EUSÈBE VA AGIR / P1C3E8
P1C3E8 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode
N°56 / EUSÈBE VA AGIR / P1C3E8
C’est l’histoire où Eusèbe Malfort se laisse convaincre par un tendre Dragon de parler à la télé.
Jeudi 21 avril
17 heures
- Eusèbe, Zèbe !!!
Jeanne le secoue aussi doucement que possible… C’est vrai qu’il est resté plus de 24 heures dans l’action et qu’il ne s’est allongé que quelques heures… Elle a un sourire attendri… Des souvenirs qui remontent et réchauffent ses maigres joues…
- Zèbe, réveille-toi, vite…
- Hein, quoi ? Ah… C’est toi, mais…
Il s’assied, ébouriffé, sur le divan du petit cabinet d’Arthur…
- Ah oui, ça y est… Je me retrouve. Toujours aussi emmerdante toi, à me réveiller au mauvais moment…
Elle a un sourire touchant de vieille faïence fendillée en se souvenant de ces « mauvais moments » qu’elle passait jadis lorsqu’elle le réveillait comme ça… Il lui sourit en retour…
- On n’en est plus là, hein ?
- Non, tu as raison. Le corps n’y est plus…
- Mais le cœur, ma bonne, le cœur…
Et il l’embrasse, tout ému.
- Faut que tu viennes, Zèbe, il y a un message de
- Bon, ça va, je viens… Mais à mon âge, ils pourraient me foutre la paix… Ça existe, tu crois, la retraite ?
- Mais oui, suffit d’y croire : regarde, moi ça fait cinq ans que j’y suis…
- Toi ?
- Mais oui, ici, je suis bénévole. Tu sais, je préfère ça plutôt que les clubs de tricot du troisième âge ou les associations qui militent pour le développement de la conscience culturelle des masses…
Il éclate de rire :
- Alors tu maternes Arthur pour ses beaux yeux ?
Elle a un sourire tendre :
- Pour tes beaux yeux… C’est un peu de toi… et toi je ne veux pas t’embêter, tu ne pourrais pas écrire tes mémoires si tu avais toujours une vieille à ta porte ! Et si j’étais tolérable comme secrétaire intime, je doute de l’être comme gouvernante. Tu sais qu’ici ils m’appellent le Dragon…
Il a un petit rire :
- Mais on t’a toujours appelée comme ça. Même qu’ils m’avaient surnommé Saint Michel ! Pour mes mémoires… C’est vrai que j’ai commencé. Mais c’est compromis, ou alors, je vais devoir rajouter des tomes entiers…
- En attendant, appelle le Président, il attend…
- Bon. Bien, fidèle cerbère, guide de mes devoirs et de mes agendas. Je… je ne sais pas si je pourrais me passer de toi… Au fond, c’est peut-être toi qui me manquais dans ma retraite. C’est sûrement toi qui me manquais…
C’est bon ce silence à deux…
Il reprend :
- Pas de nouvelles d’Arthur ?
- Non, il se méfie de cette ligne…
- Il a peut-être raison. On y va. Ligne protégée pour la présidence ?
- Ligne protégée, dans la pièce isolée de la cellule de crise.
Décidément, les levers sont de plus en plus pénibles, se dit Eusèbe en craquant des jointures.
Dans la pièce où trônent maintenant deux téléphones supplémentaires, l’officiel, rouge, et le direct dédié à Arthur, jaune, Eusèbe décroche l’appareil rouge.
- Cabinet du Président. Monsieur Malfort, je vous mets en communication avec le Président de
- Malfort ? Eh bien mon cher, vous disparaissez dans la nature ?
- Je réglais des problèmes éditoriaux Président. J’étais à l’imprimerie. Pas joignable, le bruit…
- Soit, mais vos responsabilités ont changé. Vous avez dû prendre connaissance du compte-rendu du Conseil de Sécurité…
- Pas vraiment, mais je me doute un peu de son contenu après ce que vous m’aviez dit…
- Il est sur le fax, lui souffle Jeanne qui écoute la conversation sur le haut-parleur.
