LA MENACE DE LOURDES / P1C2E4
P1C2E4 (Partie 1 / Chapitre 2 / Episode 4)
C’est l’histoire où l’on apprend avec stupeur que Lourdes risque de se trouver rayée de la carte.
Vendredi 15 avril
7 heures
Saint Tignous sur Nivette
Bon, elle se gare en face du Matois et de l’ancien réfectoire du couvent des Marmoréens, là où du fait qu’elle se retrouve toute seule au journal, il y a beaucoup de place.
Elle met en route la machine à café et elle se sert la meilleure tasse de la journée.
Et puis elle va s’asseoir à son bureau et elle allume les écrans…
Voyons les mails… Qu’est-ce que… Meeeerde !!!!
Béatrace se relève d’un bond de devant l’ordinateur, bouscule sa (première) tasse de café qui vient se vider sur ses cuisses, merde, ma petite robe à pois, revient s’asseoir, le texte, la pièce jointe, une, deux, trois photos, c’est eux ! Youpeeeee !! Mais qu’est-ce qu’ils foutent là, on dirait un sous-marin tout noir, même pas jaune, mais, le texte, oh mon dieu !!!! Qu’est-ce que… J’appelle le Maire ? Non : Arthur, j’appelle Arthur. L’heure ? Sept heures et demie. Que foutre, y’a urgence !!! Où est-ce que j’ai noté son portable ? Ah. Voilà. D’abord… Vite !!! Transférer, le mail à
- Allo, heu… Arthur ? Oui, c’est Béatrace, du Matois, oui du nouveau. Un mail incroyable. Oui je l’ai transféré. Oui, à la Lanterne. Non, je peux pas venir, il faut bien qu’il y ait quelqu’un ici, et… L’édition du jour. Justement. Surtout que je me suis engueulée avec le Maire hier. Oui. Lisez et rappelez-moi. Vous n’êtes pas au journal ? Dans cinq minutes. Bon. A tout de suite.
Il a coupé. Mais il va rappeler… Quelle histoire !!!
- Allo, Béatrace ? Arthur. Oui. Cette histoire est monstrueuse et j’y crois. Je m’occupe de prévenir les autorités, et pour vous libérer, je propose une édition commune. On l’intitulera
- Le Maire…
- Je m’en charge ! Je vous envoie un rédacteur et le secrétaire de rédaction que vous mettrez au courant de l’essentiel des travaux en cours et si vous vous en ressentez, nous nous mettons en chasse.
- Mais on chasse quoi ?
- Faut retrouver les quatre disparus. Et voir ce qu’on peut faire pour le reste. Et pour ça lancer une édition spéciale. Soyez à la Lanterne à neuf heures, mon secrétaire de rédaction et un assistant seront au Matois dans dix minutes. Vous aurez une heure pour tout leur indiquer. Ça marche ?
- Et comment ! s’écrie Béatrace qui en frise sa moustache d’excitation !
Pas facile de tout leur expliquer, le reportage sur les supermarchés et le radon, les comptes-rendus de Conseil Municipal, pendant que Mouchoir essaie de s’y retrouver dans les fichiers tandis que le téléphone commence à sonner…
Vite fait, ils sont au courant, et Béatrace repart…
A huit heures et demie pile,
- Oh !! Oh là !! Z’êtes pas du journal, vous !!!
Et Béatrace qui le repousse de l’aile en lui criant :
- Pousse-toi Toto, Urgence Rouge !!
Toto en reste comme deux ronds de flan :
- Mais qu’est-ce qu’y z’ont ? Mais qu’est-ce qu’y z’ont !!
Mouchoir sort en titubant de la Deuche encore fumante qui finit à peine de se balancer, alors que Béatrace est déjà dans l’escalier en haut duquel l’attend le Dragon.
Béatrace freine sec devant son visage impassible.
- Vous êtes Béatrace ? (Oui de la tête) Suivez-moi, on vous attend…
Le grand bureau.
Deux hommes qui se présentent : Eusèbe Malfort, le plus vieux, Arthur, le plus jeune. Waouh ! Ce qu’il est beau !
