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LA MALÉDICTION D’ÔOUMLOC / P1C3E17

P1C3E17 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 17)

  N°65 / LA MALÉDICTION D’ÔOUMLOC / P1C3E17

 
C’est l’histoire où Rébéquée assiste au dangereux rituel de

la Malédiction d’Ôoumloc.

  Vendredi 22 avril
10 heures
Agotchilho

 Le tambour obsédant…

Bien sûr, d’ici, ses vibrations semblent lointaines, mais voilà près d’une heure qu’il bat.

Rébéquée reste assise, mâchoires serrées devant la console des téléviseurs.

A côté de son bol de soupe le Numéro Deux dort en gargouillant des rires séniles de souvenirs intimes qui lui remontent comme des rots épais.

Béatrace, que le silence de Rébéquée inquiète, raconte à Eusèbe le détail (racontable) de ses aventures avec Arthur, et Eusèbe se surprend à lui raconter à son tour, avec un plaisir presque juvénile ses aventures de guerre, le développement du journal, des anecdotes qu’il avait lui-même oubliées et qu’elle écoute en ouvrant de grands yeux ravis. Avec de temps en temps un regard en coin vers Rébéquée…

  On ne l’a pas entendue arriver, et puis Nouye est là. Nue bien sûr, et cela suffoque Eusèbe qui n’est pas habitué au « costume » habituel des femmes goums. Il faut dire que lors de son arrivée, il était passablement dans le cirage.

Rébéquée a redressé la tête. C’est pour elle que la gardienne est venue, son bâton d’ivoire à la main. Ce bâton apparaît bien comme un « insigne » officiel, sinon de fonction, du moins de mission.

Rébéquée commence à percevoir ces subtilités du comportement social des Goums : pas de hiérarchie personnelle, certes, mais une organisation sous-jacente liée à ce que chacun fait au moment où il le fait. Et le bâton d’ivoire est l’un de ces quelques insignes de fonctions, ou de missions, comme le collier d’ardoise que portaient les femmes des groupes de Mémoire dans ce qu’en esprit elle appelle la « bibliothèque vivante » des Goums que lui avait montrée Amaïa.

  C’est bien pour elle que Nouye est venue, et sans un mot elle lui fait signe de la suivre.

Béatrace la rassure d’un geste : à deux, avec Eusèbe, ils sont capables d’assurer la veille. Et Arthur est près du téléphone là-haut. Elle va l’avertir.

 
C’est ainsi que Rébéquée s’est retrouvée dans la grande salle où elle avait été emmenée avec Jules et Hélène, et où…

  Amaïa est assise sur son grand fauteuil de pierre, tenant de courtes palettes de bois dans ses deux mains posées sur les accoudoirs, et son enfant est installée sur d’épais coussins de tissu soyeux disposés sur le fauteuil placé à sa droite. Celui de gauche reste vide. Rébéquée apprendra plus tard que les deux autres femmes ont accouché et se reposent.

  
 Il semble y avoir encore plus de monde que… la dernière fois, si tant est qu’elle puisse s’en souvenir. Mais il est vrai qu’Amaïa a parlé d’une population qui serait arrivée de Gibraltar… Tous les Goums « disponibles » sont là, comme lui explique Nouye. Les hommes sont vêtus de leur tunique nouée. Les femmes sont nues. Le silence de cette foule d’hommes et de femmes debout, immobiles, pressés les uns contre les autres, est total, impressionnant.

  Seuls les tambours. Les deux tambours, car cette fois, ils sont deux, un de chaque côté des trônes : deux Boules gigantesques armés chacun d’un gros madrier d’ébène frappent en mesure les dalles du sol. Chacun leur tour, dédoublant la cadence. Ils battent la noire à soixante.

 
Nouye conduit Rébéquée à l’une des extrémités de la margelle semi circulaire de la mare d’eau noire dont la surface se couvre de dessins géométriques à chacun des coups frappés sur les dalles, ondes récurrentes qui matérialisent les chocs sourds. Et puis elle prend place, debout aussi, à l’autre extrémité de la margelle, presque en face d’elle.

  Rébéquée fixe Amaïa dont le regard impassible reste perdu dans le vide, comme si tout cela lui était étranger et qu’elle devait demeurer éternellement assise, sur le socle rythmique du tambour, dans l’infini silence minéral de sa propre statue.

 
Le rythme oppressé se brise sur un temps. Le second madrier frappe plus lentement, jusqu’à se fondre dans le rythme du premier, jusqu’à l’unisson, espaçant l’intervalle entre les chocs unis, plus lourds, plus forts. Ils battent à trente.

