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A BORD DU HAI II (début) / P1C1E13(1)

P1C1E13(1) (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 13(1))

 
A BORD DU HAI II  / P1C1E13(1)

  
C’est l’histoire où Victor et Clémentine, prisonniers à bord du Hai II, se trouvent menacés des pires extrémités (début).


Mercredi 13 avril
20 heures
Agotchilho

 
Vic et Clèm ont mangé sans un mot.
Juste l’intensité de leurs regards.
Et le sentiment de la double présence d’Hector réduit à son silence hurlant, et des caméras indiscernables perdues quelque part dans le décor, avec leurs micros tendus comme des doigts avides.

 
Ils se sont douchés dans le noir, toutes lumières éteintes dans la petite salle de bains, et puis se sont retrouvés dans le grand lit.
Ils ont eu quelque illusion d’intimité, serrés dans les bras l’un de l’autre, se chuchotant à l’oreille :
- Vic, mon Boulet, je suis morte de peur, fais-moi du réconfort….
- Clèm, mon Canon, j’ai peur moi aussi, mais tu sais bien qu’on ne peut pas leur montrer. Ils nous guettent. Ils n’attendent que ça….
- Mais qu’est-ce qu’ils nous veulent ? Ils auraient pu nous tuer, nous faire disparaître comme… oh mon dieu….
- Chut… ne pleure pas ma Clèm, nous nous en sortirons, nous nous en sortirons…
Alors, il chantonne sur l’air de « Ne pleure pas Jeannette » pour rassurer, se rassurer, conjurer les larmes de Clèm qu’il sent glisser contre son cou, conjurer les hoquets contenus des sanglots de Clèm qui lui mouillent les yeux bien plus que sa propre détresse ne pourrait le faire…
- Ne pleure pas ma Clè-ème, tra la la la la la la la la ! ne pleure pas ma Clè-ème…
Sa main caresse les épaules douces, les reins qu’il sent tendus, noués, les fesses frémissantes, crispées, la courbe de la hanche, qu’il appelle sa table d’harmonie, remonte, tente du bout des doigts de dénouer les nerfs vibrants d’angoisse…
- Mais qu’est-ce qu’ils nous veulent ?
- Je ne sais pas, peut-être qu’il n’est pas si facile que ça de faire s’évaporer deux journalistes dans la nature ? Tu as entendu : Rébéquée et Victor nous cherchent. Je pense que s’ils les avaient attrapés, ils nous les auraient montrés, rien que pour le plaisir…
- J’ai peur, Vic… Mais tu as raison, ils ne nous ont pas eus avec cette horreur.
- Tant qu’on sera ensemble, ma Clèm, et tant qu’on ne leur montrera pas de panique… On ne dit rien, on ne fait rien. Pour l’instant on attend. Il faut attendre… Peut-être que la police…
- Alors là je n’y crois pas, faudrait qu’ils soient prévenus déjà…
- Faut dormir, essayer, on est ensemble… Prendre des forces.
Caresses douces, tendres, secrètes et immobiles sous la couverture. Immobiles, épuisés, une sorte de vertige de silence où la tête tourne, tourne… Qu’est-ce qui m’arrive… ?  Ils plongent dans un sommeil lourd, profond.

 
La porte s’est ouverte et les lumières sont revenues. Ils ne se sont pas réveillés.
- Efficace votre poudre !
Le Numéro Deux se penche sur les formes endormies, enlacées sous les couvertures.
Le concierge Chocho ricane derrière lui, l’œil allumé et la lippe baveuse :
- Nous connaissons bien les ressources de la nature ! Ils en ont pour une bonne douzaine d’heures.
- On aura tout le temps de faire le transfert, reprend le Numéro Trois dans l’encadrement de la porte.
Il se retourne et fait signe aux deux hommes qui attendaient dans le couloir, vêtus d’une tenue bleu marine et coiffés d’un calot.

 
Les deux marins entrent, visage fermé, saluent militairement le Numéro Deux et le Numéro Trois au passage. Ils portent deux sacs en tissu noir caoutchouté, épais, matelassé, comme deux sacs de couchage, les étalent sur le sol et ouvrent leurs longues fermetures à glissière. Puis ils découvrent le lit, impassibles, avec des gestes nets et sûrs.
Le Chocho ricane en bavant devant les corps nus et enlacés, profondément endormis.
Les deux hommes les séparent, écartent les bras, désunissent les jambes mêlées dans la tendresse d’un sommeil conjoint. Puis ils les prennent l’un après l’autre par les chevilles et par les épaules et les allongent sur les sacs qu’ils referment comme sur des cadavres. Ils les emportent dans le couloir où deux civières montées sur des chariots les attendent.

