LA POURSUITE DANS LE LABYRINTHE / P1C1E12
P1C1E12 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 12)
C’est l’histoire où Rébéquée et Jules retrouvent Hélène et échappent momentanément aux Chochos.
Mercredi 13 avril
20 heures
Agotchilho
Le couloir est plus large, plus éclairé.
De grossières portes de bois, du même noir goudron que toutes les portes d’ici, sont incrustées dans la paroi de gauche. Un tabouret dans un coin. Une porte au fond. Métallique celle-là, comme une porte étanche.
Un silence lourd.
- On dirait des caves, remarque à voix basse Jules qui en connaît un rayon en la matière.
- Ou des cellules de prison, observe Rébéquée en montrant les gros verrous qui les ferment de l’extérieur.
- Y’a quelqu’un ? Une voix derrière une porte, une voix de fille, étouffée par l’épaisseur du bois.
Ils se regardent, la même idée leur vient, Rébéquée répond :
- Hélène ?
- Ouiiii !!!!!! C’est un cri de joie, d’angoisse et d’espoir mêlés, de peur aussi, qui jaillit de derrière la première porte.
- Oui, c’est moi, libérez-moi, je vous en prie…
Trois verrous mais pas de serrure, vite, Rébéquée les tire, fait pivoter le lourd battant et découvre Hélène prostrée au fond d’un réduit sommaire, dans le coin d’une paillasse, entre espoir et effroi.
- Vous n’êtes pas des Chochos, libérez-moi et fuyons, vite, ils vont revenir, vite !!! Par où êtes-vous venus ?
- Par là… Mais les Chochos comme vous dites sont derrière nous.
- Alors fuyons de l’autre côté, ils vont revenir…
Affolée, elle les bouscule presque.
- Mais attendez, expliquez-nous… s’inquiète Jules.
- Pas le temps, venez…
Et elle se précipite vers la porte de fer, qui ressemble tout à fait à une porte de coursive de bateau, avec un volant en son centre.
Lourde, la porte, mais pas verrouillée. Elle s’ouvre lorsqu’ils ont manœuvré le volant.
- Attends, souffle Rébéquée qui d’un bond va refermer et verrouiller la porte de la cellule que dans sa précipitation Hélène avait laissée ouverte.
La porte d’acier franchie est à son tour refermée. Et ils se précipitent dans une sorte de couloir coursive, étroit et rugueux, suintant d’eau, à peine éclairé de loupiotes étanches dans des globes épais. Le couloir remonte et aboutit dans une petite rotonde d’où partent quatre autres couloirs semblables à celui d’où ils viennent. Silence, pénombre. L’un des couloirs est totalement noir. Rébéquée le désigne :
- Tu sais où on est, demande-t-elle à Hélène qui lui répond en hochant négativement la tête, les yeux toujours éperdus d’effroi.
- Bon. Alors on s’arrête pour souffler et tu nous expliques ce qui t’est arrivé.
- On ferait mieux de sortir, remarque Jules.
- Oui, mais pour sortir, il faut savoir où on est. Et ça, c’est autre chose !
- Je ne sais pas ce qui s’est passé, raconte Hélène qui reprend peu à peu haleine. J’étais dans le bureau d’Hector, à l’usine. Les Chochos m’avaient dit qu’il arrivait…
- Quels Chochos ? demande Rébéquée
- Les Chochos qui y travaillent, le concierge, ceux qui sont là, quoi. Et puis ils m’ont apporté une tasse de café pour me faire attendre, et je me suis réveillée ici, dans le noir. J’ai crié, appelé. Une vieille femme toute nue est venue, une Chocho, affreuse, qui baragouinait dans leur patois, avec deux hommes. Les hommes m’ont tenue pendant qu’elle me… touchait… Je n’ai jamais eu aussi peur ni aussi honte. Surtout que j’avais mes… enfin…
- Oui, je comprends, continue, souffle Rébéquée en lui caressant la joue dans l’obscurité. Joue mouillée de larmes.
- Et puis ils sont repartis en me laissant la lumière allumée Juste une veilleuse. Eux, ils voient presque aussi bien dans le noir qu’en plein jour et ces veilleuses leur suffisent. J’ai dû me débrouiller, je ne sais pas combien de temps, avec un seau, une écuelle de soupe de temps en temps et les grognements du gardien de l’autre côté de la porte. Et aucune nouvelle de rien, ni d’Hector ni de personne. Mon dieu qu’est-ce qui se passe ? Où est-il ?
Les sanglots la secouent et elle s’effondre en tas, soutenue par Rébéquée qui s’accroupit contre elle :
- Chuuutttt… Il faut sortir d’ici, trouver une sortie…
- Mais je ne sais pas où on est ! Je ne suis jamais venue ailleurs qu’au bureau d’Hector ! Il doit me chercher, et ce journaliste que j’avais rencontré à
- Nous sommes des collègues de Victor, le journaliste. Nous le recherchons. Lui aussi a disparu, avec son amie Clèm. Ils étaient partis à ta recherche. C’est pour ça que nous sommes ici. Il est venu ici, c’est sûr, on a vu sa voiture sur le quai. On a exploré les environs, et on est entrés dans cette espèce de temple…
- C’est toujours fermé, l’interrompt Hélène. Ils ne laissent entrer personne. Ils vous ont piégés…
- Moi j’ai l’impression qu’ils ne nous ont pas vus entrer, affirme Jules.
