logo

LE MONDE DES GOUMS / P1C2E17

P1C2E17 (Partie 1 / Chapitre 2 / Episode 17)

  LE MONDE DES GOUMS / P1C2E17

 
C’est l’histoire où nous connaissons encore un peu mieux les Goums, où Rébéquée retrouve Béatrace et fait la paix avec Amaïa. 

 
Mercredi 20 avril
Minuit et demi
Agotchilho

 
Les dix Chochos ont d’abord rejoint leur lieu de travail à la conserverie. C’est vrai qu’ils ne savent pas trop quoi faire dans cette situation inhabituelle : c’est le Concierge qui d’ordinaire est chargé des relations avec les Pouyagoumyôs. Mais il n’est pas reparu depuis la Fécondation.

Les Chochos comprennent mal le goût développé que le Concierge manifeste pour cette cérémonie. Eux ne s’y rendent que par le devoir d’y être et ne participent que lorsque l’enthousiasme magique les saisit par la queue. Ce qui est rare, malgré la potion d’Amour. En tout cas, ils ne comprennent pas du tout que l’on puisse tenter une fécondation en dehors de la cérémonie, comme font les Pouyagoumyôs, et comme, on dit que fait aussi le Concierge. Les Chochos pensent que cela vient chez lui d’une malformation congénitale accentuée par l’influence des Pouyagoumyôs. Et par une nourriture malsaine : il paraît qu’il met du piment d’Espelette dans sa soupe…

Comme il n’est toujours pas là, ils ont dû se débrouiller sans lui pour attendre le sous-marin qui ramène des Goums et du matériel de Gibraltar. Ils devaient aider les Pouyagoumyôs à décharger.

Et une difficulté supplémentaire a surgi lorsqu’on a annoncé qu’une flottille de bateaux de pêche venus aussi de Gibraltar devrait arriver au port demain matin. Mais rien n’est encore là et ils sont un peu perdus. 

 
Ils sont donc retournés travailler. Parmi les dix Goums qui attendaient le sous-marin, huit sont à la conserverie et deux à la centrale électrique. Ils sont chargés de régler les arrivées de gaz pour les chaudières, d’entretenir les conduits.

 
Depuis des millénaires, les Goums utilisent le gaz piégé sous la masse d’argile qui a glissé à la mer au moment du surgissement de la falaise et a couvert le gisement d’hydrates de méthane du plateau continental. Grâce à Ôoumloc[1], ils ont réussi à creuser par-dessous et à ouvrir un puits oblique par lequel remonte le gaz. Puis ils ont exploité le réseau des failles naturelles qui parcourent la masse de l’ardoise, bouchant les unes, ouvrant les autres, et sont parvenus à alimenter tous leurs lieux d’habitation, puis, lorsque la base sous-marine s’est installée à l’arrivée des Pouyagoumyôs, ils ont amené le gaz jusqu’aux installations de la conserverie qui a remplacé les carrières d’ardoise et de pierre.

Ils sont chargés de la surveillance de ce réseau, tout comme d’autres entretiennent les failles subtiles où coule une eau minérale exceptionnelle, à cinquante degrés, qui réchauffe secrètement certaines parois, fournit l’eau d’alimentation et les bains où les Goums adorent se prélasser, les Mères surtout, lorsqu’elles ont des petits. D’autres encore entretiennent les réseaux de vent qui parcourent toutes les salles, alimentés par les ouvertures dissimulées derrière les façades d’Agotchilho ou le portail de la conserverie lorsqu’il est ouvert. Le vieux vent, chargé des gaz brûlés, des odeurs, des vapeurs, est attiré par des cheminées de voûte qui débouchent dans des creux élevés de la falaise où souffle un air marin continu qui les entraîne au large. Les eaux usées, elles, sont éliminées par les chasses de marée descendante qui s’ouvrent sous le niveau de la mer derrière le barrage.
 
Et dans les grottes profondes et secrètes, viennent s’apparier les grands crabes, les Ôoumlocs que vénèrent les Goums à qui ils apportent nourriture et sécurité, et avec qui la Mère, maintenant Amaïa, entretient le Pacte.

