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L’OPÉRATION ÉCOLOCROQUES / P1C1E15

P1C1E15 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 15)

  L’OPÉRATION ÉCOLOCROQUES  / P1C1E15

 
C’est l’histoire où Victor et Clémentine visitent le Hai II, sous-marin nucléaire lanceur d’engins. Ce que le Numéro 1 attend d’eux.

Jeudi 14 avril
Midi
Hai II.

 
Le Numéro Trois leur a fait visiter le vaste engin où une forêt de tuyaux, une floraison de cadrans et d’écrans sont censés leur montrer la puissance d’une énorme machine de cent soixante dix mètres de long. Ils sont passés entre le double alignement des silos de missiles, dix à droite et dix à gauche, dix fusées à droite et dix fusées à gauche. Seize mètres de haut, les fusées, deux mètres quarante de diamètre, leur a complaisamment décrit le Numéro Trois. Dix ogives nucléaires vingt cinq fois plus puissantes qu’Hiroshima chacune par fusée, deux fois dix fusées, deux cents ogives, cinq mille fois Hiroshima à bord. Il leur a expliqué la manœuvre. Toutes les fusées peuvent être lancées d’une profondeur de cinquante mètres. Prêtes à partir, carburant solide. Toutes. Et atteindre leur objectif à plusieurs milliers de kilomètres avec une précision de cinq cents mètres, ce qui, compte tenu de leur puissance, assure une destruction absolue de la cible et si les têtes convergent, la vitrification assurée d’un rayon de trente kilomètres. 

 
Ils n’ont pas très bien compris pourquoi multiplier l’horreur par vingt cinq : déjà, une fois, de toutes façons…
 
Ils ont côtoyé un équipage indifférent ou goguenard. Cent vingt hommes, leur a dit le Numéro Trois. Manifestement, Piotr avait parlé. 

  Et puis ils sont revenus dans ce que le Numéro Trois a appelé

la Résidence, le quartier réservé aux chefs, le quartier lambrissé de bois précieux, le quartier « yacht de luxe », où se trouve le mess, orné de tableaux de maîtres pillés pendant la guerre, comme le bureau d’Agotchilho.

Le Numéro Un les attend dans son état-major aux murs dissimulés sous des tentures de brocard, entre lesquelles apparaît, sur un vaste écran mural, un planisphère ponctué de points lumineux :
- Vous devriez vous sentir honorés de la confiance que je vous porte : je vous montre toute notre organisation ! Voyez : les points rouges constituent nos cibles potentielles les plus directes. Grandes villes, lieux stratégiques, il y en a une centaine en tout comme je vous l’ai déjà dit. Vous avez vu notre armement… Sans commentaires. Les points verts marquent nos quatre bases et le cinquième, plus gros, notre Centre du Groenland. Nous y passerons. Vous avez vu notre base de

la Marée au Port, nous sommes près de celle de Gibraltar, plus au Nord se trouve celle des Lofoten et en Amérique du Sud, celle de Terre de Feu.
Tout au Nord, notre Centre. Je vous en reparlerai plus tard.
Les deux points blancs clignotants marquent la position de nos Typhoons. Tout ceci est bien sûr ultrasecret : nous sommes ici, au large du Portugal, et nous allons faire route vers notre centre du Groenland, que nous appelons

la Nouvelle Thulé, après avoir déposé quelques colis près de Gibraltar. Une halte dans le Golfe de Gascogne où nous retrouverons le U118 permettra de rapatrier quelques Chochos sous la conduite de mon fils, qui doit rejoindre Agotchilho, lui aussi. Un voyage de routine. Ensuite, comme je viens de vous le dire, nous gagnerons le Centre de Thulé pour nous ravitailler : nous risquons d’être à court de caviar (il a un petit rire de connivence gourmande)…
Mais d’ici là, vous prendrez votre repas dans votre cabine, et puis Piotr vous conduira à la bibliothèque que je vais vous montrer de ce pas.
Il se lève et leur indique le chemin d’un geste.

  La coursive traversée, ils retrouvent une pièce tapissée de livres et d’écrans, avec une table de cartes, et deux petites tables de travail…
- Nous sommes bien loin de nos chers U-Boote, n’est-ce pas ? Ach, la nostalgie des odeurs de fioul et d’acide… Et puis nous avons gagné beaucoup de place en simplifiant les procédures d’attaque et en réduisant les campagnes et donc l’équipage.

