A LA RESCOUSSE ! / P1C1E9
P1C1E9 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 9)
À LA RESCOUSSE ! / P1C1E9
C’est l’histoire où Rébéquée et Jules, inquiets, viennent au secours de Clémentine et de Victor.
Mercredi 13 avril
14 heures
Conduite par Rébéquée, la vieille DS 21 ne craint personne sur la route.
En moins d’une heure ils sont rendus à La Marée au Grand Port.
Z’ont eu le temps de discuter un peu, même si Jules a dû fermer les yeux plus souvent qu’à son tour à l’approche de virages chuintants. Faut rechercher les traces d’Hélène Miravarre, celle dont a parlé cette cinglée de Gertrude. C’est apparemment la seule qui peut être en relation avec les Écolocroques. Ou alors ils ont tout faux, et dans ce cas…
Ils ont contourné les bassins du port où deux cargos sont amarrés cales ouvertes tandis que deux grues s’affairent à y charger des palanquées de sacs de farine. De farine marquée « Pain d’algues », qu’une équipe de dockers décharge de deux gros semi-remorques.
Z ‘ont demandé à un chauffeur, assis et passionnément occupé à se curer les dents dans sa cabine, où est la Boulangerie Pain d’Algues.
L’a répondu que c’est en ville, mais que l’usine est au Petit Port, de l’autre côté. Ici, on dit Agotchilho. Lui, l’est pas d’ici mais de Marinoval, plus haut (avec un geste fatigué de la main vers le Sud et la montagne qu’on distingue un peu dans la brume).
Place carrée, ville des années cinquante, immeubles de béton cubique sur trois ou quatre étages avec entrée commune sur hall, boîtes aux lettres et escaliers derrière la double porte de verre. Enthousiasmant. Mais quand même l’air du large en libre service.
Vite trouvé la Boulangerie écologique de la Mer, une boutique assez plate d’aspect sous une enseigne vert pastel qui aurait bien mérité un ravalement. Dans la cour de l’immeuble, deux camions, à la même enseigne, en cours de déchargement. Qui auraient aussi mérité une remise en état. Ça ne respire pas la prospérité tout ça.
Ils se sont partagé le travail : Jules se promène, regarde, interroge…
Rébéquée se charge de la boulangerie.
La porte vitrée est étroite, et donne accès, avec un tintement de clochette, à une boutique vieillotte, quoique propre. L’odeur tendre, faite de farine et de pain chaud, s’enrichit agréablement de senteurs marines discrètes. Les miches et les baguettes alignées sur les étagères présentent un bon aspect de croûte dorée bien fendue d’un coup de lame manifestement donné par une main sûre.
Mais pourquoi cette petite femme blonde derrière le comptoir semble-t-elle tellement inquiète ?
- Bonjour, je suis Rébéquée Taritournelle, de la Lanterne (après tout, on est associés, non ?). Nous nous proposons de réaliser des reportages sur des artisans qui fabriquent des produits originaux, et votre pain d’algues…
- Oh, c’est bien aimable à vous mais je crains…
- Nous avons eu un contact avec Hélène Miravarre, à Saint Tignous sur Nivette et…
- Vous avez vu Hélène ?
L’inquiétude est palpable, sur ce visage agréable quoique mûrissant.
(Me plaît bien pense Rébéquée pas du tout désintéressée).
- Moi, non, mais mon collègue Victor Bourriqué du Petit Matois, et il m’a conseillé de la contacter. Il l’a rencontrée à la MJC…
- Ah oui, elle y est allée pour… vendre (regard fuyant, un peu traqué)… Mais il y a quelque temps déjà et…
- Vous la connaissez bien ? Peut-être vous en a-t-elle parlé… ?
Un pâle sourire…
- C’est ma fille….
- Oh, vous êtes Madame Miravarre ?
- Oui, je… Mais peu importe, vous avez de ses nouvelles ?
- Ah, non, je ne pense pas que Victor l’ait rencontrée de nouveau, mais…. Vous semblez préoccupée… ?
- C’est qu’elle a disparu depuis vendredi dernier, avec son ami Bichy, qui travaille ici et qui…
- Allons, peut-être ont-ils fait une fugue ?
- Mais pourquoi une fugue ? Ils étaient libres et ils vivaient ensemble, je leur prêtais un appartement et ils allaient se marier… Pardonnez-moi, je vous accable de mes préoccupations et…
Rébéquée hésite à peine. Ce doit être cette bonne odeur qui la convainc d’être franche. Ou le regard vacillant d’angoisse de cette boulangère blonde et fondante comme mie. Ou sa sensibilité exacerbée par la disparition de Clémentine…
- Bon, je vais vous dire toute la vérité. Nos inquiétudes se rencontrent : je ne suis pas venue ici pour le pain d’algues. Mon collègue Victor et son amie Clémentine ont disparu, eux aussi. Et nous pensons qu’Hélène leur servait d’indicatrice… Ils enquêtaient sur un groupe aussi mystérieux qu’inquiétant… Avez-vous entendu parler des Écolocroques ?
