LE COMMENT D’UNE PROPAGANDE / P1C3E25
P1C3E25 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 25)
N°73 / LE COMMENT D’UNE PROPAGANDE / P1C3E25
C’est l’histoire où les Numéros exposent leur plan marketing et montrent à Victor et à Clèm comment ils peuvent manipuler leur image.
Vendredi 22 avril
18 heures 30 (et quelques minutes)
17 heures 30 (et quelques minutes) GMT
Thulé
Couleurs claires, consoles informatiques, mur d’écrans. Le labo du Numéro Quatre, quoique plus petit que celui du Numéro Cinq, ne lui est pas tout à fait étranger.
- Racontez donc à nos amis l’histoire de vos travaux, ma chère fille…
Le Numéro Un en est tout attendri de fierté paternelle.
- Eh bien voilà. Il y a cinq ans de cela, lorsque mon père a succédé à mon grand-père, je venais tout juste d’achever mes études : sociologie appliquée, psychologie, commerce international, marketing, informatique… je me destinais au rôle de public relation dans l’entreprise familiale que mon grand-père avait fondée et dont mon père reprenait la tête. (« Entreprise familiale !!! » se dit Clèm).
Le Numéro Quatre (« appelez-moi Quatre tout simplement, pas de chichis entre nous, nous sommes appelés à nous côtoyer de près », et cela avec un sourire vorace et un regard glacé) arpente l’espace libre derrière lequel les opérateurs pianotent sur leurs claviers, devant le mur d’écrans éteints. Quatre opérateurs, dénombre Victor.
- Notre objectif étant la conquête d’un Pouvoir Universel pour notre Famille, nous avons défini une stratégie d’implantation, après une étude des différents biais d’attaque possibles du « marché » et de son évolution : il apparaissait que la vertu constituait le point d’accès le plus évident à la reconnaissance consciente des populations à conquérir. A leur bonne conscience (petit rire convenu). Les idéologies étaient déconsidérées, le marché des religions était saturé, la vertu émergente était celle des comportements dits « citoyens », et surtout celle d’un comportement responsable, écologique, solidaire, et tutti quanti.
Cette « vertu », recélait un gisement extraordinaire d’émotions des plus faciles à manipuler en quelques clips télé larmoyants, depuis les enfants malades ou infirmes jusqu’aux bébés phoques en passant par la sécheresse ou les catastrophes naturelles bourrées de victimes innocentes, proches, identifiables, si possible, via le tourisme de masse, et elle offrait des possibilités infinies de radicalisations internes diverses et opposées qui permettaient de focaliser les énergies individuelles et collectives sur des détails de type sectaire infiniment variés où ces énergies se dépensent et s’épuisent pour la plus grande tranquillité de l’organisme qui les suscite et donc en conserve la maîtrise.
Par ailleurs, elle recélait un gigantesque potentiel de culpabilisation des populations concernées, et chacun sait que lorsque le peuple se sent coupable, il ferme sa gueule et accepte d’avaler toutes les couleuvres dont on lui explique (rationnellement, bien sûr) la nécessité vertueuse. Il obéit et il paie…
Ces quelques réflexions nous ont donc conduits à organiser « notre » mouvement écologiste, et à lui donner les moyens d’aboutir, en suivant la grande stratégie en trois points dont l’efficacité a été démontrée : d’abord, une action idéologique, puis une action politique, puis une action armée (dont mon époux vous a exposé les premières manifestations).
Soigneusement élaborée, notre action idéologique a été fondamentale. Elle a consisté à nous glisser dans le réseau commercial et conceptuel des boutiques et d’une manière plus générale, des organismes de diffusion de produits écologiques, de commerce équitable, de conseil, de certification ou de contrôle, qui nous ont fourni des points de chute un peu partout dans le monde. C’est une réussite que la grande distribution mondiale commence à suivre, en nous apportant ses énormes réseaux. Il sera d’autant plus facile de l’embrigader qu’elle est habituée à manipuler le cynisme le plus absolu : il suffit d’agiter sous son nez le chiffon rouge du profit pour qu’elle charge tête baissée. Nous commençons à l’embrigader. A terme, elle constituera un relais fondamental : elle pratique déjà un absolutisme économique que nous pourrons récupérer.
Mais dans un premier temps, nous avions surtout besoin de sites spécifiques, ce qui est plus facile à établir dans un circuit moins lourd à manier et plus facile à encadrer. C’est pourquoi nous avons organisé une structure de formation destinée à nos employés et graduée selon plusieurs niveaux, depuis « l’école élémentaire » destinée aux petits vendeurs des boutiques franchisées et des commerciaux de grandes surfaces, formation organisée sur place le plus souvent, jusqu’à la formation idéologique et technique de nos cadres supérieurs, assurée par « l’école supérieure » d’Andøya, près de notre base finlandaise.
Le temps venu de l’action politique (et nous y sommes), ce réseau se transformera en organisme de recrutement, destiné à infiltrer les principaux Etats en obtenant l’adhésion des citoyens lambdas qui constitueront l’essentiel de nos troupes.
Bien sûr, notre noyau central, constitué de la Famille et de ses proches, est resté, reste et restera ignoré de cette organisation extérieure. Ce noyau se doit d’être occulte. La structure extérieure n’en percevra que les échos transmis par des relais médiatiques et les manifestations « militaires », qu’elle devra considérer comme celles d’une « armée secrète », dont le caractère activiste sera d’ordre pratiquement mystique, sacré, et donc incontestable et intouchable. Une armée concentrée dans nos bases secrètes, dont le monde entier connaît maintenant l’existence, mais qui resteront dangereusement mystérieuses. Pratiquement ésotériques par leur silence obstiné et leur opacité absolue… Quant à nos alliés souterrains, ces fameux Chochos qui nous ont été tellement utiles, ils resteront d’autant plus ignorés que nous les ferons disparaître lorsque nous n’en aurons plus besoin…
Mais il faut ménager une interface entre l’échelon secret et l’échelon public. C’est là que se situe l’articulation capitale de la propagande. En effet, pour être efficace, cette stratégie doit être transmise, doit utiliser la force multiplicatrice des médias, elle se doit d’être spectaculaire.