  La foule derrière Rébéquée épouse de son souffle le rythme alourdi, retenu, exhalé, dans un halètement qui s’accroît du piétinement d’abord esquissé, puis plus fort, accompagné de balancements déhanchés pour en accroître la pesanteur, du piétinement de tous les hommes et de toutes les femmes présents.

Rébéquée, que Nouye fixe d’un regard intense et grave, frappe le sol des talons, avec le même balancement lourd de tout le corps.

 
Cela dure.

Rébéquée n’est plus que ce rythme pesant qui s’articule de ses chevilles à ses hanches, ce rythme qui balance tout son corps, ce rythme qui scande son souffle, à l’image de celui des autres Goums, et qui fait flamboyer son regard à l’unisson de celui de Nouye planté dans le sien. 
 
Cela dure.

Portée par le poids de ses hanches, Rébéquée frappe les dalles dans le ronflement des jets de flammes qui éclairent la salle de lueurs blanches et rouges derrière les trônes de pierre, derrière la silhouette hiératique d’Amaïa.

 
Cela dure.

Jusqu’à l’unisson des gestes et des tensions, des souffles et du temps.

  Jusqu’au claquement sec des deux palettes de bois qu’Amaïa tend d’un geste à bout de bras devant elle.
 
Silence immédiat.

  Silence des tambours qui se sont tus, et les Boules restent appuyés à leurs bâtons lourds, perdus dans le vide de leurs regards vides.

 
Silence des souffles et des gestes.

  Silence continu d’Amaïa, perdue dans sa contemplation, les bras écartés à l’horizontale au-dessus des accoudoirs de pierre.

 
Silence des eaux noires de la mare.

  Et puis…

 
Et puis… Les ondes de la mare se gonflent, se soulèvent.

  Et puis, Il arrive.


 
L’énorme carapace irisée émerge lentement dans un ruissellement silencieux. C’est un glissement lourd, dont la pesanteur grasse suffoque Rébéquée, suspendue au silence épais.

Le dôme de la carapace se trouve maintenant prolongé des deux pinces tendues, ouvertes, et le Crabe géant s’avance hors de la mare, droit devant lui, sur la petite plage qui le sépare du trône d’Amaïa, assise immobile, et qui brandit ses deux palettes de bois au bout de ses bras en croix.

Les yeux pédonculés restent fixes tandis que dessous, des mandibules compliquées s’agitent sans fin avec des mouvements mécaniques d’insecte.

Le Crabe émergé se tasse sur ses pattes arrière, et lève ses deux pinces ouvertes devant Amaïa immobile. Les pinces claquent. Deux fois. Le bruit est net, puissant, plus grave, plus profond que Rébéquée ne s’en souvenait, Rébéquée qui vacille à ce souvenir, détourne les yeux, se raccroche au regard intense de Nouye qui la fixe…

  Le claquement des palettes de bois répond au claquement des pinces…

Le Crabe recule à peine et claque de nouveau des pinces, tout en frémissant des mandibules dans un bruissement de feuilles sèches.

Toujours assise, Amaïa pose les palettes de bois et tend ses mains vides, paumes en avant vers le Crabe.

Il semble se tasser sur ses pattes, levant plus haut ses pinces, dans un incroyable geste de prière.

Lentement, Amaïa se lève, les yeux toujours perdus dans son inaltérable rêve minéral, à la hauteur des boules noires des yeux fixes du Crabe qui bougent à peine au bout de leurs pédoncules par dessus les lamelles vibrantes des mandibules.

 
Elle s’avance entre les pinces brandies.

  Le silence de la salle est absolu. 

 
Seul subsiste le ronflement des flammes, comme un bourdon de fièvre.

  De ses deux mains tendues, Amaïa essuie d’un geste lent, presque tendre, la surface des yeux du Crabe qui reste immobile, puis, du bout des doigts, vient frôler les mandibules bruissantes, écarte les bras, et saisit la base des grosses pinces.

Le Crabe fléchit encore les pattes, s’abaisse jusqu’au sol, écarte plus largement les pinces, les ouvre à hauteur de la taille d’Amaïa…

Elle s’engage dans la pince droite grande ouverte.

La pince gauche claque durement.

Et puis la pince droite, sur laquelle Amaïa s’appuie maintenant des deux mains se referme délicatement sur sa taille et la soulève.

D’une seule avancée de la pince et de ses pattes sèches, le Crabe va la reposer sur son fauteuil de pierre, sans la relâcher. 