- Un instant, je le parcours, reprend Eusèbe à l’intention du Président. Ouais… Se mouillent pas. Et j’hérite du bébé. Que voulez-vous que je fasse ?
- Et je dois ajouter que le sous-marin des Écolocroques a coulé deux SNA américains qui le suivaient à distance. Ils sont très forts…
- SNA ? demande Eusèbe qui n’est pas forcément au courant de la nomenclature.
- Sous-marin nucléaire d’attaque, des sous-marins nucléaires tueurs de sous-marins nucléaires… Ce qui se fait de mieux en la matière. Ils n’ont pas encore compris comment on a pu les couler à 150 km de distance ! Ça s’est fait d’un coup : Boum ! Et plus rien. Et pas de traces ni sur le satellite ni sur les radars. Georgy est furieux ! Il parle de milliards de dollars partis en fumée et il veut tout atomiser. Heureusement que son état-major lui a expliqué que face à deux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins potentiellement chargés de deux cents têtes nucléaires chacun, il est prudent d’attendre, et que même si on en coule un et qu’on vitrifie leurs bases, la capacité de riposte serait telle que le monde ne s’en remettrait pas.
- Et c’est à moi de faire face à ces forcenés ? Tout ça parce que j’ai versé du chloroforme dans les chiottes d’un château en 1945 et que des écolodingues m’ont choisi va savoir pourquoi pour transmettre leurs messages… Je n’ai jamais été candidat aux élections mon vieux, c’est à vous de…
- Allons, allons, personne ne sait pourquoi ils vous ont choisi, mais ce qui est sûr, c’est que vous êtes dedans jusqu’au cou et que vous n’êtes pas du genre à vous défiler…
- Et que ça vous arrange… Mais à la réflexion, pour ce qui est de savoir pourquoi ils m’ont choisi, si ce qu’Arthur a trouvé est exact, je crois bien que je commence à en avoir une vague idée…
- Et, au fait, c’est bien de votre fils qu’il s’agit ? Où en est-il de ses investigations ? Cela fait un moment que nous ne recevons plus rien…
- « Nous » ne recevons ? Vous écoutez donc la ligne qu’il a installée avec votre matériel ?
- Non, enfin, oui, mais c’est obligatoire, que voulez-vous…
- Sans vous demander s’il n’y a pas de fuites ou de taupes dans vos services…
- Mais Malfort, j’en réponds comme de moi-même…
- Et moi j’aurais répondu comme de moi-même du secrétaire de rédaction qui a placé un mouchard dans notre informatique !
- Mais…
- Mais, oui : mais ! Et Arthur se méfie maintenant de cette ligne. A juste titre. C’est pourquoi il ne l’utilise pas !
- Je… enfin, je règlerai cela plus tard. En attendant, il va falloir que vous communiquiez, c’est pour cela que je vous appelle. Je vais vous envoyer quelques équipes de télé et…
- Inutile, elles viendront d’elles-mêmes, et même, elles sont déjà là. Je suppose qu’il suffirait de se pencher par la fenêtre pour découvrir un parterre de cars de reportage…
- Il y en a déjà au moins quatre dans la cour l’interrompt Jeanne. Toto est furieux. Je leur ai fait dire que tu ne faisais pas de déclarations.
- … On me confirme qu’ils sont déjà là. Mais je n’ai rien à dire pour l’instant. D’ailleurs, tant que je n’ai pas de nouvelles des Écolocroques, je ne vois pas ce que je pourrais ajouter. Je suis censé ignorer qu’ils espionnent mon informatique et la communication est donc à sens unique. A moins d’envoyer des proclamations dans le vide ? Le compte-rendu du Conseil de Sécurité a déjà été diffusé mondialement. J’ai dû être le dernier à le lire. Que voulez-vous que j’ajoute pour l’instant ?