- Moi, c’est Béatrace.
Elle se pense par devers soi-même que le vieux est vraiment vieux, doit courir sur les soixante-dix, quatre-vingts, mais qu’il a encore un œil vif qui traîne de lui-même là et là. Et que le jeune lui plairait bien, même si on dirait qu’il a avalé sa pendule tellement il a l’air pressé ; et bien sûr, elle fait son petit effet avec sa moustache qui rebique : les deux se regardent en levant le sourcil…
- Bon (c’est Arthur qui parle). Mon père va s’occuper des journaux. Il a fait ça pendant quarante ans, il connaît…
… il montre à Béatrace la photo de Clèm et de Victor debout sur le pont du sous-marin, affichée en grand sur l’écran de l’ordinateur, tout en lui tendant une édition papier du mail qu’elle lui a retransmis du Matois :
- …et nous, nous allons nous consacrer à les retrouver et à comprendre cette histoire. J’ai contacté le préfet et je lui ai fait passer les informations. Il a aussitôt appelé le ministère, mais le ministre n’est pas disponible parce qu’il inaugure un radar routier pour la télé et qu’il a fait savoir que l’important maintenant c’était de sauver des vies sur la route vu que c’est bon pour les élections et qu’en plus de rapporter des voix, ça rapporte des sous. Le préfet attend des instructions… Faut pas compter sur lui. On devra se débrouiller tout seuls.
Un voyant rouge clignote sur une console informatique : une dépêche urgente, et en même temps, le téléphone sonne…
Eusèbe décroche le téléphone tandis qu’Arthur détache la dépêche de son imprimante…
- Allo ? Quoi ? A Lourdes ??? Un instant… (il pose la main sur le combiné) on a trouvé une « sorte de fusée » devant la grotte de Lourdes !!! Bougez pas, on arrive ! (il raccroche et simultanément appuie sur le bouton de l’interphone) Jeanne, on a quelqu‘un à Lourdes ? Pas aujourd’hui ? Alors appelle l’hélico. Il a dix minutes ! Et rappelle-moi ce connard de préfet !!
… et Arthur lit la dépêche :
- Une fusée s’écrase sur la Place Rouge, à deux pas du Kremlin !!! Un peintre hollandais volatilisé. Les Russes parlent d’attentat tchétchène.
Il appuie sur le bouton de l’interphone :
- M’me Marty, essayez de joindre l’ambassade de France à Moscou, ils auront peut-être quelque chose.
Le téléphone :
- Allo ? Ah, vous êtes le Préfet ? Je suis Eusèbe Malfort, fondateur de
- De toutes façons (c’est Arthur qui intervient en a parte) on lance la spéciale !
- Bien sûr, et comment ! Mouchoir est revenu ?
- Avec moi, oui, explique Béatrace. Il finit de vomir dans la cour : il ne supporte pas la Deuche : il dit que ça balance.
- Petite nature, commente Eusèbe en appelant par l’interphone :
- Jeanne, appelle Mouchoir !!
Elle ouvre la porte, en réponse :
- Tu ferais aussi bien de laisser la porte ouverte ça t’éviterait de crier ! Pas bon pour tes bronches à ton âge !
- Mon âge ! Mon âge !! Attends un peu que je te…
- Chiche ! lui répond le Dragon avec un sourire craquelé.
Eusèbe réalise que Béatrace les regarde avec des yeux ronds :
- Quoi qu’est-ce qu’y a ?
- Ben euh… (ça l’affole un peu
- Tu l’effraies cette petite (c’est le Dragon qui prend sa défense). Eusèbe et moi on a travaillé 30 ans ensemble, patron-secrétaire à s’engueuler, faut pas vous inquiéter ma petite, on se raccommode toujours… (avec un sourire toujours aussi craquelé, mais qui en dit long sur les raccommodages en question).
- Bon c’est fini les histoires de famille ? (cette fois c’est Arthur qui grogne) On a du lait sur le gaz.
Téléphone.