- Ils ont des yeux partout à Agotchilho, c’est leur fief. Ce n’est pas pour rien que les anciens l’avaient appelé comme ça : ça veut dire le Trou des Cagots. C’est eux les Cagots. Ils sont à part. Ils me font peur maintenant gémit Hélène qui se remet à pleurer. Il paraît qu’ils ont collaboré avec les Allemands pendant la guerre, mais en fait, personne ne sait ce qui se passe ici et tout le monde se tait au Grand Port. Ceux qui parlent disparaissent… C’est ce qui est arrivé à mon père il y a dix ans… Oh, mon Bichy, pourquoi es-tu allé fourrer ton nez là-dedans…
- Faut se sortir d’ici et prévenir Arthur, affirme Rébéquée, pragmatique, en se relevant…
Le bruit de la porte métallique par où ils sont arrivés les fait sursauter…
- Les Chochos souffle Hélène d’une voix blanche… Elle se relève dans le noir.
- S’ils voient mieux que nous la nuit, vaut mieux suivre un couloir éclairé observe Jules avec bon sens. Faut dire qu’il n’a pas trop envie de se péter la gueule sur un caillou du toit. Ça fait mal et Jules est douillet. Et quand le bon sens rejoint le confort, faut pas hésiter.
Rébéquée a pris la tête et s’engage dans le premier couloir à droite, comme ça, au pif.
Tout le monde suit. Hélène, affaiblie, trébuche sur le sol raboteux, Jules ferme la marche que chacun s’efforce de rendre silencieuse. Silencieuse.
D’autant que derrière, les poursuivants ont débouché dans la rotonde. On les entend discuter. Baragouiner dans leur langue gutturale. Chasseurs. Proies. Rébéquée s’est arrêtée dès qu’elle les a entendus, et le doigt sur les lèvres leur a fait signe de retenir leur souffle. Silence suspendu, respiration retenue. Attente. Les parois gluantes, humides, la pénombre, entre deux lumignons. Protégés par deux ou trois courbes du couloir ils ne peuvent être vus. Juste sentis peut-être… SENTIS ! Hélène crève de peur et cinq jours sans soins, la pauvre, dans son trou noir… Des cris… Ils ont pris la piste et le couloir comme un tuyau acoustique leur porte les cris des chasseurs qui se lancent sur la piste ! Un signe de Rébéquée : on court !
Et vlan, une autre porte métallique. Fallait s’y attendre. Rébéquée fait signe à Jules d’ouvrir et tandis qu’il s’escrime sur le volant, elle se place en défense devant Hélène épuisée qui tente de reprendre son souffle. Après tout, elle est bien troisième dan de karatruc, non ?
Ça remue dans la galerie, on approche en courant et en grognant. Jules déploie des efforts héroïques pour ouvrir cette foutue porte, mais le volant semble rouillé et il ne bouge que très difficilement.
Deux Chochos, non trois, débouchent avec de grands gestes des bras, s’arrêtent, se regardent avec un sourire luisant de bave, tendent des bras massifs. Le couloir est étroit et les empêche de charger de front…
Le premier est accueilli d’un vigoureux coup de pied entre les jambes, ce qui fait voler les pans de sa tunique et le laisse sans voix, sans mouvements et sans doute sans autre chose pour un bon moment. Bouche ouverte et les yeux au ras des orbites, juste retenus par les nerfs, il tombe à genoux et se mange un somptueux coup de savate qui lui explose le nez et l’étale sur le dos bras en croix. Pour un peu on le plaindrait.
Le second lui jette un premier regard effaré, ce qui donne à Rébéquée le temps de s’approcher d’un bond qui se termine poings tendus en percussions rapides au cœur. Il n’a pas de second regard et tombe plié en deux sur ses genoux, ce qui est normal, et sur celui de Rébéquée, ce qui est douloureux. KO.
Le troisième fait demi-tour avec des kaï-kaï de chien battu, se cogne au premier virage dans sa précipitation et repart en titubant comme celui qui a reçu le ciel sur la tête au lieu d’un premier prix de clarinette.
Vrouf. Rébéquée souffle en revenant vers Jules et Hélène qui reste baba d’avoir une héroïne aussi percutante dans ses relations. Jules, lui, qui connaît les ressources sportives de sa collègue la félicite sobrement d’un geste du pouce et reprend son travail.
- Ce que vous êtes costaud s’extasie Hélène
- Bof, vingt ans de karaté, ceinture noire troisième dan, faut ça pour se défendre dans la vie, y’a tant de malfaisants ! Allez, viens, on avance, les autres vont rappliquer.
Elle lui entoure les épaules (l’est mignonne cette petite, pas si maigre qu’elle en a l’air mais elle a besoin d’un brin de toilette) et la pousse doucement par la porte que Jules vient d’ouvrir et qu’il s’emploie à refermer après leur passage.
Pile quand les autres arrivent et qu’ils cognent au panneau avec de grands coups de poings et de grands éclats de voix rauques.
Devant, la voie est plus large, plus régulière, plus sèche.
Mieux éclairée.
D’ailleurs ils voient très bien les trois hommes devant eux, à cinq mètres, deux grands blonds tondus et le concierge Chocho, qu’Hélène découvre avec un gémissement désespéré.
Et ils voient très bien les deux fusils d’assaut que les tondus braquent négligemment dans leur direction et qui rendent dérisoire le troisième dan de karaté de Rébéquée.

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