LE NUMERO UN S’EXPLIQUE / P1C2E11
P1C2E11 (Partie 1 / Chapitre 2 / Episode 11)
LE NUMERO UN S’EXPLIQUE / P1C2E11
C’est l’histoire où, dans le sous-marin, le Numéro Un s’explique à Victor et Clémentine.
Mardi 19 avril
8 heures 30
Hai II
Le Numéro Un s’esclaffe :
- Ah, mes amis, venez lire ça !!! C’est une merveille !!! Ils ont ressorti les chassepots !!!
Il est assis devant l’écran d’un ordinateur dans la bibliothèque où Vic et Clèm viennent d’entrer, sous la conduite de leur « ordonnance » Vladimir, et ce qu’il lit semble le ravir :
- Venez voir, c’est encore mieux que ce que je pensais !!!
Derrière lui, Piotr, debout et sourire en coin, s’écarte pour leur laisser la place.
Victor s’approche pour lire par-dessus l’épaule du Numéro Un. Et il découvre la première page de la Lanterne !
- Mais c’est la première !
- Oui, l’un de nos… amis a installé un système de mouchard qui nous ouvre toute votre informatique, aussi bien au Matois qu’à
- L’un de vos amis ?
- Nous avons des amis partout, (avec un rire grinçant) l’écologie est une noble cause qui attire les bonnes volontés. Voyez-vous (il s’écarte de l’écran pour regarder son interlocuteur en face) ; l’un de nos penseurs du siècle dernier, un certain Rudolf von Sebottendorf[1] pour être précis, et quelques-uns de ses amis, ont développé le principe d’une stratégie remarquable : pour lui, pour eux, le combat culturel précède le combat politique et le combat politique précède la lutte armée. Mais je vous en parlerai bientôt de manière plus… concrète. Nous sommes encore dans le combat culturel. Et nous abordons le combat politique, grâce à votre collaboration. C’est au nom du combat culturel, de cette fabuleuse lutte pour un monde propre, que nous avons acquis les collaborations dont nous avons besoin… (il s’interrompt et regarde plus intensément Victor en face, comme s’il le découvrait) Mais… Vous, vous avez changé ! Notre influence déjà ? Je… (il éclate de rire) La moustache ! Vous avez rasé la moustache !!!! Quelle excellente initiative ! Entre nous et si vous me permettez cette remarque indiscrète, je trouvais ces crocs démodés. Mais il en va de la moustache de l’homme comme de la coiffure de la femme : c’est un changement de personnalité. Et la vôtre n’avait pas besoin de ces crocs conquérants (il affiche un large sourire). Nous conquérons le monde. Vous n’avez plus besoin de paraître conquérant, mon ami ! Vous l’êtes !!!
- C’est votre rasoir électrique qui a glissé. Une simple maladresse de ma part. N’en tirez aucune conclusion.
- Bien sûr, bien sûr. Mais trêve de plaisanteries. (En montrant l’écran) Que pensez-vous de ceci ?
- Je vois que les deux rédactions ont fusionné, remarque Clèm qui est restée en retrait et vient de s’approcher pour découvrir l’écran. Arthur Malfort est un homme généreux (Victor amorce le geste de friser ses moustaches, et se trouve réduit à froncer les sourcils)… Son père est un type bien, mais je ne le connais pas…
- Un type bien ! s’esclaffe le Numéro Un. Une antiquité !
- Pas plus que votre père, remarque Clèm glaciale.
Le Numéro Un se retourne pour la regarder en face :
- Mon père n’a jamais pris sa retraite ! Il n’est jamais sorti de l’action. Malfort, lui, joue « Le Retour ». Il sort de ses pantoufles. Mais cette fois, c’est nous qui disposons des cartes qu’ils n’ont pas su, pas osé utiliser.
- Les maîtres ? demande Victor ? Mais pour quoi faire ?
