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L’ENLÈVEMENT D’EUSÈBE / P1C3E11

P1C3E11 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 11)

  N°59 / L’ENLÈVEMENT D’EUSÈBE / P1C3E11

 
C’est l’histoire où Eusèbe Malfort, endormi par Sri Mardouk Shankara, alias Arnaud Boufigue, est emmené à Marinoval par Gertrude (qui médite sur les sous-marins béarnais) et Varochaix, et où nous commençons à comprendre comment le « discours » d’Eusèbe a été fabriqué.

 

Jeudi 21 avril
19 heures 30
Mairie de Saint Tignous sur Nivette

  Gertrude Pilon est restée toute émue de l’appel de Sri Mardouk Shankara qui lui demandait son aide, et elle est accourue à la porte du Matois dans son combi Volkswagen :
- J’ai besoin de vous pour un transport urgent et discret. Vous connaissez Varochaix ? Il viendra vous aider. Faites vite ! Le Mouvement et moi vous en serons reconnaissants…
 
Oui, elle connaît Varochaix, même si ce petit bonhomme lui fait un peu froid dans le dos avec ses grands airs de tout savoir et sa taille de nabot qui lui paraissent toujours disproportionnés. Et puis il parle patois à tout bout de champ, ce que personne ne comprend. C’est un peu comme s’il parlait tout seul. Il est vrai que les cultures régionales participent de cette diversité écologique qu’il est précieux de maintenir, et que… Oh, et puis Sri Mardouk Shankara lui a demandé sa collaboration comme un service pour le Mouvement et pour lui-même, et les mouvements de Sri Mardouk Shankara lui laissent de si profonds et de si bouillonnants souvenirs qu’elle aimerait bien les raviver encore. Bref, le temps d’allumer quelques bâtons d’encens pour purifier l’air en son absence, de verrouiller toutes ses portes et fenêtres et vroum, que pète la charrette, c’est la nature[1] !!!

  Varochaix l’attend dans sa grosse Mercedes (je vous ai déjà dit qu’il est garagiste dans le civil) à fumer cigare sur cigare (il encourage les planteurs de tabac de la région qui ont lancé un cigare béarnais roulé dans du tabac local par de la main d’œuvre locale d’ici dopée à l’immigrée cubaine).
  Dans la pénombre du soir qui tombe, Gertrude se gare comme lui a dit Sri Mardouk Shankara, la portière latérale juste en face de l’entrée du Matois. C’est vrai que c’est ici que travaille Victor, le petit journaliste aux moustaches si excitantes… Peut-être que… Mais non, c’est vrai qu’aux dernières nouvelles, il voguerait en sous-marin.

Au fait, se demande Gertrude qui a des préoccupations d’ordre métaphysique, peut-on dire d’un sous-marin qu’il vogue ? D’abord, il n’a pas de rames. Mais dans un sens large, on pourrait l’admettre, quand il est en surface, sans doute, mais quand il est en plongée ? Il navigue, dans le sens où il se dirige d’un point à un autre, ou bien faut-il dire qu’il nage ? Faudra poser la question. A qui ? Pas à Varochaix en tout cas, il n’y a pas de sous-marin en Béarn.

Et Gertrude d’imaginer un périscope émergeant du gave de Pau au milieu des pêcheurs de truites… Ça la fait rire in petto (c’est la nature), et du coup, elle voit d’ici les titres de la Lanterne : « Un sous-marin à Pau. Deux pêcheurs touchés, un garde-pêche coulé ». En fait il serait venu défendre les saumons du gave qui ont pu survivre à la pollution déversée par des industriels indélicats. Jusqu’ici, comme c’étaient des fabricants de bérets, on ne disait rien, mais maintenant ce sont des exploiteurs étrangers qui viennent implanter des usines pour l’aviation, les hélicoptères et tous ces trucs super polluants et goinfrés d’énergie, alors !!! Faudra que j’en parle aux Écolocroques, y’a quelque chose à creuser là-dedans… Suis sûre que Varochaix sera d’accord, même lui.
 