 
Mais ils connaissent peu de choses du monde des hommes de l’extérieur. Un seul d’entre eux est Itzal et a vécu suffisamment au-dehors pour comprendre le langage des autres hommes et remplacer très momentanément le Concierge. Il a été pêcheur sur un bateau consacré à la pêche aux algues. Il a aussi appris suffisamment d’électrotechnique pour travailler à la centrale. C’est pourquoi il s’est désigné pour remplacer le Concierge. Mais il n’a pas osé affronter le Monsieur Numéro Deux.
Il a donc laissé Monsieur Numéro Quatre et Madame à la porte du Bureau.

Et ils sont repartis. 

 
La tenue un peu particulière des nouveaux arrivants ne l’a pas surpris outre mesure, puisque les Chochos vivent souvent nus, surtout les Mères ou les femelles. Et il s’est demandé s’il a agi correctement. Les autres, qui l’accompagnaient n’ont pas pu lui donner de réponse. Il a donc décidé de poser la question à plus sage que lui, à la Mère : doivent-ils retourner attendre le sous-marin ? Et il a de nouveau quitté le lieu de son travail.

 
Pensive, Rébéquée est retournée auprès d’Hélène qui somnole en souriant. Aussitôt, sa gardienne Chocho s’est écartée sans bruit.

La haine bouillonnante qui l’avait transpercée s’apaise peu à peu. Curiosité, incompréhension, attirance… Bien sûr, des vagues noires lui montent encore du ventre, l’aveuglent et font trembler ses membres. Bien sûr, le sommeil souriant d’Hélène l’apaise et l’enrage tout à la fois. Bien sûr. Un mot maladroit ou déplacé la jetterait encore dans une folie meurtrière. Et elle tuerait. Froidement. Comme elle a tué le concierge. Sans même y penser. Bien sûr.

Cependant… Deux cent cinquante mille ans de mémoire… Une autre espèce…
 
Assise la tête entre les mains, elle reste là, pensive…
 
La porte qui s’ouvre… Mais ici, les portes sont presque symboliques, sans moyen de les condamner, à l’inverse de la cellule où Hélène avait été enfermée…  La porte s’ouvre sans bruit et la jeune gardienne s’écarte lorsque Amaïa entre, son bébé accroché à la mamelle :
- Viens !!! Suis-moi !!!

Le ton est sans réplique et Rébéquée est tentée de refuser, mais une lueur de sympathie dans l’œil d’ordinaire si minéral de la Mère l’incite à ne pas répliquer. Elle se lève, remplacée près d’Hélène par la jeune gardienne.

 
Dehors, deux filles goums attendent pour les escorter. Athlétiques, elles tiennent dans la main droite une sorte de tige ou de bâton court taillé dans ce qui semble bien être de l’os, ou de l’ivoire.
- Les Gardiennes, présente Amaïa. Elles sont chargées de ce que vous appelleriez la police, ou la garde. Mais leur rôle est surtout traditionnel. Elles préparent les potions que nous sommes parfois amenés à employer et dont tu connais quelques… exemples… C’est un rôle qui remonte aux temps lointains où nous étions nombreux et où des groupes différents devaient marquer leur territoire. Elles sont toutes jeunes et vaillantes, guerrières, comme toi, Rébéquée, et c’est souvent de leurs rangs que viennent les Mères, après qu’elles aient également été Itzals. J’ai été une Gardienne.

Rébéquée acquiesce d’un hochement de tête indifférent et elles se mettent en route derrière Amaïa.
 
Les couloirs sombres se succèdent, en labyrinthe silencieux. Pieds nus sur le sol lisse. Tiédeur ambiante. Devant Rébéquée, Amaïa avance de sa démarche chaloupée, balançant les fesses et les épaules d’un même mouvement souple et puissant. Les Gardiennes ferment la marche.
 
Une porte métallique. Amaïa l’ouvre et d’un coup elles débouchent dans la lumière éblouissante du couloir de la conserverie. Eblouissante après tout ce temps de pénombre antique… Rébéquée et Jules sont entrés par le « temple », et donc elle ne connaît pas ce long couloir, le hall de l’usine en contrebas, la porte du bureau au fond… Et il est vrai qu’ici la nudité d’Amaïa prend un caractère surprenant, avec le bébé bercé par la marche qui dort, heureux, contre ses seins lourds doucement balancés.

