LE RITUEL D’ÔOUMLOC / P1C1E18
P1C1E18 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 18)
LE RITUEL D’ÔOUMLOC / P1C1E18
C’est l’histoire où se jouent les destins de Jules, de Rébéquée et d’Hélène.
Jeudi 14 avril
23 heures
Agotchilho
La porte s’est ouverte.
- Tiens, se dit Jules. Tiens donc… De la visite…
Toujours ce bruit de fond sur lequel, dans lequel, vient battre le tambour.
Il se retourne lentement, lentement parce qu’il est devenu lent, que ses gestes, à l’instar de ses pensées, sont ralentis et… désincarnés, oui, c’est cela, désincarnés et en même temps clairement perçus, comme de l’extérieur, Jules se voit, se « contemple » du dehors, mais il est dedans, bien sûr, dedans sa tête. C’est cela, la cuite lucide. Il se sait tourner la tête au moment même où il la tourne et il se sait voir la porte qui s’ouvre, et ce décalage instantané le fait rigoler, Jules, rigoler, mais alors ! à un point tel que le Chocho qui a ouvert la porte en reste comme deux ronds de flan ou deux rondelles de patate, parce qu’il est trop pâle pour des rondelles de saucisson et même d’andouille comme le pense Jules que cette idée fait hurler de rire, plié en deux sur sa chaise et les yeux brouillés des larmes du rire, parce que sa cuite vire petit à petit de la cuite lucide à la cuite hilare, et que le Chocho ne sait plus quoi faire tandis qu’Hélène se réveille du coup et que Rébéquée lui caresse la nuque pour la rassurer quand elle la sent se raidir parce qu’elle a vu le Chocho, mais alors elle regarde Rébéquée et elle sourit avant de replonger son museau dans son cou, toute alanguie, dans le battement sourd du tambour.
Le Chocho stupide est écarté d’un geste par la vieille femme,
- Tiens, v’là la plus belle ! Alors Mémé, tu nous emmènes au bal ? Sont tristes tu sais, tes gugusses, même pas capables de boire un coup avec les invités. T’entends, patate ? (il interpelle le garde qui s’est placé derrière
Rébéquée regarde la scène avec le sourire, et puis, voyant Jules avancer vers les Chochos et prévoyant du grabuge, elle relève doucement Hélène et se lève aussi pour s’apercevoir de son impuissance, de ses muscles mous, de son vertige… Elle en pâlit d’un coup, mais Jules continue sur sa lancée :
- Et toi
Il est près de la toucher.
Elle recule d’un pas, remplacée par deux énormes Chochos, comme ils n’en ont pas encore vus, presque sphériques de muscles, mais enrobés d’une sorte d’embonpoint diffus et à l’inverse des autres, velus et peut-être le front moins bas, au bourrelet moins marqué, quoique dotés d’un regard vide et stupide, sous la nudité desquels pendouille un sexe minuscule et qui saisissent sans un mot Jules par les bras, d’ailleurs sans violence particulière, pour l’entraîner tout vitupérant.
Du coup, Rébéquée s’avance, et se retrouve face à
- Laissez, les Boules ne lui feront aucun mal. Vous allez nous suivre, toutes les deux. Il faut que vous nous suiviez, et je vous crois assez dignes pour ne pas me contraindre à vous forcer à le faire alors que vous n’êtes pas capable de résister. Nous vous savons guerrière et honorable et vous avez gagné mon respect et celui de mon peuple, mais nos lois et nos coutumes obligent. Ce n’est pas par crainte que vous avez été drogués, la poudre d’Amour que nous vous avons administrée l’a été dans les formes et toutes les Goums y ont été soumises au cours de leur vie. Ce n’est pas par crainte que nous l’avons fait, mais par respect de nos lois. Suivez-nous de votre plein gré, ne me forcez pas à vous faire emmener. Votre ami n’a pas votre sagesse, et vous le retrouverez là où nous allons. Emmenez votre amie…
Et elle tourne les talons.
Le battement obsessionnel du tambour soutient les pas hésitants de Rébéquée qui entraîne Hélène titubante par la taille.
Pieds nus (leurs chaussures leur ont été enlevées avec leurs vêtements), elles s’avancent sur le sol d’ardoise polie et s’enfoncent dans le couloir qu’elles ont suivi en venant. En regardant par-dessus son épaule, Rébéquée croit reconnaître le Chocho concierge qui les suit en ricanant.
La rotonde où ils se sont arrêtés… La porte étanche, le couloir plus sombre, plus étroit.
Hélène, toujours en demi sommeil, se laisse entraîner, un vague sourire aux lèvres.
Rébéquée lutte pour garder, pour retrouver conscience, mais cette torpeur tenace reste lourdement présente et la fait trébucher sur les irrégularités du sol.
La rumeur sourde s’est accentuée, précisée. Un piétinement. Le piétinement d’une foule immobile aux pieds nus.
Elle la voit cette foule, lorsqu’ils débouchent dans la grande salle où ils ont assisté à cet incroyable accouchement, il y a… longtemps ?