  Il leur fait signe de s’asseoir et lui-même s’installe face à eux, satisfait de disposer d’un auditoire, fût-il silencieux.
- Nos campagnes ne sont plus que de deux mois et demi, avec quelques coupures pour l’équipage dans l’une ou l’autre de nos bases, et nous restons souvent au Centre, où sont ravitaillés les deux Hai… Mais trêve de bavardages, mes amis. Mettons-nous au travail !!! Piotr !!!
Il a à peine élevé la voix et le serveur, maintenant vêtu d’un uniforme impeccable apparaît de derrière une tenture qui dissimulait un bureau plus petit où il devait se tenir.
- Piotr est mon ordonnance. C’est un brave garçon, très dévoué. Un cosaque dans l’âme et un parfait Aryen, ce qui ne gâte rien même si cela semble paradoxal !!!
- Piotr, reprend-il, du papier, des stylos pour mon ami Victor ! Je peux vous appeler Victor, n’est-ce pas ? Victor… Quel nom somptueux. Un nom de seigneur à n’en pas douter !!! L’avenir est à vous si vous savez me suivre, mon cher ami !!! Piotr, vodka pour mon ami, celle que tu as ramenée de ta dernière expédition à terre et que je t’ai confisquée !!! La vodka est interdite à bord, elle est la perdition des équipages russes !!!  

 
Le Numéro Un pérore joyeusement, et Piotr, plus amusé qu’effrayé, sort une bouteille givrée d’un bar glacière, dispose trois petits verres de cristal sur un plateau d’argent et pose le tout sur la table. Puis il place papier et stylos devant Victor et se retire dans son bureau.

  Victor et Clèm, assis côte à côte, restent impassibles devant ce déferlement d’urbanité et de séduction, attendant, dans l’impuissance la plus absolue.
- Je ne bois pas d’alcool, constate néanmoins Clèm.
- Allons, chère amie, je m’offenserais d’un refus, faites-moi le petit plaisir de partager cet apéritif ! C’est un rite sacré chez les Français et je sais que vous ne voudrez pas me décevoir. Puis nous parlerons affaires.
Et il vide son verre d’un trait :
- A votre bonne santé ! Prosit !!! s’exclame-t-il dans un grand rire.
Victor vide son verre sans faire de commentaires. Clèm grimace un peu en avalant le liquide brûlant et glacé.
- Vous voilà des nôtres, comme dit la chanson…

 
- Que devons-nous faire ? demande Victor qui semble n’avoir rien entendu et dont les moustaches ont repris un petit peu de poil de la bête.
- Ecrire un article. Une série d’articles. Des articles qui présentent les Écolocroques et leurs projets, qui racontent ce qui vous est arrivé, qui racontent ce qui va arriver si nous ne sommes pas pris au sérieux. Un premier article qui se trouvera appuyé par quelques actions de nos amis et de nous-mêmes.
 - Et qui expliquera la manière dont nous avons été « convaincus » ? Qui parlera d’Hector ? Clèm s’est presque levée, regard flamboyant.
- Nous resterons discrets sur ces détails, il ne sera pas question d’Agotchilho dans un premier temps. Disons que vous aurez été contactés directement et que votre curiosité professionnelle aura fait le reste, répond le Numéro Un en souriant. Je laisse à votre talent le soin d’imaginer des circonstances vraisemblables.
Victor pose la main sur celle de Clèm, agrippée au bord de la table, pour la calmer.
- Nous dirons ce que vous voudrez…
- Très bien, votre cabine est en face et le repas est servi, ce sera l’ordinaire de l’équipage, que vous me pardonnerez de ne pas partager, d’autres obligations requièrent ma présence. Vous pourrez ensuite revenir à vos travaux d’écriture : je ramasse les copies à quatorze heures ! Piotr vous apportera toute l’aide dont vous pourrez avoir besoin. Ah, détail technique : votre premier article sera manuscrit, de manière à être authentifiable… Pour la mise au net pratique, Piotr va vous donner votre ordinateur portable, que nous avons récupéré chez vous, j’espère que vous nous le pardonnerez, mais vos clés étaient dans votre voiture. Vous y retrouverez tout le dossier que ce pauvre Hector avait eu l’imprudence de vous communiquer. Mais, je le répète, je veux une première copie définitive manuscrite.
Il salue ironiquement Clèm d’une inclinaison du buste et sort. Piotr le suit, après un regard gourmand à Clèm.