La porte du Matois s’ouvre, interrompant ses méditations lexicales, et Sri Mardouk Shankara lui fait signe de le rejoindre. Elle est un peu déçue de voir qu’il fait le même signe à Varochaix. Bon. Ils se retrouvent tous les trois dans l’entrée du journal, où est allongé un corps ronflant, manifestement endormi sous une couverture.
- Monsieur Eusèbe Malfort s’est trouvé un peu fatigué à la suite de son enregistrement et sa collaboration à notre Mouvement sera beaucoup plus efficace s’il peut se reposer un temps, ironise Arnaud Boufigue. Vous allez donc le conduire chez notre correspondant de Marinoval, où il pourra profiter des eaux thermales du lieu. Vous êtes attendus. Et je vais vous laisser y aller sans moi, j’ai quelques dispositions à prendre pour que la Lanterne collabore plus étroitement avec nous… Je compte sur vous…

  D’abord suffoqués, Gertrude et Varochaix se regardent les yeux ronds.
- Eh bien, cela vous pose problème ?
- Euh… Non, bien sûr, finit par se décider Varochaix.
- Vous savez bien que non, ronronne Gertrude.
- Alors, voilà l’adresse.
Et il leur tend un papier.
Bien sûr, lui-même, agent de surface, ignore tout de ce qui va se passer ensuite. Ses instructions lui ont seulement fourni l’adresse d’un « contact sûr, secret, interne à l’Organisation et à utiliser seulement dans les circonstances prévues à la cotation 2-223 du Plan » qu’il a dû apprendre par cœur, c’est-à-dire, la mise à l’écart d’Eusèbe Malfort après l’enregistrement réalisé à la Mairie. 

  Il sait en revanche que le studio a été installé avec du matériel fourni (à très bon compte) à ladite Mairie, « ce qui constitue une opportunité exceptionnelle pour votre ville de se procurer une avance technologique considérable en matière de communication, Monsieur le Maire, et ce n’est pas à vous que l’on apprendra l’importance de se positionner sur le plan de la communication positive ». Et il sait aussi que le studio comporte une fonctionnalité de « montage automatique » très particulière, puisqu’en fait, les images captées sur place sont simultanément transmises à Thulé où s’effectue la mise en forme définitive sur un banc très particulier de « forming » où ces images enregistrées sont découpées en unités linguistiques à partir desquelles on fait dire ce que l’on veut au personnage qui parle, par ailleurs incrusté dans n’importe quel décor.
 
Et qu’il doit diffuser le reportage final, dès qu’il l’aura reçu au retour du montage, pour vingt heures en direction des relais télé des grandes chaînes.
Et qu’il devra tenter, si possible avec la collaboration active du Maire, de s’emparer de la rédaction de la Lanterne… 

  En attendant, Gertrude conduit le combi sur les routes tortueuses qui mènent à Marinoval.

Varochaix entonne à pleins poumons un chant du pays qui raconte les amours d’une bergère et de son berger au milieu de leurs moutons. Et qui constatent que la montagne, ça monte et après, ça descend. C’est ça le Pays. Des hauts et des bas. Et là, il se sent bien parti pour gagner les Hauts, Varochaix.
Eusèbe ronfle.

Le moteur, Varochaix et Eusèbe, cela fait beaucoup de bruit.
  Gertrude est bien contente d’arriver, une grosse heure plus tard.
 
L’endroit est un peu désert et le bonhomme qui les reçoit dans la cour de la ferme à flanc de montagne  a l’air un peu bizarre. Alors, elle se sent un peu fatiguée, Gertrude. Pas mécontente de repartir, directement, comme ça, puisque le bonhomme, qui a surtout émis des grognements en descendant le « colis » avec Varochaix et en le rentrant dans le « séjour » primitif au sol de terre battue, chauffé par un petit poêle en fonte, ne leur a même pas proposé de boire un coup. 

  Et elle reprend le chemin inverse, avec la suite de la chanson (qui dure plus de deux heures, mais Varochaix lui a expliqué qu’il répétait une pastorale pour Noël prochain. Il tient le rôle du petit Jésus adolescent à cause de sa taille et pour sa jeunesse d’esprit). Surtout que lorsqu’il s’arrête, c’est pour lui dire qu’elle devrait s’inscrire à la chorale et aux cours de béarnais, s’ils sont amenés à collaborer plus souvent au sein du mouvement…
 
Et du coup, elle est bien contente de déposer Varochaix près de sa voiture et de rentrer se coucher.

Toute seule.

Comme d’habitude.
 


[1] Réflexion en forme d’excuse fréquemment utilisée dans certains milieux écolos post-hippiesques, spécialement chez les végétariens, pour souligner, en les excusant, les effets sonores des flatulences auxquels sont exposés leurs intestins sensibles, qu’il serait immoral de contraindre à une petit-bourgeoise rétention.

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