 
Amaïa s’arrête devant la porte du bureau, s’écarte :
- Entre, nous te suivrons.
 
L’hésitation est courte. A peine le temps d’un regard farouchement lancé au miroir d’obsidienne des grands yeux noirs. Un étrange regard à la Delvaux… Elle ouvre la porte d’une poussée.
 
Il fait plus sombre dans le bureau que dans le couloir et elle n’a pas encore pu distinguer ce qui s’y passe lorsqu’un grand cri retentit et qu’elle se trouve subitement empieuvrée par quatre membres qui émergent d’un rideau de brocard et qui lui sautent au cou, aux hanches, à la taille, tandis qu’une bouche poilue et couinante l’embrasse à pleines joues !
- Rébéquééééééeeeeeee !!! C’est toi ma chérie !!!! Ouiiiiiiiiiiiiiiiiii !!!!!!!!!!!!!!
 
Ahurie, toutes défenses anéanties, elle réalise que le machin poilu qui l’agresse, c’est Béatrace, sa copine Béatrace, en larmes, en transes et en rideau, qui la serre contre elle à la faire choir et qu’elle a failli rejeter à terre dans un réflexe de défense heureusement annihilé par l’émotion. Ça pleure, ça rit, ça gigote, ça pourlèche, ça… Mon dieu que c’est bon !

  Et puis on se calme un peu et on se regarde, on se présente, on se reconnaît, on embrasse Arthur aussi, et même Amaïa qui se trouve complimentée et bisoutée par une Béatrace ravie, vraiment, mais si mais si, et moi-même il y a peu j’étais pas plus vêtue que vous ma pauvre, mais y’a encore des rideaux vous savez ! Et qu’il est beau votre bébé… Et la bise aux Gardiennes qui en restent comme deux rondelles de saucisson avec des glouglous dans la voix.
 
Le Numéro Deux est toujours ficelé sur son siège, l’air hautain et la cicatrice réprobatrice.
Jusqu’à ce que Béatrace demande :
- Et Jules ?
  Bon. Stop.
 
On s’explique, dans le froid qui est retombé d’un coup.
  On pleure.
 
Amaïa recule d’un pas avec son air lointain de divinité antique.
- Donc, c’est eux qui vous ont livrés, observe durement Arthur en désignant le Numéro Deux.
Rébéquée acquiesce de la tête.
- Le chef de leurs gardes s’appelait Kurt, reprend Amaïa.
- Mais alors, c’est lui qu’on a écrabouillé ? demande Béatrace à leur prisonnier.
- Schweine Malfort ! explose le prisonnier en tirant sur ses liens. Il en tombe presque de sa chaise.
  Amaïa avance d’un pas et tend doucement sa fille à Rébéquée, surprise, qui la reçoit timidement entre ses bras. Le bébé lui sourit.

Amaïa se place devant le prisonnier et l’empoigne par le cou :
- Vous nous avez utilisés pour vous débarrasser de vos ennemis. Vous utilisez nos femmes pour vous distraire. Vous nous avez utilisés pour creuser vos cavernes et alimenter vos machines à détruire et à asservir. Vous vous servez de nous comme d’esclaves. Vous nous avez menti. Depuis deux générations vous nous mentez. Nous étions ignorés. Vous nous exposez à la haine légitime des hommes que vous voulez réduire à leur tour en esclavage (elle le soulève par le col et le porte, siège compris, au niveau de son visage). Vous avez utilisé Ôoumloc et les petits crabes comme bourreaux, sans respect ni pour eux ni pour vos victimes.
 
Le Numéro Deux, livide, muet malgré sa douleur semble paralysé par une panique absolue face au gouffre luisant des yeux noirs qui le dévorent fixement. La main, le bras d’Amaïa qui suspendent le prisonnier dans le vide ont acquis la froide rigidité de la pierre. Arthur pose la main sur son épaule :
- Je vous en prie, ne le tuez pas : nous avons besoin de lui et des informations qu’il va nous donner…
Amaïa reste immobile, le temps que les mots d’Arthur pénètrent sa colère.