 
Le Numéro Trois demande au Numéro Deux :
- Aucune information ?
- Non. Il fallait s’y attendre, ils n’ont rien dit et n’ont rien fait de particulier.
- Mignonne cette fille. J’espère qu’elle collaborera. Ce serait dommage…
Le Numéro Deux le regarde, un sourire en coin tend sa balafre :
- Tu la veux ?
- Plus tard peut-être, mais il ne faut pas les braquer pour l’instant, nous avons encore du temps et ils nous seront utiles !
- Tu as raison, et puis ses origines sont trop imprécises pour fonder ta succession. Au fait, je crois que ta mère a trouvé une candidate en Argentine, parmi nos correspondants émigrés là-bas…
- Vous connaissez mon opinion à ce sujet : j’assume la transmission du sang, mais je reste libre de mes choix…
- Dans la pureté de la race ! Il faut faire confiance à ta mère pour cela.
- Cela va de soi, grand-père.
- Et tu deviendras Numéro Deux à ce moment-là… Mais rien ne t’empêche de t’amuser !!!
Le rire de leur connivence résonne dans le couloir au-dessus du bruit des bottes des marins qui poussent les chariots.
 
Le couloir s’élargit, s’ouvre sur le quai d’embarquement du sous-marin près duquel des hommes vêtus de bleu s’affairent. Une grue charge des colis par des panneaux d’écoutille ouverts dans le pont, qui correspondent aux puits dans lesquels étaient stockées les mines… Un gros câble électrique serpente et plonge dans un panneau…
Les civières sont amenées près de la passerelle et les sacs portés dans les entrailles du navire par l’écoutille du kiosque.

 
Le Numéro Trois monte à bord et salue le Numéro Deux.
Les hommes de quai débranchent le câble, détachent les amarres, ferment les écoutilles…
Un bruit sourd : les moteurs électriques du sous-marin démarrent… L’hélice bat lentement…
Le sous-marin s’écarte du quai en avance lente, vers le fond du bassin, tout en s’enfonçant, là où la voûte s’abaisse et rejoint l’eau noire…

 
La nuit, au large…

 
Un mystérieux transbordement…

 
Victor ouvre les yeux. Tête lourde. Sensation de vide et d’égarement. Il est dans un lit, dans l’obscurité absolue. Il se souvient : pas parler, caméras, micros… Tend le bras, sent près de lui la tiédeur de la peau de Clèm qui le rassure. Elle dort. A dû bouger dans son sommeil… Tant mieux, elle dort. Se souvient… Se souvient…

 
Sensation étrange : le lit se balance ? Ou s’incline ? Ou… Et cette rumeur sourde, comme d’un moteur étouffé ? Lointain…
Victor se lève d’un bond, toujours nu, et se cogne durement contre une cloison métallique. Son cri éveille Clèm qui se redresse dans le noir, crie à son tour :
- Vic, où es-tu ? où ?…
- Je suis ici, attends, je cherche la lumière… Mais… On n’est plus au même endroit, je ne comprends pas…
- Qu’est-ce qui se passe ? Ne t’en vas pas…
Les mains tendues devant lui il explore une paroi d’acier, froide, non, pas froide, il ne fait pas froid bien qu’il soit nu… une paroi dure qu’il suit jusqu’à l’angle d’une autre paroi…
- Je suis là, attends, ne bouge pas surtout… Ne parle pas, j’écoute…
Perdu. Il est complètement perdu, à poil dans le noir, il entend un bruit sur la droite, progresse, trouve la ligne verticale d’une porte, peut-être bien d’une porte, oui, c’est une porte métallique, avec une poignée…
Il la tourne lentement… Un rai de lumière… Il écarte lentement le battant qui se trouve brusquement repoussé vers lui par une main brutale. Il recule d’instinct, nu, sans défense… Une tête coiffée d’un calot, un vague regard à contre-jour, un grognement. La porte se referme en claquant.
Victor a eu le temps de distinguer les parois grises d’une cabine qui héberge à l’étroit un lit incongru dans ce qui semble bien être un navire, un lit couvert d’une courtepointe rose où il a pu deviner la forme assise et effarée de Clèm, le cri de Clèm qui tire le drap sur sa poitrine nue, l’obscurité de nouveau, puis la lumière d’un plafonnier qui s’allume de lui-même, sans doute commandé de l’extérieur.