- Allo ! (Eusèbe rageur) Ah c’est vous le ministre ? J’ai envoyé un mail à votre préfet : menace terroriste, quatre journalistes et deux civils enlevés. Vous bougez ou j’appelle le Président ? (ça grésille dans le téléphone, il met le haut-parleur)
- …vous vous permettez de me déranger dans mes hautes fonctions, connard ! Vais faire sauter votre carte de presse, moi…
Eusèbe lui raccroche au nez :
- Jeanne, appelle-moi l’Elysée !
Arthur s’est rapproché de Béatrace :
- Racontez-moi tout, tout ce que vous savez…
Elle en fume presque des oreilles Béatrace, l’émotion et tout ça, mais en fin de compte, en additionnant ce qu’ils savent et ce qu’elle sait, ça ne fait pas beaucoup plus que ce qu’ils ont déjà appris, et en confrontant leurs infos, ils finissent par décider d’appeler la boulangerie de
- Oui, ils sont passés, c’est ça, un homme petit et une grande belle femme sympathique, et ils sont allés au Petit Port, ils avaient vu la voiture des autres je crois… Mais depuis j’ai eu des nouvelles : un paquet avec une lettre d’Hélène et de son ami Hector. Ils seraient sur un cargo parti samedi pour
- Des nouvelles des journalistes ?
- Non, plus rien depuis, ils m’ont dit de vous contacter s’il n’y avait rien de neuf. J’allais le faire, je suis toujours inquiète, oh mon dieu…
- Ne dites rien à personne, n’en parlez pas, vous seriez en danger, nous faisons tout notre possible, suivez les infos, je vous ferai parvenir le journal. Nous sommes pressés, pardonnez moi d’être bref, je vous rappellerai. Courage ! On les aura !!
- Zèbe, l’Elysée sur la trois… (le Dragon est seule à l’appeler Zèbe, et encore, seulement dans les moments de plus stricte intimité. Ce coup-ci, ça lui vaut un presque sourire fripé du patriarche).
- Allo, le directeur de cabinet du Président ? Je suis Eusèbe Malfort, fondateur de
- Allo Président ? Oui, LE Eusèbe Malfort, bonjour. Ecoutez bien : quatre journalistes qui enquêtaient sur un groupe écolo-terroriste ont disparu. On vient de trouver ce qui ressemble à une bombe qui n’a rien de miraculeuse dans l’eau de Lourdes. Vous n’êtes pas au courant ? Les RG n’ont rien dit ? On a découvert ce matin une « sorte de fusée » dit notre informateur, mais moi je vous dis, selon mes informations, que c’est certainement une ogive nucléaire. Oui. Je tiens la nouvelle des terroristes. Je voulais vous avertir avant de publier… Oui, responsable ! Par ailleurs, une fusée sur la Place Rouge. Vous êtes au courant, la dépêche est tombée il y a trois minutes. L’ambassade. Oui. J’ai la preuve du lien. J’ai essayé de joindre le ministre mais il m’a jeté. Oui. Il est au courant mais il espère que ça vous emmerdera ? Le con. La politique ? C’est pour ça que je suis resté journaliste après la guerre (rire). Bon qu’est-ce qu’on fait ? On informe ? Une spéciale et on envoie à l’AFP en suivant, après tout c’est des journalistes d’ici qui ont trouvé l’info. Radio et télé, bien sûr. Oui, ça emmerdera le ministre. Si ça vous amuse. Le préfet ? Muté à Saint Pierre et Miquelon ? Affidé du ministre ? C’est normal, non ? Mais point trop n’en faut, bien sûr. Une intervention à la télé ce soir, et je peux l’annoncer. OK. Ça roule. Merci, Président.
Un bourdonnement puissant, c’est l’hélico :
- Allez-y les enfants, je lance la spéciale avec Mouchoir. Oui, j’ai changé le titre et on le distribuera aussi aux abonnés du Matois. Bossez bien.
L’hélico s’est posé sur le toit. Béatrace avait bien entendu dire qu’à
Vingt minutes plus tard, ils se posent sur l’héliport de Lourdes. Un taxi rapide, et ils se retrouvent près du cordon de gendarmes qui entoure le domaine de la grotte.
- Un miracle ? demandent les pèlerins encore rares à cette heure et en cette saison.
