LA FIN DE TANGER / P1C3E28
P1C3E28 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 28)
N°76 / LA FIN DE TANGER / P1C3E28
C’est l’histoire où le monde apprend la fin de Tanger et où le Gulf Stream expire.
Vendredi 22 avril
19 heures
Agotchilho
Sur les consoles d’Agotchilho, les images parviennent quelques minutes avant que l’émetteur de Saint Tignous sur Nivette les redistribue aux chaînes mondiales qui elles-mêmes vont les diffuser dans leur réseau.
Incrédules, Eusèbe, Rébéquée, Hélène et Béatrace sont restés silencieux devant l’écran où les images sont maintenant remplacées par la ligne de texte qui demande confirmation de la réception.
Béatrace appuie machinalement sur la touche de confirmation et lance la rediffusion en direction du réseau mondial.
- C’est impossible, impossible !!! Ils n’ont pas osé faire ça !!!
Eusèbe s’est levé et arpente nerveusement le bureau.
- J’appelle Arthur, déclare Rébéquée en décrochant le combiné.
- Oui, Jeanne, c’est Rébéquée. Arthur est devant la télé ? Il attend le discours de l’Eusèbe de carton-pâte… Bien… Nous venons de recevoir l’émission et de la rediffuser. Attendez-vous à des surprises. Essayez de contacter les agences de presse espagnoles et britanniques qui ont des bureaux du côté de Gibraltar. Et rappelez-nous dès que vous aurez vu. Non, je ne vous dis rien. Regardez d’abord. Mais faites-nous savoir quand ce sera terminé…
Eusèbe enchaîne :
- S’ils ont vraiment fait ça, je ne sais vraiment pas s’il sera possible d’empêcher une riposte des Américains, Gibraltar est anglais, les Etats-Unis sont alliés de l’Espagne, et le détroit est contrôlé par l’OTAN pour sa position stratégique… Les Écolocroques ont deux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins dans la nature, dont un quelque part dans le Pacifique et un à Thulé, avec Clémentine et Victor à bord… Plus les missiles de leurs bases… On court à la catastrophe.
- Les Pouyagoumyôs n’ont plus qu’un seul sous-marin. Ôoumloc a dévoré l’autre, celui du Sud. Amaïa attend la confirmation mais c’est d’ores et déjà certain.
Personne n’a entendu entrer Nouye, mais elle est là, derrière Hélène. Personne non plus ne l’avait vue repartir lorsqu’ils sont revenus au bureau.
Elle enchaîne :
- Je sais aussi que Mouye est à Haystack et qu’elle devrait bientôt tenter de rencontrer vos amis pour les faire s’enfuir. Il ne faut pas détruire Haystack : nous y sommes trop nombreux. Et nous aurons bientôt des nouvelles de Mouye.…
- Haystack c’est leur base principale, précise Rébéquée à l’intention d’Hélène qui est complètement perdue dans cette aventure. Mais comment peux-tu être sûre que le sous-marin a bien été coulé ?
Le téléphone direct du journal sonne et l’interrompt. Béatrace décroche :
- Oui, oh, Arthur, c’est toi… Alors… Oui. L’émission vient de commencer mais tu as déjà confirmation par les agences espagnoles d’explosions nucléaires à Gibraltar ? Mon dieu… Et le Président a appelé pour signaler deux sous-marins américains coulés au large du cap Horn ? Mais alors… Oui, regarde la fin et rappelle-nous…
Un flottement, comme une alternance de vagues d’angoisse et d’espoir, fait que personne ne parle plus, que chacun regarde l’autre…
Plus tard, Rébéquée se souviendra seulement des yeux perdus d’Hélène quand elle est venue vers elle et qu’elle l’a prise dans ses bras pour la protéger de l’inconcevable monstruosité, et qu’à ce moment-là, elle s’est dit fugitivement que si tout pète maintenant, ça lui sera bien égal… Et puis les yeux inondés de larmes de Béatrace lui ont donné honte, Béatrace qui regarde le combiné du téléphone où Arthur vient de parler comme si sa vie s’y était engloutie lorsqu’il a coupé la communication. Et puis elle s’est raccrochée au regard impavide de Nouye, tandis qu’Eusèbe grogne tout seul comme un sanglier qui cherche vainement à arracher une racine qui se dérobe…
Le second écran, qui reprend les chaînes de télévision publique, diffuse à son tour l’émission.
Et puis ce sont les commentaires des Espagnols : les explosions se sont succédées de telle manière que l’onde de choc de la seconde a renforcé la première et que la vague induite a inondé Tanger avant de s’engouffrer dans le goulet du détroit où elle s’est encore renforcée. Lorsqu’elle s’est amortie, de l’autre côté, et qu’elle s’est étalée vers l’Atlantique, une seconde vague, induite par les explosions des fonds nord-algériens, elle-même amplifiée par un effet de résonance calculé, l’a repoussée et accrue de telle sorte que c’est un torrent démesuré qui a balayé le détroit, submergeant pour de bon Tanger et tous les navires au large qui avaient survécu à la première vague, en entraînant les débris de l’explosion vers le large.
Les premières images de côtes ravagées laissent peu de place aux commentaires…
Elles se succèderont toute la nuit.
Toute la nuit, les instances diplomatiques tenteront de comprendre et d’harmoniser une réaction.
Toute la nuit, les réactions resteront suspendues à cette évidence : quoi que l’on fasse, et même si la riposte frappait simultanément chacune des bases des Écolocroques, à commencer par celle de Thulé, ceux-ci disposeraient encore avec leurs deux sous-marins d’une telle capacité de riposte que ce serait la fin du monde.
Car pour le monde entier, les Écolocroques disposent toujours de deux sous-marins…
A la Lanterne, Arthur a arrêté la publication de l’édition en cours.
Eusèbe décroche dès que le téléphone de la Lanterne sonne et, sans attendre :
- Arthur, appelle le Président et passe-le moi, si tu peux faire communiquer les deux lignes.
- Je me débrouille…
Cinq minutes plus tard :
- Allo Président. Non, ne m’interrompez pas, ni vous ni moi n’avons le temps de discuter. La marionnette que vous avez vue n’a rien à voir avec moi et vous le savez. Il faut que nous nous rencontrions avec le secrétaire général de l’ONU. Ici-même, à Agotchilho. Il n’y a qu’ici que vous pourrez comprendre. Alors, appelez-le pour le convaincre et venez directement. Incognito. Oui. Une base militaire. C’est cela, à Cazaux dans les Landes. Arthur viendra vous chercher en voiture. Non, pas d’hélico, une voiture discrète. Escorte minimum et surtout INCOGNITO. Le plus rapidement possible.
Nous vous attendons. D’ici là, black out total. J’ai du nouveau et, paradoxalement, de l’espoir.
Les nuages se sont dissipés sur le détroit de Gibraltar, repoussés vers le large.
Le seuil de Gibraltar a effectivement été recreusé de cent mètres…
Et un courant saturé de sel s’est effectivement amorcé brutalement, coupant la route au Gulf Stream qui a interrompu sa course vers le Nord et replongé vers les abîmes au large des Açores pour boucler un nouveau tapis roulant…

Laisser un commentaire