C’est là où vous intervenez.
Mais regardez plutôt…
Le Numéro Quatre brandit une télécommande.
Le visage d’Eusèbe Malfort apparaît sur un écran, tel qu’il a été enregistré à Saint Tignous sur Nivette, préoccupé, soucieux… On n’entend pas le son.
L’écran voisin s’allume à son tour et le même visage apparaît, souriant, rajeuni, c’est celui qui a diffusé le premier message « officiel » et « aménagé » des Écolocroques.
Le troisième écran s’allume et le visage précédent se trouve intégré à la scène que les téléspectateurs du monde entier ont pu regarder, Eusèbe parlant au milieu d’un pré fleuri au pied du Pic du Midi d’Ossau. Les écrans sont toujours silencieux.
- Mais c’est Eusèbe Malfort ! s’étonne Victor qui l’a rencontré au cours de réceptions, mais qui, bien sûr ignore le rôle qu’il a pu jouer.
- Oui, c’est lui, je l’ai croisé au dernier cocktail… enchaîne Clèm
- C’est Eusèbe Malfort, confirme le Numéro Quatre. Mais regardez maintenant…
Un quatrième écran s’est allumé, et Clèm se voit et s’entend lire mécaniquement, comme elle l’a lu, le texte qui était écrit sur le prompteur, il y a quelques instants à peine.
L’écran suivant s’allume.
Clèm, souriante, les yeux brillants, regarde la caméra qui recule et la montre en plan américain.
D’une voix assourdie (mais c’est sa voix, Vic en jurerait), un peu tremblante, elle lui parle suppliante :
- Vic, mon chéri, mon homme, je t’en supplie, fais-moi un petit écolo, là, maintenant, tout de suite…
La voix presque rauque, elle a entrepris de dégager une épaule de la robe de jersey noir qui moule étroitement sa nudité, provocante en diable…
Le Numéro Un sourit tandis que l’écran suivant s’allume et que la même scène est reproduite. La robe est un peu plus descendue et dégage maintenant le haut de la gorge et du bras :
- Cinq, mon chéri, mon homme, mon cher Pouacre, je t’en supplie, fais-moi un petit écolo, là, maintenant, tout de suite…
Ecran suivant. La robe dégage le haut du sein :
- Un, mon chéri, mon homme, je vous en supplie, faites-moi un petit écolo, là, maintenant, tout de suite…
Ecran suivant. Un sein nu jaillit de la robe descendue jusqu’au pli du coude :
- Quatre, ma chérie, ma femme, je t’en supplie, fais-moi un petit écolo, là, maintenant, tout de suite…
Les trois Écolocroques sont secoués d’un rire énorme, gigantesque, homérique, se tiennent aux épaules pour ne pas s’effondrer, et finissent par s’écrouler dans des fauteuils placés devant une console inoccupée, tandis que les techniciens, fiers de leur effet se joignent à leur hilarité.
Glacés, livides, Vic et Clèm, se tiennent la main… jusqu’à ce que Clèm, hurlante de rage, s’empare d’une chaise vide et la projette violemment sur les écrans, faisant exploser l’un d’entre eux, avant de se réfugier, secouée de sanglots, entre les bras de Victor.
Le silence revient peu à peu, à peine troublé par les derniers hoquets du Numéro Un qui reprend son souffle, tandis que Victor serre Clèm, en larmes, entre ses bras tremblants de rage.
- Vous êtes d’ignobles salauds…
- Pardonnez-nous cette innocente plaisanterie, mes amis, reprend le Numéro Un, ce n’était qu’une petite démonstration…
- Une innocente démonstration, enchaîne Quatre, le sourire vorace, de ce que nous pouvons réussir en matière d’information. Vous voyez, il nous suffit de quelques secondes d’enregistrement pour faire dire et faire faire ce que nous voulons à qui nous voulons. Et nous aurions pu aller beaucoup plus loin, croyez-moi chère amie, ajoute-t-elle, insidieuse et gourmande, beaucoup, beaucoup plus loin !!! C’est ainsi qu’Eusèbe Malfort est devenu notre principal agent recruteur, et qu’il nous serait possible de vous montrer en direct dans n’importe quel endroit en train de faire n’importe quoi pour notre service. Nous n’avons donc théoriquement plus besoin de vous puisque nous maîtrisons votre image et vos paroles.
Victor a bien compris ce qu’implique cette remarque. Il serre plus étroitement Clèm entre ses bras.
- Cessez ce jeu pervers. Dites-nous ce que vous voulez, ce que vous attendez de nous. Pourquoi nous montrer tout cela ? Vous n’avez pas fait preuve de beaucoup de scrupules jusqu’ici. Si nous vous sommes inutiles, vous vous débarrasserez de nous, nous le savons. Alors, je répète, qu’attendez-vous de nous en définitive ?
- Très bonne question, conclut le Numéro Un redevenu sérieux. Très bonne question, à laquelle je répondrai lorsque le Docteur Pouacre vous aura montré la suite de notre programme. Allons, reprenez-vous, séchez vos larmes et suivez-nous.

Laisser un commentaire