La femme pâlit :
- C’est donc ça… Ecoutez, je n’ai jamais entendu parler des Écolocroques, mais, depuis quelques semaines, j’ai remarqué un changement en eux. Ils parlent bas, Hélène est tracassée et Bichy, enfin, Hector, son ami, est tout excité, comme s’il avait trouvé quelque chose… Je ne sais pas quoi, je ne sais pas… Oh mon dieu, pourvu qu’il ne leur soit rien arrivé ! Qui c’est ces Écolo machins ?
- On ne sait pas exactement et je le cherche aussi, puisque cela semble lié à la disparition de Victor et de Clémentine, mais qu’est-ce qu’il fait … Bichy ?
- Il fait un peu de tout, je le forme à tout faire et tout savoir pour qu’il puisse reprendre l’entreprise, plus tard. C’est mon beau-père qui a fondé cette boulangerie après la guerre lorsque la ville s’est créée autour du port. Et les gens de l’usine en face, à Agotchilho nous ont proposé de nous fournir la farine d’algues à bon compte pour développer sa commercialisation. Quand mon mari a disparu, il y a dix ans, j’ai continué, pour élever Hélène. Parce que, vous voyez, mon mari, eh bien, il a disparu, lui aussi… Il aimait sortir en mer et un jour… Mais Bichy, lui, il fait le transport, de l’usine jusqu’au port, un peu d’affrètement aussi. Il a un bureau là-bas. Il se débrouille bien. Il a appris à faire le pain, mais ça c’est surtout les ouvriers qui travaillaient avec mon mari et qui sont restés. Il fait de la vente, il circule, ça lui plaît bien. C’est un gentil garçon et ils s’aiment beaucoup avec Hélène. Mais cinq jours sans nouvelles !!!
La porte s’ouvre à la volée :
- Rébéquée, viens voir !!
C’est Jules qui entre en coup de vent, excité comme un pou, et que Rébéquée attrape par une aile :
- Jules Tefigue, mon collègue. Madame Miravarre, la maman d’Hélène qui…
- Bonjour Madame, pardonnez mon agitation, viens voir je te dis !
Il en bafouille au point que Rébéquée le regarde avec méfiance en lui reniflant sous le nez, ce qui le fait réagir par réflexe en victime accablée par la médisance malveillante et l’incompréhension visqueuse : il tend la main droite en un serment silencieux tout en relevant le front offensé et le regard blessé jusques au cœur d’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle du Martyr que l’on immole sur l’autel de la calomnie.
- Viens !
Péremptoire.
Elle vient avec un regard d’excuses pour la boulangère : je reviens…
Il l’entraîne sans souffler jusqu’au bord du bassin d’évolution du port, à deux rues de là, par où on voit le quai du Petit Port. Tend le bras, montre, de l’autre côté.
- Tu ne vois pas ?
- ??????
- La voiture !!!!!!
Bon sang. Cette vieille BM noire !! La voiture de Victor, garée, là devant un hangar !
Jules triomphe. Elle le regarde. Elle est presque plus grande que lui. Lui prend la tête entre ses deux mains et le baise au front avec le chmac des grands jours.
- Jules, tu es génial !! Viens, on va revoir la boulangère.
- Ils sont ici, enfin, là-bas (avec un grand geste du bras). Leur voiture est garée sur le quai. On est sûrs maintenant d’avoir trouvé la piste, et Hélène y est mêlée.
La boulangère les regarde sans rien dire, tendue, dans sa blouse blanche, ses yeux noirs grands ouverts, avec des larmes tout plein qui ne coulent pas.
- Vous n’avez rien remarqué, rien entendu ? Jules s’en mêle, pressant, anxieux lui aussi, d’autant plus que ses mains tremblent : à pas loin de six heures, faudrait penser à l’apéro…
- Bichy va souvent à Agotchilho, vous savez, c’est de l’autre côté, mais les gens d’Agotchilho sont spéciaux, on ne les connaît pas vraiment. Ils se ressemblent tous. On dirait qu’ils ont quelque chose à part. Ils vivent entre eux, pas accueillants. Ils sont comme sur une île au Petit Port : la pêche au crabe et aux algues, la conserverie, ça se passe entre eux. On ne les voit jamais. C’est Bichy qui leur livre le pain en camion pour la semaine. Il livre le vendredi, justement. Il dit qu’ils mangent tous ensemble. C’est comme une communauté. Tiens, oui, c’est depuis vendredi… Il a ramené le camion de livraison et il est reparti, et plus rien. Et puis Hélène a répondu au téléphone et elle est partie à son tour sans rien dire, mais je ne fais pas attention à leurs va-et-vient, bien sûr. Moi je gardais la boutique et je faisais les comptes de la semaine….
