OPÉRATION ALU / P1C3E23
P1C3E23 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 23)
N°71 / OPÉRATION ALU / P1C3E23
C’est l’histoire où Pouacre expose sa théorie du Pouvoir et commence à exposer ses plans.
Vendredi 22 avril
18 heures (et quelques minutes)
17 heures (et quelques minutes) GMT
Thulé
Le couloir assez étroit laisse entendre les cris et les rires qui sortent par giclées des chambres qui le bordent :
- Il faut bien que ces pauvres marins s’expriment, n’est-ce pas, ma chère ? Deux mois de mer et ces derniers jours en votre compagnie les ont quelque peu mis sous pression ! Heureusement, les Chochos nous ont envoyé quelques femelles fraîches à saillir. Et puis quelques filles vénales ou curieuses répondent toujours à nos invitations pour l’occasion et pour la détente des cadres !!!
Il fait chaud dans ce que le Numéro Un a appelé la Base. Ils ont laissé leurs fourrures aux mains des deux gardes venus à cette fin lorsqu’ils ont quitté le quai. Ils se retrouvent donc tous uniformément vêtus de leur combinaison de travail, sans autres insignes ou distinctions. Manifestement, ici, tout le monde connaît tout le monde pour ce qu’il est.
Le large couloir d’entrée s’est réduit à ce passage étroit entre les chambres d’un bordel. Parfois ouvertes.
- Vous pouvez regarder, vous savez, ironise le Numéro Un à l’intention de Clèm et de Victor. Et même consommer !
Son rire gras reste sans échos.
La promenade est interminable. Clèm se raccroche à la main de Victor, lui enfonçant les ongles dans la paume sans qu’il bronche.
Enfin, ils arrivent dans un couloir plus large, qui semble d’ailleurs être celui qu’ils avaient emprunté au début de leur promenade, et dont ils soupçonnent sans même avoir à se concerter que le Numéro Un ne les a détournés que pour leur offrir le spectacle du bordel en pleine action.
Et là, ils s’arrêtent devant une porte vitrée marquée d’un large 4 sous lequel se trouve un non moins large 5.
- Vous voici chez nous, annonce la fille du Numéro Un que l’on entend pour la première fois. Voix métallique, brève et sèche d’une petite blonde dure aux yeux d’un bleu délavé.
Elle reprend :
- Comme dans tous les laboratoires classés, il faut procéder à l’identification du personnel admis. Votre statut d’invités vous donne accès aux plus secrets des recoins de notre base, mais il faut vous identifier. J’ajoute qu’une intrusion illicite entraîne la mise à mort immédiate et automatique de l’intrus. Les gardes nous attendront dehors.
La première porte franchie, ils se retrouvent dans une pièce peinte en bleu séparée en deux par une cloison vitrée. Les Numéros Quatre et Cinq enfilent chacun une blouse blanche marquée à leur numéro. La fille du Numéro Un enchaîne :
- Vous allez passer derrière cette vitre, l’un après l’autre, Clémentine la première et Victor la suivra lorsqu’elle en aura fini. Nous, ajoute-t-elle avec un sourire froid, nous sommes déjà identifiés.
Ce qui fait rire le Numéro Un.
Un peu désemparée, Clèm passe derrière la vitre dans la partie de la salle qu’elle isole et où se trouvent deux caméras. Surprise : la vitre est en fait une glace sans tain et elle se trouve bien plus isolée qu’elle ne l’aurait pensé.
- Vous allez lire à haute voix le texte qui se trouve écrit sur l’écran du prompteur au-dessus de la caméra, et vous marcherez de droite à gauche et de gauche à droite jusqu’à ce que je vous dise d’arrêter. Regardez devant vous.
Le texte n’est autre que la première proclamation que leur a fait transmettre le Numéro Un lorsqu’ils sont arrivés à bord du sous-marin.
Clèm s’exécute en arpentant machinalement l’espace laissé libre entre les caméras.
- C’est bien, merci, vous pouvez ressortir. Victor va vous remplacer.
Victor, qui a assisté à la scène sans un mot, se livre à la même pantomime avant de ressortir à son tour.