- Débrouillez-vous mais communiquez, bon dieu ! C’est quatre vingt dix neuf pour cent de notre métier !
- De votre métier !
- Que vous le vouliez ou non, maintenant, vous êtes mouillé ! Il vous faut prendre le loup par les oreilles ! J’annonce votre communiqué pour dans une heure.
Et il raccroche.
- Salopards de politicards !
Il raccroche rageusement.
- Il n’a pas tort, affirme Jeanne, il faut que tu parles, mais le tout n’est pas seulement de savoir comment, ça, c’est la télé qui va diriger le jeu, mais c’est pour dire quoi !
- La télé ?
- Evidemment. Tu n’imagines pas que la Lanterne va suffire ? Et comment serait pris le fait que tu monnaies via le journal les informations qui concernent la paix du monde ?
- Tu as raison, mais…
On frappe à la porte, Jeanne va ouvrir :
- Oui ? Qu’est-ce que vous voulez Mouchoir ?
- Le maire est là. Excusez-moi de vous déranger, mais il insiste…
- Le maire ?
Eusèbe sort de la pièce et se trouve en face du secrétaire que le maire écarte d’un geste large, un large sourire sur ses lèvres molles, la main professionnellement tendue, franche et massive comme un referendum gaullien.
- Mon cher Malfort, mon vieil ami, que je suis fier et heureux de cette promotion extraordinaire, de cette prestigieuse nomination qui…
- Qu’est-ce que vous voulez ?
- Mais simplement vous féliciter, vous féliciter, en ami… et…vous offrir… vous savez que je viens de faire installer un studio de télévision, pour diffuser en ville les informations locales et régionales ? Non ? Vous ne le saviez pas ? J’en ai confié la direction à un jeune technicien très brillant, avec la complicité de notre Conseiller en matière d’économie électorale… Nous allons développer notre rayonnement…
- Et saboter le Petit Matois pas assez docile ?
- Comment pouvez-vous imaginer… Bref, nous avons trouvé un sponsor qui nous a permis de réaliser ce rêve, et je voulais vous offrir la possibilité d’utiliser mon studio…
- Notre studio aviez-vous dit…
- Notre studio… Mais la célébrité que Saint Tignous sur Nivette vous doit devrait nous permettre d’envisager…
- En bref, vous voulez m’utiliser pour votre promotion…
- C’était pour vous rendre service…
Jeanne, qui écoute attentivement le dialogue et sent monter la moutarde au fond du nez d’Eusèbe, avec la vigueur explosive du mercure dans un thermomètre caniculaire exposé brusquement au soleil de midi, le tire par la manche :
- Excusez-moi, Monsieur le Maire, un mot à dire à Monsieur Malfort…
Surpris, celui-ci, qui va d’irritation en agacement est sur le point de la rabrouer, mais son regard sérieux le convainc de la suivre en a parte :
- Qu’est-ce que… ?
- Ecoute, c’est peut-être le moyen de communiquer comme dit le Président, en évitant les hordes de journalistes et leurs questions : tu enregistres les déclarations que tu veux comme tu le veux et quand tu le veux et personne ne te demande de comptes. Suffit que le studio de Saint Tignous sur Nivette soit relayé par les antennes nationales et mondiales…
Eusèbe maugrée un temps et puis…
- Tu as raison, c’est une bonne idée…
Du coup, il ressort :
- Mon cher Maire, je crois que je vais accepter votre offre, si vous me promettez de laisser les télévisions nationales et internationales relayer ce qui sort de ce studio.