Les larmes coulent, lentes, silencieuses, sur un visage lisse et fatigué. Elle se tord les mains qu’elle presse sur son tablier…
- S’il vous plaît, Madame Miravarre, essayez de vous souvenir, un détail, quelque chose…
Les larmes coulent plus fort et la boulangère hoche la tête, serre son tablier dans ses mains blanches, désespérée de ne pas pouvoir, de ne pas savoir…
- Il disait quelquefois qu’ils sortaient tous du même moule, qu’ils étaient différents, que… Je ne sais pas… Je ne sais plus… Si ! Il a parlé une fois d’un temple, mais Hélène l’a fait taire… Et de trafics, mais elle ne voulait pas m’inquiéter et elle le faisait taire quand il parlait, lui disait de ne pas laisser les racontars…
Elle s’effondre sur un tabouret derrière le comptoir, le visage entre les mains.
Du coup, Rébéquée passe derrière le comptoir et vient s’agenouiller près d’elle pour lui entourer les épaules :
- Courage… On se fait peut-être des idées, mais s’il se passe quelque chose d’anormal, il faut rester prudent et ne pas montrer que l’on a des soupçons. Restez ici, travaillez normalement et récupérez toutes les informations possibles. Surtout les rumeurs qui courent sur le port. Nous, nous allons enquêter au Petit Port. A Agotchilho, comme vous dites…
Une bise sur le front (ce qu’elle sent bon !), elles se relèvent, la boulangère sèche ses larmes en bredouillant un merci ému, et Rébéquée toute attendrie mais guerrière jusqu’au bout des ongles pousse Jules fondant d’émotion avec un geste viril :
- A l’assaut !
- Va doucement, tu vas nous faire remarquer !
Jules se trouve plaqué au dossier de son siège par le départ fulgurant de la DS.
- T’as raison, faisons dans le discret.
Et Rébéquée lève le pied, ce à quoi la suspension réagit par un lent balancement d’arrière en avant qui succède au cabrage amorti du départ. Cette voiture donne décidément mal au cœur à Jules. Surtout conduite par Rébéquée.
Le pont Bailey sonne de toutes ses planches sous les roues, et ils glissent dans le velours hydrostatique sur le quai où ils ont vu la BM.
Plus de BM !!!
On va jusqu’au bout, jusqu’au barrage et à l’écluse, on revient.
- On n’a pas rêvé, grince Rébéquée en regardant Jules qui papillonne des paupières.
- Tu l’as vue comme moi, je suis sûr qu’elle était devant ce hangar. Ils sont peut-être partis ? Attends. J’essaie de les appeler…
Et c’est un festival téléphonique :
Un coup de portable. Rien.
De son côté, Rébéquée parvient à joindre Béatrace. Rien de neuf, elle se débrouille pour l’édition. Malfort, qu’elle a appelé pour avoir des nouvelles, lui a promis de l’aide éditoriale. L’est bien ce mec. Oui. Il lui a dit de l’appeler Arthur. Tu te rends compte, le patron de la concurrence !
- Bon, j’essaie de le contacter directement…
Réponse à la deuxième sonnerie :
- Allo, Arthur ? Oui, c’est Rébéquée. On a retrouvé leur voiture au Petit Port, mais le temps d’arriver sur les lieux et elle avait disparu. Oui, on l’a vue depuis le Grand Port, il y a un détour de deux ou trois kilomètres. Oui. Cinq minutes, dix au maximum. On continue d’enquêter et on vous tient au courant. Oui. Si pas de nouvelles avant ce soir, disons dans trois heures, vous pourrez vous préparer à intervenir. Oui, d’accord. En cas d’urgence, téléphonez de ma part à Madame Miravarre, Boulangerie de la Mer, au Grand Port. Oui, elle sait en gros de quoi il retourne. Et vous nous faites signe si vous avez quelque chose de votre côté. A bientôt.
Et à Jules :
- Il va venir en renfort si on n’a rien de neuf ou si on ne donne pas signe de vie d’ici demain. Viens on ne peut pas circuler en voiture dans ce bled, les rues sont trop étroites.
Forcément, ils ont trouvé le bistrot puisque c’est le seul. Forcément, ils sont entrés.
Forcément, Jules avait soif…
Le vieux est parti, mais derrière le comptoir, la bistrotière est là, les yeux perdus dans le vide à regarder passer le temps.
Non, elle n’a pas de whisky. Juste du schnaps et de la bière (Jules prend les deux, et Rébéquée se contente de la bière). Non, elle n’a vu personne. Non, elle ne connaît pas Hélène Miravarre. Oui, elle connaît Hector « Bichy » Picoriau, puisqu’il travaille ici, mais il ne vient jamais boire un coup. Elle sait qu’il passe en bas (depuis le quai, la rue du bistrot monte légèrement vers la falaise) avec son camion pour la farine et pour le pain.
Découragés par cette masse impassible à la voix grasse et au regard terne dont le fichu écrase encore le front bas bosselé sous d’épais sourcils, ils paient et sortent.
Et sans le savoir, ils prennent le même chemin que celui qu’avaient emprunté Victor et Clémentine : ils longent la falaise, eux aussi, vers le barrage. Et ils remarquent eux aussi cette étrange façade plaquée contre le rocher et son portail noir derrière les colonnes de porphyre rouge.
Et Rébéquée, comme Clémentine, escalade les marches du perron.
Et Rébéquée comme Clémentine tente d’ouvrir.
Mais cette fois, le portail s’ouvre.

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