Ce n’est pas encore le Mois de Marie et les boutiques de souvenirs commencent juste à s’approvisionner en médailles saintes à un euro, en gourdes-Vierges à remplir d’eau miraculeuse et en cierges pour les promos du mois prochain. La ville est calme, l’hiver est ici période creuse : on évite quand même de plonger les malades dans la piscine à 5 ° quand il gèle dehors, faut pas augmenter les statistiques de pneumonies. On parle un peu italien ou polonais, mais juste un peu. Beaucoup d’autochtones encore.
Arthur et Béatrace brandissent leurs cartes de presse. Ils sont arrivés les premiers, l’adjudant n’a encore prévenu que
Pas trop inquiets, les gendarmes regardent l’objet qu’on a posé à terre, sorte de très gros obus métallique encore luisant d’eau. Ils attendent les artificiers « pour l’expertise », mais comme il ne semble pas y avoir de fusée détonante à l’extrémité de l’engin, que les caractères qu’ils ont pu voir gravés dans le métal sont incompréhensibles et que la tuyère par quoi se termine l’objet est noyée, ils se disent que ça ressemble en plus gros, à une sorte de fusée d’orgue de Staline, des Katiouchas, dit l’un des gendarmes qui a l’air d’en savoir un bout parce qu’il a commencé un cycle de formation « déminage » qu’il a dû interrompre suite à une faiblesse intestinale, mais c’est quand même un peu gros et très lourd, on a dû s’y mettre à six pour le sortir.
Pas le gendarme, l’objet.
- Et ils vont arriver bientôt les experts ?
- Les voilà, on leur a dit d’être discrets pour pas affoler les pèlerins.
C’est vrai qu’ils tiennent à rester en garnison à Lourdes, les gendarmes, et que si la ville se vide sous l’effet de la panique, ils risquent d’être déplacés. Alors, pas de vagues, profil bas. Déjà qu’un adjudant anti-clérical à Lourdes ça fait mauvais genre… Les démineurs ont donc renoncé à leur cinéma habituel parce que ça n’a pas l’air méchant ce gros truc.
Pas de panique, juste là par « principe de précaution » a dit le Préfet (qui tient aussi à rester ici, c’est vrai qu’il est du coin et qu’il approche de la retraite…Une histoire de bombe à Lourdes !!! Invraisemblable. Y’a pas plus cathos que les basques de l’ETA ou les Naris du coin, et c’est plutôt du plastic qu’ils emploient, pas des obus ou des fusées. D’ailleurs, les Naris n’ont jamais fait dans l’attentat). Et le Préfet a dit aussi : pas trop de journalistes… Mais on ne peut pas refouler le patron soi-même de la Lanterne avec sa secrétaire (sacrée poupée, quand on aime les frisures), parce que
Sont tous penchés sur le truc, les deux démineurs, trois gendarmes (dont le ceusse de la dépêche, l’adjudant soi-même, mais pas le fragile de l’intestin), Arthur et Béatrace.
Et…
Tout pâles.
Tout pâles, les démineurs se redressent, se regardent, reculent…
Arthur, redressé, lui aussi, déclare froidement :
- C’est une ogive d’un missile russe SS-N20 « Sturgeon ». Chargée et armée mais pas activée, ou bien nous ne serions plus là. Et la ville non plus. Vous pouvez vérifier.
Les experts démineurs opinent du chef, à s’en presque dévisser le képi…
Tous se sont reculés.
- Alors c’est vrai, souffle Béatrace.
Arthur prend une série de photos rapides.
L’adjudant fait mine de s’interposer (service d’abord, non ?) :
- Comment savez-vous cela ?
- Vous me connaissez. Je suis Arthur Malfort, directeur de
- Nous avons des protections, disent les démineurs. On l’enlève et on appelle les spécialistes NBC.
- Mettez-le à l’abri des ondes radio, on ne sait jamais, des fois qu’ils télécommanderaient l’explosion… Venez Béatrace, l’hélico nous attend.
Et il entraîne Béatrace fondante de trouille et d’admiration.

Laisser un commentaire