- Pour être les Maîtres. C’est une ambition en soi. Et pour imposer notre vision des choses et du monde. Décider. Pouvoir. Je vous assure, mon cher, que c’est là l’ambition la plus élevée et le plaisir suprême auxquels un homme puisse accéder. Pourquoi le roi veut-il être roi ? C’est ce qui motive l’humanité depuis ses débuts, ce qui constitue le plus noble de ses buts. Du maire de village à Gengis Khan, du boutiquier qui harcèle son pauvre employé à Rockefeller, de votre « Président » à l’adjudant de service, tous veulent jouir du pouvoir. Tous jouissent de leur peu de pouvoir. Ils aimeraient bien pouvoir tuer, parce qu’ils pressentent que c’est cela le vrai pouvoir, mais ils n’osent pas, coincés par les règles qu’ils ont imposées aux autres pour s’en défendre ! Alors, ils recherchent le pouvoir. Plus de pouvoir… En espérant qu’ils pourront tuer un peu plus au cran supérieur de la hiérarchie. Aucun n’a notre force : nous, nous tuons. Qui nous voulons, quand nous voulons. Comme nous voulons. C’est cela notre Pouvoir. C’est nous, le Pouvoir. Et nous le garderons. Parce que nous sommes une famille, ce que vous appelleriez une Dynastie, une famille organisée et secrète, inaccessible parce qu’ignorée. Le vrai Pouvoir ne doit en aucun cas être ostentatoire. C’est l’ostentation qui a tué les dynasties du passé et qui les réduit à ces marionnettes de carnaval que vous voyez autour de vous.
Mais assez de… philosophie, que diable, soyons joyeux ! Et répondons à leurs attentes, ils doivent se demander, comme vous, ce que nous voulons, puisque nous avions dit (il suit du doigt la ligne de sa proclamation sur l’écran) : « Nous vous contacterons dès demain pour vous dicter nos conditions et vous faire connaître nos exigences écologiques ». Alors allons-y ! Nous sommes déjà en retard ! C’est vous, mes amis, qui leur transmettrez. Le mail partira cette nuit. Piotr, papier, crayon. Vladimir, leur ordinateur doit être prêt. Et une photo de nos amis dans la bibliothèque pour montrer leur collaboration. Ici, tout le monde travaille !!!
Il se frotte les mains en riant, se relève, arpente la pièce et vient pousser amicalement Victor à s’asseoir devant le bloc que lui a présenté Piotr toujours souriant et louchant sur Clèm qui le snobe ostensiblement :
- Donc : D’abord, une adresse liminaire, du genre « Peuples de la Terre », nous plaçons la Terre par-dessus tout, vous êtes des gougnafiers de l’avoir négligée et nous nous sommes donné les moyens de vous forcer à la respecter. Comme c’est nous les plus forts, vous obéirez. Je vous laisse broder sur le thème. Faites dans le solennel avec pour message : de toutes façons si vous continuez comme ça la terre est fichue, alors fichue pour fichue, nous n’hésiterons pas à vous atomiser.
Ensuite, vous énoncez nos conditions. Et là, soyez précis, écrivez…
Après dix minutes d’une dictée qui laisse pantois les journalistes, le Numéro Un se penche tout guilleret sur l’épaule de Victor qui noircit le bloc de ses notes :
- Ces premières injonctions des Écolocroques, à paraître dès demain, seront transmises dès que possible. Ajoutez le récit de votre séjour, vos impressions… Positives… Positives ! insiste-t-il. Et regardez… (les pages suivantes du journal s’affichent sur l’écran) Bien… Ils ressortent les affaires du dossier Écolocroques…
Il relit au fur et à mesure de l’affichage des documents et éclate de rire :
- Le hangar de la SOPAPI, tu te souviens, Piotr ? C’est là que notre mauvaise payeuse avait planqué son stock. Elle l’a avoué après cinq minutes d’intimité avec son crabe. Tu as récupéré le stock et brûlé le reste. Et on a fait croire que c’était des OGM. La pisciculture… ah, ça c’était joli. Combien a-t-on versé au Conseiller en matière d’économie électorale pour qu’il flanque le type à l’eau et qu’il le récupère ? 4000 ? Il voulait « 6000 en plus », comme il disait !!! Dix mille, quoi !!! Il a dû se contenter d’un article dans le journal. Un brillant avenir politique… Ça c’était pour faire plaisir aux Chochos : le ruisseau finit dans un de leurs machins souterrains… Le silo de Bordeaux, on n’y est pour rien. Un accident, mais on a récupéré le bébé… C’est comme la fuite de pinard : une blague de potaches. Tu te souviens ? C’est toi qui as eu l’idée dans une réunion d’écolos en les entendant se disputer sur leurs certifications… La pépinière… On essayait un lance-flamme. Tant qu’à faire, autant que ça serve à quelque chose. Pas terrible d’ailleurs le lance-flamme en question. Le notaire, oui, c’est celui qui voulait faire des recherches généalogiques autour de la base d’Agotchilho. C’est le fils du pharmacien qui nous a prévenus, un brave petit écolo lui aussi. Bon p’tit gars ! C’est lui qui a barbouillé les murs de papa. C’est bien, ces jeunes qui placent leur idéal « über alles » ! Le tracto, ce sont des imbéciles du coin, des histoires de chasseurs je crois, ou de bergers, mais là aussi… on récupère ! Et… Ah, oui, le directeur de supermarché ! Un tyranneau local qui jouissait d’emmerder son personnel et qui a voulu des « cadeaux », des « marges arrière » pour continuer à vendre le pain d’algues. J’étais là quand il s’en est pris à ce petit curieux, qu’on a dû mettre aux crabes (Clèm s’est redressée, livide, et Victor lui a saisi vivement la main pour la contenir)… Comment s’appelait-il déjà, c’est mon père qui s’en est occupé… (il se redresse et regarde Victor qui reste paralysé, le stylo enfoncé dans le bloc et la main gauche serrée sur celle de Clèm) J’oublie parfois les détails, vous savez…
- Hector, il s’appelait Hector, lui rappelle Piotr.