- Très bien, approuve le Numéro Un. Il vous suffira maintenant de décliner à haute voix votre nom devant la borne d’entrée d’un endroit quelconque de la base pour que les portes vous en soient ouvertes. N’est-ce pas la preuve de notre transparence face à
Ce qui, va savoir pourquoi, a le don de faire rire tout le monde.
Sauf Victor et Clèm, plus mal à l’aise que jamais devant cette hilarité.
- Allons, détendez-vous mes bons amis ! Pouacre, mon cher gendre, montrez-leur d’abord votre labo, il les amusera plus que celui de votre épouse !
Deux portes au fond de la pièce, l’une bien sûr, marqué d’un 4, l’autre d’un 5.
Le Numéro Un se place devant la porte 5 et déclare fermement :
- Numéro Un.
La porte coulisse vivement de côté et s’ouvre sur ce qui leur semble être une antichambre. Le Numéro Un entre et la porte se referme si vite qu’ils n’ont pas le temps de voir clairement ce qu’elle cache.
- A vous, grogne Pouacre en poussant Victor.
- Que dois-je faire ?
- Vous énoncez « Victor », et vous entrez.
La porte s’ouvre en effet devant lui et se referme en claquant dès qu’il l’a franchie. Le Numéro Un l’accueille par un large sourire :
- Bravo mon cher, vous remarquez quelle est l’efficacité de ce matériel ? Dites-vous bien que si vous n’aviez pas été reconnu, la porte se serait quand même ouverte, mais cette antichambre serait immédiatement devenue une chambre à gaz.
Ce qui le plonge dans une joie pure, à l’idée du bon tour joué à l’intrus.
Clémentine entre à son tour, puis les Numéros Quatre et Cinq.
- Allons, cher ami, montrez-nous votre domaine !
Pouacre ouvre la porte marquée d’un large 5.
Victor a dû voir des endroits semblables à celui qu’il découvre, dans les films qui racontent comment les stratèges modernes dirigent leurs opérations : les murs sont couverts de cartes lumineuses où des plots de couleur marquent de mystérieux éléments sans doute d’une importance capitale pour le salut du monde, ou pour le moins, pour le déroulement des opérations en cours. A part ces cartes, la salle reste dans la pénombre. Au fond, quelques opérateurs sont assis devant des consoles informatiques, mais ils ne lèvent pas la tête, absorbés par leur tâche.
Au centre, une grande table ovale entourée d’une douzaine de sièges confortables, couverte de papiers.
Professionnellement curieux, Victor observe en cherchant à comprendre. Clèm se détend un peu, libérée sans doute par la pénombre ambiante.
- Vous voici dans la salle des opérations. C’est ici que se concrétisent les efforts des multiples laboratoires que vous verrez plus tard si vous le souhaitez, où nous avons mis au point quelques unes de nos découvertes et de nos inventions, et où nous rassemblons les résultats des recherches que nous avons entreprises.
Il interroge le Numéro Un du regard, manifestement satisfait de disposer d’un public attentif. D’un hochement de tête, celui-ci l’encourage à poursuivre.
Dressé sur ses talons, le petit bonhomme se tend comme un arc en renversant la tête, comme s’il cherchait l’inspiration en un point du plafond. Noir de poil et court sur pattes, sec et nerveux dans sa blouse blanche, il se balance ainsi quelque temps dans le silence feutré de la grande salle.
- Savez-vous quelle a été, ces derniers siècles, l’arme la plus décisive, l’arme devant laquelle ont dû s’incliner les plus grands génies militaires ?
Directement interpellés, Vic et Clèm se regardent sans répondre.