  Vic et Clèm se regardent un temps… L’espèce de stupeur sombre dans laquelle ils ont plongé depuis la fin d’Hector perdure, les faisant osciller entre rage impuissante et désespoir. Leur seul recours réside dans ces échanges silencieux de regards où ils se ressoudent l’un à l’autre. Pour le reste, ils seraient sur la planète Mars au milieu de créatures verdâtres et phosphorescentes équipées de doigts à ventouses qu’ils ne s’en sentiraient pas plus éloignés que des individus qui les entourent.  Ils n’ont pas besoin d’en dire plus. Ils savent que l’autre éprouve le même creux au fond de l’âme, le même vide d’angoisse, et que seule leur présence mutuelle leur donne force et courage.
 
Le repas est morne, à l’image du contenu du plateau qui trône sur la table de leur cabine : patates et saucisses. Ils n’osent parler… Reviennent au plus vite dans la bibliothèque.

  - Trouve-moi un chapeau, Clèm, je ne sais pas par où commencer…
- « Des Nazis se recyclent dans l’écologie »… Tu crois que ça irait ?
- Sûrement pas !
- C’est dommage, on serait dans la réalité… « La pureté de

la Terre après la pureté de

la Race »…
- Tu n’en sors pas, ils aimeraient, mais refuseraient d’avancer aussi à découvert.
- Leur slogan c’est bien « 

La Terre par dessus tout » ? Eh bien on reprend ça et on sous-titre : « Les Écolocroques veulent purifier

la Terre ».
Victor et Clèm sont assis côte à côte devant l’ordinateur portable que Piotr leur a apporté sans un mot. Clèm, au clavier, tape au fur et à mesure alors que Vic griffonne des notes au stylo.
- Oui, c’est ça, c’est bon ça ma cocotte (rire amer) ! Si on survit on sera bien partis pour le Pulitzer ! Si jamais il reste un Pulitzer … Tiens, ressors-moi le dossier d’Edgar. Je te rappelle le code : « MACLEM » (petits sourires timidement échangés) (pardon mon Boulet) (laisse tomber mon Canon, on n’en est plus là). On commence par une mise en situation, ici, pour dire d’où ça vient, comment on a été contactés, et pourquoi on l’a été, mais là, il faudra broder… On peut partir des incidents qu’Edgar nous a signalés et qui étaient en fait destinés à attirer notre attention…
- On restera très vagues sur Edgar…
- Forcément, on n’en dira rien…
- On ajoutera le programme que ces joyeux Numéros vont nous communiquer…
 
Une heure plus tard, Victor recopie à la main, de sa grande écriture nerveuse, la version définitive de l’article que Clèm a saisi sur le petit ordinateur portable.

  - Alors, où en sommes nous ?
Le Numéro Un vient d’entrer, un papier à la main.
Victor lui tend ses feuillets…
- Bien, bien, mais c’est trop long mon cher. Dans un premier temps, nous nous contenterons d’une prise de contact et de la diffusion d’un manifeste. Il suffit que vous donniez une version cohérente de votre venue à bord. Vous avez commencé à raconter votre vie sur le Hai II, pensez-vous que cela intéresse vos lecteurs ? Dans un second temps peut-être… Il s’agit d’une série d’articles, ne l’oubliez pas.
- C’est pour donner de la crédibilité à…
- Soyez tranquilles, nous serons crus. Demain, plus personne ne doutera de la véracité de vos informations. Vous apporterez le plus grand scoop de l’histoire ! Tenez, je vous ai amené le texte du manifeste que vous annexerez à votre article. Rédigez-le, de suite, ma chère Clémentine, élaguez le texte de notre ami comme je l’ai indiqué, et joignez-y ceci…
Sans un mot, Clémentine obéit…

 
Victor, qui s’est levé, lit par-dessus son épaule :
- Oui, comme ça, ça devrait coller… Et ça… C’est votre message ? Bon sang…
On… on l’ajoute ici, comme ça ?
 
Clèm est livide. Elle se tourne vers le Numéro Un :
- Vous n’avez quand même pas l’intention de…
- Mais non ce ne sera pas nécessaire : ils vont céder. Nous ne tenons pas à détruire ce monde qui nous revient…
Il a un rire grinçant et ajoute comme en a parte :
- Mais il sera puni pendant mille ans pour nous avoir une fois échappé…
Et puis, sur un ton sans réplique :
- Ce document sera envoyé à votre rédaction du Petit Matois Subreptice via Internet. Il sera agrémenté des photos que nous prendrons cette nuit sur le pont du Hai II. Vous y figurerez en bonne place. Il ne pourra pas être « sourcé » puisqu’il passera directement par notre satellite… Vous verrez, c’est la pleine lune et la mer sera superbe.
Et, triomphant :
- L’« Opération Écolocroques » est lancée. Ce soir, je vous invite au mess.

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