LA COLÈRE DE RÉBÉQUÉE / P1C1E19
P1C1E19 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 19)
C’est l’histoire où Rébéquée défie la Vieille et massacre le concierge.
Vendredi 15 avril
14 heures
Agotchilho
La lueur vacillante d’une lampe à huile. Un vague parfum d’algues douces…
Rébéquée s’éveille, étourdie, endolorie.
Le temps… le temps ? Combien de temps est-elle restée ainsi ?
Elle se trouve dans une pièce obscure et tiède, allongée sur une couche couverte de toile douce, soyeuse…
Un bruit d’eau courante…
Près d’elle, une forme endormie, près de son visage. Hélène. Elle lui voit un léger sourire aux lèvres : elle dort. Souffle régulier entre ses lèvres disjointes. Lèvres lisses, gonflées, boudeuses à peine. Close sur son sommeil.
Couchée de côté, tournée vers elle, près d’elle, dans une tunique de la même toile que celle qui couvre leur couche, douce, soyeuse. Le visage posé sur son avant-bras, la tête au creux du coude. La peau tendue du dos de sa main, mate, fraîche, la finesse des doigts abandonnés, à peine disjoints, aux ongles nacrés, lisses, luisants d’un éclat neuf et propre dans leur ovale net.
Fascinée, Rébéquée contemple, s’applique à contempler avec une concentration myope la main qui repose là, sous son nez, dans un abandon complet, dans la pénombre chaude qui les entoure. Les articulations des doigts élargissent à peine les fuseaux délicats et immobiles, légèrement repliés en appui sur la toile qui se creuse sous leur pulpe. Et la ligne de chacun des doigts se prolonge sous la peau tendue du dos de la main, jusqu’au poignet, jusqu’à la marque rouge qui barre le poignet d’une ligne en creux. La ligne du lien…
Rébéquée se soulève sur un coude. Se souvient-elle ? Vrai souvenir, ou comme on se remémore un cauchemar pesant ?
Cette ligne qu’elle retrouve dans un geste à ses propres poignets…
Se souvient-elle ?
La disparition de Vic et de Clèm… Jules !!!
Du coup elle se relève, pour retomber sous l’emprise de la douleur qui lui brûle le ventre. Violée !!!
Elle, Rébéquée, droguée et violée encore et encore au milieu des cris d’Hélène, des cris des autres femmes et de ses cris à elle, dans une rumeur montante de foire, dans les gloussements pressés des Chochos accrochés à ses hanches et qui à tour de rôle la besognent encore, et encore, et encore…
Jusqu’au trou noir de l’inconscience…
Elle se relève douloureusement…
Dans un coin de la pièce, une vasque large, une grande baignoire de pierre pleine d’eau doucement fumante qui déborde en un petit ruisseau bruissant… Le ruisseau s’écoule et disparaît dans un trou du sol.
Une silhouette est assise sur la margelle : la Vieille !!
Traversée d’une bouffée de rage, Rébéquée se précipite vers elle, mais arrêtée par la douleur qui la taraude autant que par la faiblesse de ses jambes, elle retombe assise.
Alors
- Je vous tuerai… souffle Rébéquée. Je vous tuerai tous !!!
« Me voici devant tous un homme plein de sens
Connaissant la vie et de la mort ce qu’un vivant peut connaître… »
L’effacer comme d’une main fiévreuse elle efface les larmes qui lui brûlent les yeux tandis que des sanglots énormes la soulèvent, la déchirent, la renversent de côté, pliée, roulée sur elle-même comme un sac de crin rugueux, sous le regard inerte de
De
- Mon peuple m’appelle Ônyà (elle mouille les syllabes et chuinte sur la finale), et moi, Ônyà,
C’est moi, Ônyà, qui prépare et prescris les poudres, et Ôoumloc répond à mon appel et nous nourrit de ses petits. En échange, l’un de nous le nourrit de sa substance lorsque le temps en est venu.
Ouôtâne, je veux que tu comprennes mon peuple. Tu es forte et je te respecte. Mon peuple est vieux, très, très vieux, et tu es jeune. Les jeunes doivent s’efforcer de comprendre les vieux avant de les juger. C’est pourquoi j’ai fait en sorte que tu te souviennes de ce que tu as vu et de ce que tu as vécu. Pour que tu comprennes mon vieux, vieux peuple, et que, si tu parles aux tiens, tu en parles justement. Peut-être seras-tu son espoir, notre espoir…
- Je vous tuerai tous…
- Tu es dans la colère et dans la peine, mais peut-être seras-tu notre espoir. Regarde ton amie : elle dort et dormira encore longtemps, et elle ignorera toujours ce qui s’est passé, ce dont toi, tu te souviens. Elle n’a pas ta force et ne le supporterait pas. C’est pourquoi elle dort.
