A BORD DU HAI II (fin) / P1C1E13(2)
P1C1E13(2) (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 13(2))
A BORD DU HAI II / P1C1E13(2)
C’est l’histoire où Victor et Clémentine, prisonniers à bord du Hai II, se trouvent menacés des pires extrémités (fin).
…
Le Numéro Un est resté souriant et le regard du Numéro Trois s’est allumé lorsque Clèm s’est échauffée :
- La colère vous va bien ma chère…
- Je ne suis pas « votre chère » !!!
- Allons, allons jeunes gens, pardonnez cette familiarité déplacée à mon fils, mais nous sommes fougueux dans la famille, et je crois que vous lui plaisez… (Vic a un geste de colère contenue), en tout bien tout honneur, mon cher, en tout bien tout honneur… Voyons, ce petit déjeuner… Vous devez être affamés, la « poudre de paix » des Chochos fait toujours cet effet. Il m’arrive d’en user lorsque j’ai besoin de repos, elle est inoffensive. Et nous ne l’avons utilisée que pour éviter d’avoir recours à la contrainte.
L’un des serveurs pousse devant lui une petite table roulante chargée de pains divers, de boissons fumantes et fraîches, d’un réchaud…
- Nous autres Allemands sommes fervents des petits déjeuners copieux : si vous souhaitez des œufs, du lard, ou autre chose, tenez, prenez une louche de caviar, cela éveille somptueusement l’appétit. Igor, servez cela à nos invités…
Le serveur présente les couverts en argent, garnit la fine porcelaine de Chine d’une louche volumineuse de petits œufs gris…
- Nos collaborateurs sont Russes pour la plupart. Voyez-vous, la débâcle de l’empire soviétique, de nos ennemis, n’est-ce pas, a permis certains… rachats fort intéressants. Notre flotte s’est constituée à partir de là. Il est certain que nos vieux U-Boote, aussi émouvants fussent-ils, auraient été bien vite réduits à néant par les moyens de détection modernes, ne serait-ce que par les satellites omniprésents. Ce n’étaient que des submersibles. Nous ne les utilisons plus que comme moyen de transbordement lorsque les côtes sont difficiles à approcher. Mais notre vraie puissance sous-marine est ici : vous êtes à bord d’un Typhoon, sous-marin nucléaire lanceur d’engins de feu la marine soviétique, que nous avons racheté, comme son frère jumeau, à son capitaine. Avec le capitaine et la majeure partie de son équipage d’ailleurs, équipage que nous avons largement doublé depuis pour le laisser opérationnel. Vous savez, l’élément fragile d’un engin de cet ordre, c’est l’équipage. On peut difficilement le garder plus de deux mois en mer. Et nous avons acquis son armement en prime ! Ces gens sont pragmatiques. Plutôt que de travailler pour rien et au péril de leur vie sur un bâtiment mal entretenu, ils ont préféré naviguer pour beaucoup sur un navire en bon état. C’est du simple bon sens. Et c’est ainsi que tant de sous-marins russes se sont perdus corps et biens…
Le Numéro Trois hoche la tête, approbateur, un mince sourire sur ses lèvres minces. Il s’est fait servir une tasse de thé noir que le serveur a tirée au gros samovar d’argent ouvragé qui trône sur une console dans un angle de la pièce.
- Je vais tout vous dire, Monsieur Bourriqué, poursuit le Numéro Un. Nous possédons deux Typhoons et tout leur arsenal, outre les quatre U-Boote qui desservent nos bases. Plus une foule de petits bateaux de « pêche », comme ceux d’Agotchilho. Vous avez pu voir l’une de ces bases. Ne croyez pas que nous soyons de simples plaisantins. Vous pouvez juger des moyens de notre puissance d’après la puissance de nos moyens. Et vous êtes là pour le faire savoir. Lorsque nous parlons « écologie », croyez-moi, c’est sérieux.
- L’armement d’un seul Typhoon, avec ses vingt missiles nucléaires armés chacun de dix ogives représente cinq mille fois Hiroshima, enchaîne le Numéro Trois avec un large sourire. Paris, Monsieur Bourriqué, Paris se trouve constamment exposé à notre feu nucléaire. De même que Washington, Moscou, Londres, Berlin, Pékin, Dehli, Camberra, Tokyo, Rome, La Mecque, même… Vingt villes majeures en tout.
