigue qui le suivait, goguenard :
- Chère Madame… intervient-il, sèchement interrompu par le « Oui ? » net et tranchant de Jeanne qui le toise derrière ses petites lunettes à monture de fer.
Et :
- Qui vous a permis d’entrer ? Qui êtes-vous jeune homme ?
Déstabilisé malgré lui, Arnaud Boufigue a reculé d’un pas (ce qui pour lui est exceptionnel), mais il reprend vite le dessus :
- Chère Madame, nous sommes envoyés par Monsieur Malfort qui …
- Qui êtes-vous ?
- Mon assistant technique. C’est Arnaud Boufigue, mon assistant technique, enchaîne le maire, et…
- Et ?
- Et… Monsieur Malfort nous a dit que vous deviez lui confier le poste de rédacteur en chef en attendant son retour, et…

Jules Mouchoir éclate de rire, avec une audace qui le surprend lui-même, pour ne rien dire de la stupeur de Jeanne :
- Et nous devrions vous croire sur parole et confier le journal à un inconnu et à un bouffon ?
Il s’avance doigt pointé et boitillant sur son plâtre de marche vers le maire qui recule machinalement.
- Et vous allez me foutre le camp avec votre guignol ou je vous vire dans les escaliers, et cul par-dessus tête ! Toto !!!
Il appelle d’une voix de fausset forcé incroyablement forte, et Toto, qui avait essayé de retenir le maire en bas des escaliers encadre sa silhouette chétive dans la double porte grande ouverte du bureau, une grosse clé à molette à la main :
- J’arrive, Jules !!!
Et du coup, les trois journalistes qui étaient restés en dehors du coup se mettent de la partie et repoussent les deux envahisseurs vers la porte.

- Vous avez tort, Monsieur Malfort ne sera pas content… proteste le maire. Je suis le Maire !!!
- Laissez, Monsieur le Maire, nous reviendrons avec des renforts pour occuper la place qui nous revient… enchaîne Arnaud Boufigue qui semblait disposé à faire le coup de poing et se retire à regret. 

  Le calme revenu, Jeanne va faire la bise à Jules Mouchoir qui en rougit d’émotion :
- Merci Jules. Vous avez mérité votre prénom ; Eusèbe avait raison, vous en êtes un, et un vrai ! Un Jules ! Et maintenant gardez la place, je vais passer un coup de fil.
 

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