- Voilà… Piotr a une excellente mémoire. Hector… Eh oui, nous soutenons nos amis, nos collaborateurs, si lointains soient-ils, et celui-là était vraiment lointain, et nous l’avons soutenu contre ce tyranneau aux petits pieds. Mais il ne faut pas nous trahir, je pense à Hector, naturellement. Bref, ce bonhomme du magasin en question nous a beaucoup amusés. En dix minutes de conversation, nous l’avions convaincu de nous donner son magasin, sa femme, ses deux filles et les caissières qu’il forçait à coucher avec lui sur les cartons de la réserve. Mais nous sommes restés incorruptibles. Nous ne sommes pas des marchands de tapis, n’est-ce pas, mon cher Piotr ? Vous allez rire, Piotr venait de voir un reportage sur les dauphins de Méditerranée qui s’étouffent dans les sacs plastique que les touristes jettent à l’eau. Ça lui a donné l’idée du dauphin gonflable ! Pas mal, hein ? Allez, viens Piotr, nous avons du travail. (Il s’adresse à Victor, toujours figé) Et n’oubliez pas : les injonctions des Écolocroques, à paraître dès demain en publication intégrale, insistez bien, seront transmises dès que possible. Et les impressions positives (il détache les syllabes) po-si-ti-ves sur votre séjour !
Il éclate de rire et il sort suivi de Piotr et de son sempiternel sourire.
- Ah, j’oubliais : (il est revenu en arrière et passe la tête par la porte) Rudolf von Sebottendorf… Vous trouverez ses écrits et quelques autres dans notre bibliothèque. Je pense qu’il doit y en avoir une traduction française, si vous ne lisez pas l’allemand. Nous avons encore trois jours de navigation, les journées sont longues à bord d’un sous-marin lorsque l’on est passager…
Et il referme doucement la porte.
Clèm s’assied près de Victor qui lui lâche la main. Vladimir s’assied à son tour de l’autre côté de la table où il a posé l’ordinateur portable de Vic.
- Il est fou !!! Complètement cinglé ce type ! Et il dispose de… mégatonnes !!! souffle Clèm.
Victor regarde Vladimir qui pose un doigt sur ses lèvres : le lieu n’est pas sûr.
- On doit écrire, mon Canon. Aide-moi… C’est tout ce qu’on peut faire pour l’instant.
[1]: Le baron Rudolf von Sebottendorf, de son vrai nom Adam Alfred Rudolf Glauer, (9 novembre 1875 - 9 mai 1945), ingénieur allemand naturalisé turc, fut l’homme qui dirigea l’Ordre de Thulé. Cette organisation sectaire est célèbre pour avoir donné une base idéologique à certains Nazis aux débuts de la Seconde Guerre mondiale, en mêlant une idéologie antisémite à la philosophie occulte du Moyen-Orient. Avec la participation de Sebottendorf, l’organisation se mua rapidement de secte en un rassemblement d’activistes politiques réunis par l’envie de faire tomber la toute jeune République de Weimar. Etabli en Turquie, Sebottendorf était revenu en Allemagne pour y mener l’action de l’Ordre de Thulé. Ayant brusquement quitté l’Allemagne, il n’y revint qu’à l’occasion de la venue au pouvoir d’Hitler, mais échoua à rebâtir une influence politique au sein du nouveau régime. Il retourna rapidement en Turquie et se donna la mort à Istanbul en 1945. Sebottendorf mettra sur pied un journal, le ” Volkischer Beobachter “, afin de diffuser les idées de

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