- Je vous tuerai tous…
- Ecoute notre histoire, Ouôtâne : les Goums, voici très, très longtemps, vivaient en paix, dispersés sur un vaste territoire. Ils vivaient en clans et suivaient les migrations de leur gibier, vivaient avec lui et le célébraient. Le gibier vivait au Nord et descendait ou remontait les plaines suivant les saisons, et les Goums les suivaient. Les clans étaient chacun dévolus à leur animal et ils savaient payer tribut à cet animal qui les nourrissait en lui offrant l’un des leurs. Ou plutôt, l’un des leurs s’offrait à lui lorsqu’il le fallait. Car ce n’était pas par contrainte. Les hommes étaient forts et respectaient les Mères qu’ils fertilisaient lorsqu’elles étaient bien disposées pour les accueillir. Et d’un clan à l’autre, les hommes et les femmes s’échangeaient dans la joie et dans le plaisir…
- C’était l’bon temps, grince Rébéquée entre ses larmes.
- C’était la prospérité, et les générations se succédaient chez les Goums, chez les Humains, diriez-vous. Et puis le temps s’est refroidi et le gibier est descendu de plus en plus bas. Sont apparus alors les Humains d’à côté, les Goumyôs dans notre langage. Vous.
Les sanglots de Rébéquée se sont calmés, elle reste prostrée, allongée de côté, les mains de
- Vous, les Humains d’à côté, les Goumyôs, vous viviez en familles, un homme pouvait posséder plusieurs femmes et vos femmes étaient toujours réceptives et fécondes. A l’inverse de chez nous où une femme n’est réceptive et féconde que deux fois dans l’année. Depuis toujours. Vous chassiez le gibier en petits groupes plus mobiles, plus rapides que nous, et nous sommes remontés dans le froid pour retrouver des proies qui nous convenaient mieux. Plusieurs fois, nous avons combattu, mais nous préférions vous éviter. Nous avons cohabité aussi. Vos hommes ont rarement pu féconder nos femmes, nos hommes ont parfois fécondé vos femmes, mais jamais les enfants issus de ces unions n’ont été fertiles. C’était ce que nous appelons des Boules. Vous en avez vu. Ils sont stupides, sans la vivacité de votre espèce, sans la force, la cohésion et la mémoire de la nôtre. Petit à petit, notre espèce a régressé, repoussée par la vôtre jusqu’à ne survivre qu’en petites communautés secrètes et repliées sur elles-mêmes. Souvent vous vous battiez entre vous, ce que nous n’avons jamais fait entre nous. Nos clans ont toujours pratiqué un parfait échange de leurs biens et de leurs individus. Et chaque membre de chaque clan a toujours respecté sans discussion les décisions de sa Mère. S’il s’avérait que l’un d’eux transgresse cette loi, il était immédiatement rejeté, et seul, il mourait.
Nous sommes donc restés à l’écart.
Des liens secrets ont persisté, entre les clans éloignés et ces échanges ont perduré au cours des siècles. Notre mémoire a tout retenu, depuis les descentes des glaces jusqu’à vos guerres, nous avons vu, sans nous y mêler autrement que pour rester inaperçus lorsque nous étions pris dans votre foule, nous avons vu votre vie changer, évoluer, de la chasse à la culture, de la pierre au fer, du feu à l’enfer parfois. Nos clans se sont faits de plus en plus discrets, spécialisés dans les fonctions que vous nous laissiez, car vous étiez partout, des fonctions le plus souvent liées à la pierre ou au bois, et le seul animal auquel nous restons attachés, Ôoumloc, est lui aussi secret et inconnu de vous : il ne quitte ses abîmes que pour célébrer ses amours dans les grottes de nos falaises et de quelques autres lieux.
Et nous avons perdu le contact avec les clans les plus lointains. Nous pensons qu’ils ont disparu…
Il y a quelques années, « Ceux qui sont derrière la porte de fer », les Pouyagoumyôs, sont venus pour construire leurs bases sous-marines. Ils nous appellent les Chochos. Ils nous ont respectés, ont reconnu que nous étions une espèce différente et ils nous ont promis de nous restituer notre dignité. Ils ont restauré les terres du Nord que nous occupions jadis, en échange de notre aide. Ils ont facilité la communication entre les quelques groupes des nôtres fidèles à Ôoumloc qui ont survécu et ils nous ont offert de nouveaux espaces, loin dans le Sud…
Grâce à eux, nous avons pu reprendre nos essais de fécondation, avec les femmes de votre espèce qu’ils nous ont procurées. Parce que nos femmes sont de moins en moins fécondes et de moins en moins réceptives. Il faut maintenant leur imposer la poudre d’Amour et le rituel d’Ôoumloc pour qu’elles soient fécondables. Et nos hommes le plus souvent et à quelques exceptions près, s’épuisent si vite que très peu parviennent à jouer leur rôle. C’est pourquoi nous avons besoin de vous, les femmes des Goumyôs pour tenter de survivre. C’est pourquoi tu ne dois pas te sentir offensée de ce que nous avons dû t’imposer.