Hier…
La foule d’hommes et de femmes mêlés, tous nus cette fois… Rébéquée se souvient des tuniques qui hier couvraient les hommes. Pieds nus, ils marchent sur place, lourdement. La foule qui les regarde. En marchant sur place. Balancée d’un pied sur l’autre, genoux écartés et mains sur les genoux, comme des sumotoris. Gauche, droite, gauche, droite…
Et le battement lourd d’un tambour invisible. Non, pas invisible : derrière les colonnes de flamme éblouissantes, près des trônes de pierre, un de ceux que
Les trônes de pierre sont toujours occupés par les mêmes femmes qui s’y trouvaient lorsque Jules et Rébéquée se sont faufilés dans la salle, celle du milieu tenant son bébé serré sur sa poitrine, les deux autres avec leur ventre rond.
Face au trône central, nu lui aussi, car on lui a retiré sa grossière tunique, Jules, debout, est maintenu bras écartés par ceux qui l’ont entraîné, comme crucifié dans le vide face à
Jules silencieux, effaré par ce spectacle où il ne comprend pas son rôle, assommé d’incompréhension et d’ivresse…
Jules maintenant secoué d’un rire que l’on entend par-dessus le battement obstiné dont la cadence se presse, se précise, temps fort, temps faible, avec le balancement de la foule qui s’accroît sur le temps fort, comme un appel qui se précipite…
Jules qui joue à balancer les hanches et son petit bedon, comme une bayadère de carnaval, ses petites fesses serrées tressautant à la mesure de son rire.
Quatre autres femmes se sont placées près d’elles, deux à gauche, près d’Hélène, deux à droite, près de Rébéquée, et elles ont posé les mains sur la margelle avant de s’agenouiller, penchées en avant.
Derrière elles,
Et puis elle s’est redressée, a levé une main, et d’un coup, tout s’est tu, le Boule a laissé son lourd bâton reposer sur la dalle, le piétinement a cessé et tout s’est figé.
Ne subsiste qu’un écho souterrain du battement qui s’attarde quelques minutes, comme par un effet de persistance auditive jusqu’à ce que
Rébéquée, quasiment abstraite d’elle-même, a vu un bouillonnement troubler de reflets lumineux l’eau noire du bassin, devant elle, sous ses yeux.
Hélène, près d’elle, le front posé sur ses deux mains liées, rit aux anges en balançant les hanches au rythme des pulsations du rhombe.
Le battement souterrain s’est tu.
Rébéquée a vu la forme sombre émerger.
L’énorme forme sombre où jouent des reflets mordorés.
Sans rien dire, sans rien faire, sans rien savoir peut-être de ce qu’elle voit, elle voit, elle voit paraître l’énorme, le gigantesque crabe, d’un bleu nuit d’une profondeur presque palpable, et qui semble parcouru d’irisations qui se propageraient dans l’épaisseur même de sa matière, luisant d’eau noire dans la lumière vive des grandes torches blanches.
Elle voit la forme sortir lentement de l’eau et s’avancer sur le sol d’ardoise, avec les légers grincements de ses pattes dures, se dresser, dresser ses pinces énormes, dans l’exacte cadence des ronflements du rhombe.
Elle voit le crabe, étourdie par ce ronflement, elle le voit se dresser derrière Jules, Jules, son copain Jules, elle le voit.
Elle le voit et ne dit rien. Rien.
Elle entend le rire de Jules, le rire de son ivresse, que le battement des pieds ne couvre plus. Elle entend quand il se tait, comme s’il s’éveillait.
Elle voit la pince ouverte s’élever dans son dos.
Elle entend Jules, son copain Jules, se mettre à déclamer, dans son ivresse devenue solennelle :
« Me voici devant tous un homme plein de sens
Connaissant la vie et de la mort ce qu’un vivant peut connaître[1]… »
Elle voit, elle entend le claquement net de la pince, qui résonne comme un gong, comme si, creuse, elle sonnait, en se refermant, la fin d’un jeu dérisoire…
Elle voit.
Le jet écarlate du sang.
La tête qui tombe.
Le corps qui tombe, relâché d’un coup par ceux qui le maintenaient et qui s’en écartent éclaboussés de rouge.
Le corps qui tombe, s’effondre sur lui-même.
Elle le voit.
Elle voit le corps inerte, entraîné dans l’eau noire par le crabe qui se retire.
Elle voit la tête, restée là, poissée de sang dans la lumière brutale des torchères ronflantes, un vague rictus de surprise aux lèvres.
Et ses yeux qui se fanent.
Le rhombe s’est tu.
Elle se sent soulevée par les hanches, soulevée, le regard soudé à la tête de Jules, de son ami Jules, que le vide de son esprit l’a empêchée de prévenir, dont elle n’a pu prévoir…
La femme du fauteuil a posé son enfant, et puis elle s’est accroupie et du plat de la main, doucement, tendrement, elle a poussé la tête dans l’eau noire du bassin. Et puis elle s’est redressée, une sorte de douceur luisant au fond des ses larges yeux noirs fixés dans ceux de Rébéquée. Et puis elle a repris son enfant et s’est assise de nouveau, le visage de nouveau impassible.
Le cri d’Hélène l’a fait sursauter.
Elle-même a crié lorsqu’elle a été prise.
Prise.
Prise.
Prise…
Jusqu’au noir de l’inconscience.
[1] Guillaume Apollinaire, « La jolie rousse »

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