- On leur demandera une petite redevance, c’est vrai, toutes ne pourront pas…
- Stop ! Je vous vois venir : TOUTES y auront LIBRE accès…
- Bon. Soit. Je pensais à la prospérité de la ville…
- Tu parles, Charles… Je vous connais comme si je vous avais fait (ce qui le fait éclater de rire, parce qu’il sait maintenant « qui » l’a « fait »…). D’accord et merci, je vous rejoindrai dans quelque temps à la mairie. Maintenant, laissez-moi (sourire ironique) : les devoirs de ma charge…
- Bien sûr cher ami, bien sûr… Et encore merci : vous verrez, nous avons embauché un excellent technicien qui saura vous mettre en valeur…
La porte à peine refermée, Eusèbe se précipite sur le téléphone direct qu’Arthur a installé :
- Il faut les prévenir que la ligne est écoutée et arranger ça…
Il décroche et presque aussitôt c’est la voix d’Arthur qui lui répond :
- Oui, qu’est-ce qui se passe ?
- Il faut que tu viennes. Personnellement. Tout de suite : je vais devoir faire une intervention télévisée et j’ai besoin de te voir. Amène quelqu’un de costaud… Pour te garder en cas de mauvaise rencontre…
- J’arrive…
Et il raccroche.
- Mais… observe Jeanne.
- Je ne pouvais pas lui donner la vraie raison. (Il appelle à tue-tête) Mouchoir !!!
Mouchoir arrive très vite, se cogne contre la porte et boitille jusqu’à un siège où il s’effondre :
- Pardonnez-moi : mon plâtre me fait souffrir…
Mais Eusèbe hausse les épaules :
- Cessez de vous plaindre mon pauvre Jules, j’ai besoin de vous et tout de suite. Il faut me trouver, pour dans une heure, cinquante kilomètres de fil téléphonique…
Jules Mouchoir, bouleversé par la familiarité soudaine du Patron, ne réalise pas tout de suite :
- Alors, vous… vous me faites confiance ? Malgré…
- Autant qu’à moi-même, et peut-être même plus, mais grouillez-vous mon vieux…
Les larmes aux yeux, Jules Mouchoir se relève maladroitement :
- Monsieur Malfort, je… je…
- Vous, vous allez vous démerder ! Il y a urgence : Arthur sera là dans une heure et les bobines de câble devront être descendues aux archives à ce moment-là. Vous l’attendrez seul et vous lui expliquerez la situation : je dois diffuser un communiqué pour la télévision au studio de la mairie et je ne peux donc pas l’attendre. Il faut qu’il double la ligne téléphonique qu’il a ouverte par une ligne câblée, l’autre est écoutée par les Services de Renseignement français. Qu’il prenne un poste distinct. Vous lui fournirez. Je l’appellerai en revenant. Il comprendra. Alors magnez-vous le fion ou je vous le botte !
Jules Mouchoir réalise qu’il va devoir courir la ville pour y trouver cinquante kilomètres de fil téléphonique, et son âme de bidouilleur informatique réagit :
- Combien de paires dans le câble ? Armé ou simple ? Blindé ? Il faudra un dévidoir sur un chariot…
- Démerdez-vous ! On doit relier deux postes. Il s’agit de dérouler une ligne dans un tunnel de plus de trente kilomètres depuis la plate-forme d’un locotracteur. Si ma mémoire des téléphones de campagne qu’on utilisait pendant la guerre est bonne, il faudrait des amplificateurs… Je pense que les télécoms devraient avoir ça en stock. Je vais vous donner un ordre de mission signé avec l’en-tête des Nations Unies. On a des en-têtes de ce genre sur des dépêches d’agence, cherchez et bricolez-moi ça…
- Je vais envoyer Toto. Il est débrouillard et ça le sortira : les équipes de télé le rendent dingue…
- N’oubliez pas de le faire remplacer, je ne veux pas de caméras ici. Alors courez !
Et il le pousse dehors.
- Ce garçon est vraiment mou…
- Tu lui fais confiance ?
- Il se fera couper en rondelles pour moi maintenant que je l’ai réhabilité à ses propres yeux. Cinquante kilomètres, ça fait quand même une grosse bobine. Ou même plusieurs. Alors j’espère qu’Arthur amènera du renfort. Bon. Je vais devoir aller à la mairie…
- Fais attention à toi… Garde-toi…
Et d’une main presque timide, Jeanne lui caresse la joue.

Laisser un commentaire