- Je vous tuerai tous…Tous !
- Tu peux nous sauver. Je ne pense pas que tu mettes au monde autre chose qu’un Boule si tu as été fécondée, mais je crois que tu peux nous faire connaître pour ce que nous sommes : un peuple très ancien, étranger à votre espèce, et qui veut survivre. Et tu peux combattre pour que nous soyons connus et reconnus : les Pouyagoumyôs bien qu’ils l’aient promis, ne nous feront jamais connaître, ils l’auraient déjà fait. Notre secret les arrange. Notre savoir-faire leur est utile : nous travaillons la roche pour eux, nous savons reconnaître la roche qu’il faut creuser et celle qu’il faut laisser, même si ce sont leurs esclaves ou les Boules qui creusent le plus souvent. Mais ils ne nous feront pas connaître des autres Goumyôs. Nous avons piqué leur curiosité au début, maintenant nous les distrayons, leurs hommes viennent parfois saillir nos femmes, mais pour le seul plaisir qu’ils peuvent en tirer. Rarement avec succès et toujours pour finir dans ces Boules stériles et stupides tout juste bons à manier le pic et la pelle dans les galeries.
Et je ne crois pas qu’ils puissent faire redescendre les glaces comme ils me l’ont promis une fois. Comme ils s’en sont vantés.
Ils nous ont déçus.
Repose-toi Ouôtâne, reprends des forces, baigne ton corps dans l’eau chaude et salutaire qui coule pour nous dans la falaise, baigne ton amie pour la soigner, elle restera quelques jours entre conscience et sommeil, dans un rêve tiédi que je t’ai épargné par respect pour ta force et pour ta mémoire. Mangez sans crainte la nourriture : Ôoumloc vous réconfortera.
Je remercie et je célèbre le souvenir de ton ami qui a renouvelé de sa vie le Pacte du Clan.
Reprends ta force.
Je reviendrai te voir avec
Je t’ai parlé.
Rébéquée sursaute légèrement lorsqu’elle relâche ses genoux.
Puis elle se replie, s’enroule sur elle-même, et laisse couler ses larmes.
C’est le contact de la main qui l’a réveillée… Une main brutalement, grossièrement peloteuse… Et un gloussement lorsqu’elle s’est redressée en sursaut pour se retrouver face au concierge chocho penché sur elle et qu’elle repousse. Il recule un peu, assez pour qu’elle le voie, nu, bandant comme un âne et les yeux brillants :
- Place-toi, je veux encore !!! Tu es bonne !!! Place-toi !!
Et il se cambre balançant un membre copieux, fier de lui, les mains sur les hanches.
- Je veux !! Ton con, encore !!!
Ebahie, étourdie, Rébéquée s’assied au bord du lit face à l’obscénité du concierge qui bave :
- Place-toi !!! Je veux ton con…
Sans un mot, elle se lève, regardant le Chocho reculer d’un pas pour lui laisser le champ de ce qu’il croit être un acquiescement, et elle lui envoie un magistral coup de pied entre les cuisses alors qu’il brandissait à deux mains un membre surdimensionné avec la fierté d’un coureur du Tour de France qui vient de gagner son étape régionale. Le coup l’atteint juste où il faut, le débande subito et le suffoque instantanément, à croire que les couilles lui sont remontées dans les orbites tant il en a les yeux blancs.
Il tombe à genoux, la bouche grande ouverte et roule de côté, puis sur le dos, les deux mains serrées sur ce qui reste de ses roupettes.
Rébéquée se penche sur lui, le soulève en le prenant par les oreilles et place entre ses genoux le visage aveugle à la bouche béante de poisson suffoqué :
- Tu veux mon con, saloperie ? Et bien regarde-le, c’est la dernière chose que tu verras.
Et le cou du concierge serré entre ses genoux, elle se laisse aller au sol, de côté, doucement, sans plier les jambes, croise les chevilles derrière la nuque du gnome, et elle serre, lui écrasant les carotides. Le regard qui semblait être revenu au Chocho affolé et bavant, se voile et il bascule dans l’inconscience.
Rébéquée se relève à demi, le tourne face au sol, saisit sa tête, le front au creux de son bras, et se redresse brusquement en lui tordant la nuque. Un craquement, un spasme. Sans un regard pour le cadavre étalé les fesses à l’air, elle s’essuie les mains sur la couverture de la couche.
L’effort l’a à peine essoufflée…
Un gémissement attire son attention : Hélène geint dans un sommeil agité. Doucement, oubliant ses propres douleurs, elle s’en va la prendre dans ses bras et elle la porte jusqu’à la large vasque d’eau fumante dans laquelle elle monte. Elle la dépose à ses côtés et s’allonge auprès d’elle sans la lâcher, puis, en chantonnant doucement, elle la berce dans la chaleur de l’eau lénifiante, le visage trempé de sueur et de larmes.
FIN DU PREMIER CHAPITRE

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