- Non, naturellement. Vous êtes de ces gens ordinaires qui se contentent de leur petite vie, pour qui il suffit de dominer leur petit destin, ou de croire qu’ils le dominent, et au mieux, lorsque la chance leur en est donnée, de croire qu’ils dominent celui de deux ou trois subordonnés, pour parvenir à ce qu’ils appellent le bonheur ou même la vertu…
- Depuis qu’ils nous ont rencontrés, enchaîne paternellement le Numéro Un, ils doivent avoir pris conscience d’une autre dimension de la vie, de la dimension qu’apporte le Pouvoir, n’est-ce pas ? (Il se tourne vers Vic que la suffisance de Pouacre commençait à faire frémir des moustaches) Vous savez qu’il me suffirait d’un mot pour vous faire basculer dans le néant, de l’autre côté des portes de notre bordel, de même qu’il m’a suffi d’un mot pour vous amener à la compréhension de nos arcanes… Mais poursuivez, mon cher Numéro Cinq… Vous parliez de cette Arme absolue…
- En effet, et je peux déjà vous dire qu’elle n’a rien d’un explosif, ni d’une bombe, ni d’une structure politique, ou même d’une organisation… Non. Les grands conquérants européens des derniers siècles, Napoléon ou Hitler (le Numéro Un se met brièvement au garde-à-vous), qui nous ont montré
Il pousse son effet, laisse durer l’attente, petit homme nerveux qui « sait » et qui fait peser ce savoir sur les pauvres ignorants qu’il va daigner éclairer de sa science, malgré tout le mépris qu’ils lui inspirent…
- Ils ont été vaincus par le froid. L’un à Moscou, l’autre à Stalingrad. Ils se sont perdus dans la neige et dans la glace que connaissaient ceux qu’ils voulaient envahir et qu’ils avaient déjà conquis par les armes, mais qui ont su attendre l’arrivée de leur allié, l’arrivée de l’hiver.
- Il n’y a pas eu que cela… se hasarde Victor.
- Il n’y a eu que cela, en fin de compte, tranche le Numéro Un, et c’est cela qu’à notre tour nous allons utiliser pour vaincre, Monsieur Bourriqué. D’autant plus que nos adversaires ne s’y attendent pas et que la surprise sera totale. En quantité, nous n’avons pas beaucoup d’armes par rapport à eux, et ces armes, ils le savent aussi bien que nous, sont inutilisables à grande échelle. Je vous l’ai déjà dit, il serait stupide de détruire le monde que nous allons conquérir ! Et bien sûr, ils sont des milliers de fois plus nombreux que nous. Que nous, qui ne sommes qu’une Famille.
Ce sont les descendants directs des vainqueurs de Stalingrad. Mais ils commettent une erreur fatale : celle de l’arrogance. Ils se sont si bien approprié leur « victoire » qu’ils en ont oublié à quoi ils la devaient. Nous pouvons donc les surprendre.
Et vous allez voir comment…
Sur un pan de mur s’allume un vaste écran où s’affiche l’image d’un hall souterrain au centre duquel se dresse une fusée. Puis le panneau se divise en quatre images différentes, quoique très voisines, de quatre halls où se dressent quatre fusées.
- L’Opération Alu commence, triomphe Pouacre qui en grince de joie.
Le compte à rebours s’affiche, de manière pratiquement simultanée, dans l’angle de chacune des images.
Pouacre enchaîne :
- La fusée numéro 1 se trouve ici, à quelques centaines de mètres (sur chacune des images, une coupole s’ouvre dévoilant deux ciels nocturnes et deux ciels ensoleillés)
La fusée numéro 2 est en Finlande, à Andøya, les deux autres sont dans l’archipel des Chonos, au large du Chili, où il est près de midi.
Les salles se sont vidées, sur les quatre images, et les comptes à rebours, synchrones, s’achèvent. Dans un silence irréel, les quatre fusées s’élèvent dans un torrent de flammes.
- Chacune des ces fusées transporte deux mille cinq cents kilos de nanopoudre d’alumine et va les disperser en une nappe uniforme étalée juste au-dessus de la stratosphère, là où elle pourra subsister plusieurs années en formant un film impalpable, mais suffisant pour absorber 5 % du rayonnement solaire.
- Le réchauffement de la planète est vaincu, mon cher Victor, ce sera à Clèm de prendre le relais pour vous garder au chaud s’esclaffe le Numéro Un.
- Et vous croyez vraiment que vos dix tonnes d’aluminium…
- Ce n’est que le début du processus, enchaîne Pouacre d’un air satisfait. Après l’atmosphère, ce sont les océans que nous allons maîtriser…
- Mais peut-être serait-il bon de leur montrer mon laboratoire ? s’interpose le Numéro Quatre…

Laisser un commentaire