Et puis elle ouvre la main et le Numéro Deux retombe, s’effondre jusqu’à terre dans les débris de son siège fracassé.
- Je vous le laisse, mais n’oubliez pas qu’il appartient à mon peuple…
  Elle tend les bras vers Rébéquée qui y dépose l’enfant silencieux. Puis elle tourne les talons.
Rébéquée la retient, une main sur son épaule :
- Amaïa, je vous aiderai.
Amaïa se retourne :
- Ma fille, je l’appelle Rébéquée, comme toi…
Rébéquée sourit :
- Merci Amaïa… J’accepte d’être, en quelque sorte sa marraine, sa deuxième mère… Mais reste encore, je crois que ta présence aidera ce… personnage… à retrouver la mémoire.
Le Numéro Deux a redressé le front, assis par terre au milieu des débris de son siège :
- Je ne vous dirai rien…
Amaïa s’est retournée :
- Ôoumloc te posera les questions lui-même. N’oublie pas que je peux le convoquer…
- Ôoumloc ? demande Béatrace
- Le grand crabe… précise Rébéquée…
L’ombre de Jules lui serre la gorge…
- Il ne faut pas que ses complices sachent ce qui s’est passé ici, il faut maintenir les communications en état s’impatiente Arthur. Leur laisser croire que leur plan se déroule comme prévu. Leur centre de communication est ici et c’est lui qui doit le tenir ! Amaïa, si nous l’abîmons, ils le sauront et ils réagiront.
- Je peux avertir les autres membres de notre peuple dans le monde et leur interdire de collaborer avec…
- Vous serez balayés ! ricane le prisonnier qui retrouve son arrogance.
- Il a raison, enchaîne Rébéquée, vous ne pourrez pas faire grand-chose contre leur armement. Vous ne pourrez les gêner qu’à terme, en cessant de travailler à leurs cavernes…
- Mais nous n’avons plus besoin d’eux, le travail est achevé. La preuve : ils quittent Gibraltar… D’ailleurs vous aurez bientôt à les reprendre en main si vous ne voulez pas être débordés !!!
- Je suis la Mère, ils m’écouteront.
Le prisonnier ricane :
- Il vous faudra huit jours de palabres. Ce sera trop tard mes bons amis. Croyez-moi, vous devriez collaborer ! Nous avons l’emploi de jeunes gens décidés. Vous n’aurez pas à le regretter…

Béatrace se lève du fauteuil où elle avait pris place, s’accroupit face à lui, calmement, tranquillement, sans perdre son sourire :
- Alors dites-nous ce que vous nous avez préparé et qui vous rend si sûr de vous…
Le Numéro Deux ricane :
- Vous pouvez compter là-dessus…
  Amaïa fait un signe et l’une des Gardiennes s’avance vers lui et le touche au cou avec la petite pointe qui ressort de l’extrémité du bâton d’ivoire qu’elle porte à la main.
L’individu pousse un cri bref et s’effondre, foudroyé.

- Qu’avez-vous fait ? hurle Arthur qui voit disparaître le seul contact possible avec les Écolocroques et avec le Hai II…
- Ne craignez rien. Dans quelques instants il va s’éveiller. Et là, il sera complètement docile… Je dois repartir pour accueillir nos frères de Gibraltar qui arrivent en bateaux. Gardez-le bien : il nous appartient aussi… Je reviendrai. Nous soignons Hélène, Rébéquée. Ne t’inquiète pas.

Elle prend son bâton à la Gardienne et le tend à Rébéquée :
- Je te l’offre. C’est une arme redoutable. Namayou (elle désigne

la Gardienne à qui elle a pris le bâton) t’en apprendra l’usage.
 Elle sort, suivie des Gardiennes…


[1] Promis, je vous l’expliquerai.

Laisser un commentaire

Si vous possédez un blog SudOuest, connectez-vous auparavant pour ne pas avoir à entrer ces informations.