Machinalement, Clèm se sert une biscotte et la grignote avec des bruits de souris, ce qui paradoxalement agace Vic qui, les moustaches en désordre, pioche mécaniquement dans son caviar, sans quitter le Numéro Trois de ses yeux ronds. Et puis il semble réaliser, s’éveiller de sa torpeur et il se brûle en vidant d’un trait la tasse de thé qui se trouve devant lui. Du coup il se redresse sur son siège, crachant le feu aussi bien au propre qu’au figuré :
- Mais c’est monstrueux ! Vous menacez le monde !!!
- Avec votre aide, mes amis, avec votre aide… enchaîne ironiquement le Numéro Un.
- Jamais, crie Clèm qui s’est redressée d’un bond en renversant sa tasse de thé. Jamais !!!
Les serveurs se sont rapprochés derrière eux et appuyant des deux mains sur ses épaules, celui qui se trouve derrière Clèm la plaque à son siège.
Le Numéro Trois rit doucement :
- Allons, ma chère, je suis sûr que vous allez collaborer. D’autant plus que votre rôle sera purement passif. C’est votre ami Victor Bourriqué (il le montre d’un large geste à l’emphase moqueuse), Victor Bourrrrriqué (il fait rouler les « r » en roulant des yeux), comme diraient nos amis Russes, qui sera notre agent de communication. Vous ne serez que la collaboratrice et… l’incitatrice : voyez-vous, il n’est pas un seul des cent vingt hommes de cet équipage qui n’apprécierait quelques instants de… d’intense intimité avec vous. Et j’avoue que je me placerais bien en tête, quoique nous n’ayons pas la réputation des troupes soviétiques à cet égard… Je suis certain que cette perspective vous rendra très docile…
Clèm reste paralysée sur sa chaise, clouée par les mains lourdes qui pèsent toujours sur ses épaules.
- N’est-ce pas Piotr ? demande le Numéro Trois au serveur
- Da !!! Capitaine !! répond celui-ci avec un large sourire. Et l’une de ses mains vient s’égarer sur la poitrine de Clèm.
- Espèce de… Victor a bondi, mais il est à son tour cloué sur son siège par la poigne brutale d’Igor qui s’est placé derrière lui, tandis que le premier poursuit ses explorations mammaires… Le Numéro Un éclate de rire :
- Allons, allons mes bons amis !!! Voyons Piotr, cette dame est notre invitée, il faut la traiter avec égards…
- Piotr beaucoup d’égards Capitaine, tout prêt à montrer beaucoup, encore beaucoup plus d’égards envers une aussi jolie dame….
- Et ça le fait rire l’animal !! Victor furieux tente de se dégager tandis que Clèm plante d’un seul coup la pointe du petit couteau à beurre dans la main baladeuse.
- Allons, on arrête ça… ordonne le Numéro Un, bonhomme.
La main du serveur saigne un peu et il vient la reposer sur l’épaule de Clèm, la figure toujours fendue d’un large sourire.
- Je vais tuer ce butor ! Victor furieux a saisi un doigt d’une des mains qui l’emprisonnent pour le tordre, mais de l’autre main, le serveur qui le maîtrise et qui doit bien être deux fois plus lourd que lui, plaque un pistolet sur sa tempe.
- Halt !
Le Numéro Un a élevé la voix. Tout se fige.
- Bon. Restons-en là voulez-vous, et pardonnez à ce jeune homme que deux mois de mer ont rendu un peu trop sensible aux charmes de votre amie. Cela ne se produira plus. Sauf… Mais je suis persuadé que cela n’aura plus à se produire. Relâchez donc nos hôtes, je suis certain qu’ils ne tenteront plus rien de violent : ils ont compris que leur survie et leur intégrité physique et mentale courraient de trop grands risques (sa voix est glacée). Pour vous mettre une fois pour toutes les points sur les « i », je précise qu’en cas d’incartade, mon cher Victor, vous a-ssis-te-rez (il détache les syllabes) aux ébats de tout l’équipage en compagnie de votre amie, qui sera après cet usage… intensif et dépréciateur… revendue à quelque maquereau de ma connaissance, à Rio ou à Quito. Pour votre part, vous serez ramené à Agotchilho pour y engraisser UN crabe. Je suis certain que ce genre de… débordement ne se produira plus. Vous avez ma parole que le premier geste déplacé en direction de Madame sera puni d’une balle dans la tête du coupable quel qu’il soit. Tant que vous jouerez le jeu. Mon jeu. Des questions ?
Les deux serveurs se sont reculés, celui que Clèm a blessé ignorant le sang qui perle au dos de sa main.
Tremblant de rage contenue, Victor serre des deux poings le bord de la table.
Livide, les yeux flamboyants, Clèm se tient à sa chaise, droite et résolue.