 
Etroite cabine.
Ils ne sont plus dans la chambre d’Agotchilho mais sur un navire.
Stable d’ailleurs. Silencieux, mis à part ce léger ronflement.

 
Une chaise dans un coin porte deux combinaisons accrochées à son dossier. Il fait signe à Clèm qui est restée effarée dans sa pose surprise et effarouchée, et lui lance celle des deux qui semble convenir à sa taille. Combinaisons bleues portées à même la peau. Ils n’ont pas le choix.

 
On frappe à la porte.
- Un instant répond machinalement Victor.
Plus tard, cette réponse, tout comme ce moment lui paraîtront invraisemblables, déments, incompréhensibles : enlevés nus et endormis tous les deux, ils se réveillent on ne sait où sous une courtepointe rose et on sollicite la permission d’entrer ! « On » est fou !!!

 
Ils finissent de se couvrir, toujours poursuivis par cette impression d’irréalité, née sans doute pour une bonne part des effets de la drogue qui leur a été administrée hier (hier ?) dans leur nourriture, née aussi de… de tout ce qui fait qu’ils vivent dans la présence constante de cela qui fait qu’ils sont, restent et resteront toujours dans l’ « après », même lorsqu’ils cesseront de l’évoquer, et qui induit une lourde chape de silence (et comme au fond du lac obscur, la pauvre pierre, des mains d’un bel enfant cruel jadis tombée, ainsi repose, au plus triste du cœur, dans le limon dormant du souvenir, le lourd amour…[1] Quel poète a écrit cela ? se demande Victor lorsque son cœur cesse de battre la chamade et que ses yeux, rivés au fond de la lumière des yeux de Clèm y ont enfin retrouvé la douceur enfouie sous la peur)… Une lourde chape de silence.

 
La porte s’ouvre.

 
Le Numéro Trois, s’y encadre, son jeune sourire glaçant aux lèvres, s’incline devant Clèm et salue Victor d’un léger mouvement de tête :
- Bienvenue à bord du Hai II, que j’ai l’honneur de commander. J’espère que vous ne nous tiendrez pas rigueur de la liberté que nous avons prise de vous transférer à bord de ce bâtiment. Nous souhaitions vous montrer certaines de nos possibilités et compléter votre information. La pédagogie, comme dirait mon père !
Victor et Clèm restent silencieux, debout côte à côte.
Vic enserre d’un bras la taille de Clèm qui joint sa main à la sienne, sans quitter des yeux le Numéro Trois.
- Allons, soyons bons amis, je vous invite au mess ! Mon père nous y attend.
Et il s’écarte de la porte pour les laisser sortir.

 
La coursive étroite est éclairée brillamment. Derrière le Numéro Trois, le marin dont Victor avait aperçu le visage lorsqu’il avait entr’ouvert la porte se tient debout, bras croisés, un gros pistolet à la ceinture. 

 
Longue coursive d’un bien étrange bateau se dit Victor qui a connu quelques cargos dans sa vie et qui reste surpris du silence et de la stabilité de l’endroit. L’odeur aussi est étonnante. Au lieu des relents de fioul, de peinture et de marée des navires ordinaires, c’est un mélange de renfermé et d’ozone qui frappe ici.
- A droite, je vous prie…
Une porte dans la coursive. Pas une porte étanche, comme il y en avait dans la base d’Agotchilho, non, une vraie porte, en bois. Un yacht ? Ils entrent. Le garde reste à l’extérieur.

 
La pièce n’est pas très grande, mais luxueuse, bois précieux et cuir, lumières douces, tentures…Trois tables occupent l’espace. Un bar chargé de bouteilles… Deux serveurs en tenue blanche encadrent la porte du fond, et le Numéro Trois leur fait un signe.
- Prenez place… On va vous servir un petit déjeuner…
Le Numéro Un fait son entrée et les rejoint :
- Bien, je vois que tout le monde est là ?
- Que voulez-vous de nous ? demande Clèm qui n’en peut plus. Vous nous enlevez, vous nous montrez des horreurs, vous nous menacez, vous nous droguez, vous nous transportez… Où ? Mystère ! Vous pourriez nous tuer sans remords semble-t-il, et cela vous serait plus facile si j’ai bien compris que de nous… embarquer dans cette histoire dont nous ne connaissons ni les tenants ni les aboutissants…
Son ton s’élève, elle s’énerve… Victor l’interrompt, la voix froide :
- Je crois qu’ils vont nous l’expliquer…


[1] Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz
 

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