 
Le silence de la salle est absolu.

  Alors, Amaïa se penche et chuchote contre la base de la pince qui l’étreint un long et lent discours guttural parcouru de sons mouillés qu’elle rythme de claquements du plat de la main sur la carapace dure.

Quand elle se redresse, la pince s’ouvre, se retire, et Ôoumloc recule lentement jusqu’au bord de la mare.
 

Le silence est… opaque.

  Toujours impassible, Amaïa reprend ses palettes de bois et les claque deux fois.

Le crabe répond par deux claquements de ses deux pinces.

Et puis il recule encore.

Et puis il s’enfonce lentement dans l’eau, noire à en paraître épaisse, huileuse.

 
Et puis il s’en va.

  Et Rébéquée participe à l’ample soupir qui gonfle toutes les poitrines présentes et au piétinement
pressé et jubilatoire de tous les participants qui dansent sur place de satisfaction soulagée.

 
Ôoumloc s’enfonce dans l’eau de la mare, dans l’obscurité du puits. 

  Il traverse les couloirs, les chambres noires et immergées, émergées, ou à demi émergées, où gisent les butins d’ossements que ceux de son espèce ont accumulés au cours des temps, les espaces emplis des mues de ses ancêtres, les chambres sous-marines où leurs amours se sont accomplies, où de silencieux combats les ont opposés jadis à de monstrueux concurrents, avant que le Pacte ne les accorde aux Goums et à leurs étranges savoir-faire.

Il croise la foule des crabes noirs, des petits crabes inférieurs, tout ensemble cousins, alliés et proies, parasites ou commensaux selon les temps et les lieux, de ces crabes noirs qui nourrissent les Goums et que les Goums nourrissent de leurs morts et de leurs déchets. 

 
Il sort, tout près du fond du chenal extérieur, là où la lumière parvient encore, suit le courant, invisible de la surface, noir sur le noir du fond au travers de quarante ou cinquante mètres d’eau, selon la marée.

Il sort.

  Et il rejoint son poste de garde : les amours sont achevées pour cette année, et, n’était l’appel des Goums, il serait resté immobile dans son Lieu, dans le creux du bord du plateau continental d’où il guette pour les relayer les signaux de ceux de son espèce. Il y aurait attendu qu’un autre de ses semblables passe et le remplace au cours de l’un de ses voyages, pour qu’à son tour, il puisse se rendre dans les abysses où, dans la nuit, ils se repaissent de vers immenses ou d’épaves aspirées auprès des grandes colonnes des fumeurs noirs qui exhalent leurs ombres brûlantes, les grands pièges tendus jadis vers les animaux géants des mers, et maintenant, parfois, vers les vaisseaux des hommes, comme des friandises.

 
Sous le souffle opaque des Mælstroms pélagiques où glissent les vaisseaux aspirés par la poupe, fument les dorsales de l’océan, crénelées des épaves qui s’empalent à leurs crêtes affleurantes.

  Debout sur les collines abyssales voisines guettent alors les Crabes, dressés pinces levées, à l’affût des noyés qui glissent, entraînés hors des soutes dans les courants profonds.

 
Podophthalmes, ils bougent lentement les tiges de leurs yeux à mesure que passent les navires qui coulent aspirés vers le fond, et ils savent le rocher où ils vont s’éventrer.

  Ils circulent ainsi, de colline en colline, et longeant les dorsales jusqu’à ce que l’Appel les pousse vers le froid du courant descendant qui les ramènera jusqu’aux antres de la falaise.

  (Dans l’alchimie obscure des vagues et du vent, s’accompliront alors de nouveau les déchirantes amours, lointaines et distantes, où les remuements lourds des eaux épaisses, portent dans le silence l’effervescence drue de spasmes silencieux. Des nœuds durcis de chêne, des élans d’algues tendues vers la surface, des craquements profonds d’étais qui cèdent, des crispations de lutte, avec la mort au bout, et le claquement froid de cisaille des pinces  fatales.
 
Et l’abandon glacé.

Glacé.

C’en est fini.

Il n’y aura plus  jamais de retours.
 

Mais des départs.

Que des départs).


  Planté sur le dôme voisin de son refuge, le Crabe claque des pinces, claque encore, claque…

 
Le message rapide et sombre progresse ainsi de sentinelle en sentinelle, disposées tout au long des dorsales tectoniques,  jusqu’au bout de l’Océan, loin, très loin :
 

Au Sud

Sous les glaces

Les Pouyagoumyôs

Sont une Proie.


 

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