- Pas de questions ? poursuit le Numéro Un. Très bien. Nous sommes donc d’accord.
Un silence lourd s’est installé, que Victor rompt d’une voix blanche :
- Que voulez-vous exactement ?
- Bien, vous voilà raisonnable. Vous verrez que nous serons finalement d’accord.
- Jamais ! siffle Clèm entre ses dents serrées.
Le Numéro Un sourit avec indulgence :
- Allons, ma chère, pardonnez au pêcheur… Eh bien voilà : les peuples du monde, vous en conviendrez, ont fait preuve d’une grande indiscipline depuis la dernière guerre. Le développement a été a-nar-chique (il détache les syllabes), de grands potentiels ont été gâchés, des richesses gaspillées, et l’humanité, mes amis, l’humanité…
- Ce mot vous va comme des gants de dentelle aux pieds d’un gorille siffle Clèm.
Le Numéro Un éclate de rire :
- L’intention est blessante, mais l’image m’amuse, je vous pardonne, mais n’abusez pas de l’irrespect (sa voix se glace tandis que son regard la parcourt), nous sommes experts en la matière…
Silence…
- L’humanité donc, et vous le savez, refuse de se discipliner comme il le faudrait, de réduire ses émanations de gaz divers et échauffants ou perturbants, l’effet de serre, l’ozone et tout ça, n’est-ce pas, et refuse de traiter les races qui la composent selon leur mérite et leur valeur intrinsèque, et non plus selon leurs richesses ou l’influence de leurs lobbies, refuse de partager le travail, refuse de se discipliner enfin, c’est le mot qui convient.
Les populaces prétendent gouverner, et si certaines « idéologies » néfastes, comme le communisme, ont disparu ou sont en voie de disparition, des religions nuisibles et les races qui leurs sont affiliées relèvent la tête. Le noyau fort et dur de l’humanité est rejeté dans son expression la plus pure. Le métèque pullule et pollue. Il faut nettoyer. Au karcher.
C’est l’un de nos objectifs. Nous en avons les moyens…
- Vous voulez exterminer l’humanité ? C’est à cela qu’aboutirait une hécatombe nucléaire, et vous le savez bien, l’interrompt Victor, la voix rauque de rage rentrée.
- Mais non mon cher, nous ne sommes pas stupides. Nous voulons nettoyer la terre, pas la détruire. L’expérience historique nous a montré que les dirigeants de ce monde, ceux qui prétendent représenter leurs peuples, se tiennent tranquilles quand ils ont peur. Ils appellent cela l’équilibre de la terreur… Nous allons donc leur faire peur. Pour pouvoir remodeler la planète comme nous le voulons : un air sain, pas de pollution,
- Pourquoi nous ? demande Clèm d’une voix blanche.
- Mais, parce que vous êtes les meilleurs, ironise le Numéro Trois.
- Allons, ne te moque pas, enchaîne le Numéro Un, ils ne nous croiraient plus. Non, c’est simplement que vous êtes des professionnels comme nous en avons besoin : jeunes, beaux, intelligents, en dehors des grandes structures lourdes à manier qui posent des questions et des problèmes, et que vous avez été entraînés entre nos mains par le hasard de l’indiscrétion de ce petit affréteur que vous avez pu… voir à Agotchilho (frisson de Clèm) et de sa petite amie. Vous êtes écologistes de surcroît, et connus comme tels, ce qui rejoint nos préoccupations. De plus, « cerise sur le gâteau », comme vous dites, vous êtes proches des Malfort, ce qui intéresse beaucoup mon père, pour des raisons qui lui sont personnelles…
- Que voulez-vous, concrètement ? Victor a fini par retrouver le ton neutre qu’il avait pris avant leur embarquement et qui pourrait presque laisser croire qu’il se maîtrise, qu’il maîtrise la situation.
- Concrètement, vous serez notre liaison, disons notre agent de presse.
- Mais nous devons être portés disparus à l’heure qu’il est, comment pourrions-nous communiquer quoi que ce soit ?
- Voilà une bonne remarque, approuve le Numéro Un, nous allons vous faire réapparaître. Demain, nous avons un rendez-vous pour une livraison. Et cette nuit, c’est la pleine lune. Il fera assez clair pour vous photographier de manière indiscutable sur le pont de notre Hai II. Cette photographie accompagnée de votre premier article, que nous rédigerons en collaboration, mon cher, partira vers un satellite et parviendra à votre rédaction via Internet. Ce sera le scoop du siècle ! Et nos missiles l’appuieront d’arguments… frappants.
Il éclate de rire.

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