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LE ROMAN MALFORT / P1C2E7

P1C2E7 (Partie 1 / Chapitre 2 / Episode 7)

 

LE ROMAN MALFORT  / P1C2E7

  C’est l’histoire où l’on découvre quelques aspects du roman familial des Malfort, et où Béatrace glisse en Amour sans même s’en apercevoir.

  Samedi 16 et dimanche 17 avril
Saint Tignous sur Nivette

 
L’immeuble de la Lanterne a été bâti dans le vieux Saint Tignous sur Nivette, au pied du château de glorieuse mémoire. En fait, les Malfort possèdent depuis plusieurs générations, cette petite maison basse, d’ouvrier ou d’artisan comme on dit dans la famille, et ils se transmettent de père en fils ses particularités singulières : la modeste bâtisse, qu’un historien local a datée du 16ème siècle pour la construction et du 12ème siècle pour les fondations, recèle dans sa cave, derrière une porte vermoulue dissimulée sous d’archaïques casiers à bouteilles, le débouché d’anciens souterrains oubliés de tous. Un de ces historiens locaux, curieux passionné et farfouilleur impénitent a même trouvé des restes d’outils anciens sous lesdits casiers. Des outils de menuisier a-t-il déclaré en brandissant un fer rouillé qui a dû être utilisé pour un rabot à bouveter, mais aussi une tarière de charpentier, et quelques fers de sabots de mule…

 
Il a vu l’entrée du souterrain, effondré au troisième mètre, et a souhaité, en tirant la langue et en roulant des yeux de cocker, engager des fouilles. Ce qu’a refusé Eusèbe Malfort qui a prétexté des risques d’éboulement. En réalité, Eusèbe préfère conserver secret ce jardin d’aventures où il a éprouvé le même plaisir de gamin à initier son fils aux joies de la spéléologie mystérieuse de Saint Tignous sur Nivette que son père en avait eue en l’initiant, lui.

 
Parce que le souterrain est très accessible : il suffit de contourner l’éboulis pour se retrouver dans un boyau propre et sec, à la source d’un immense labyrinthe.

 Il l’a suffisamment exploré pour se retrouver dans les caves du vieux château qu’occupait

la Kommandantur, ce qui va assurer la gloire de son groupe de Résistance ! De l’intérieur de la cave, il a découvert un débouché dans les douves, sous un roncier inextricable poussé sur une courtine effondrée. Discrète à souhait, cette deuxième entrée ne risquait pas de compromettre son propre accès qu’il a gardé secret, même vis-à-vis de ses amis, et donc de prolonger le jeu familial : il a eu grand soin de boucher les communications entre les caves du château et le reste des souterrains.
  Mais il n’a pas tout exploré de ce réseau oublié, qui s’étend sur plusieurs kilomètres en direction de la côte, et qui, pensait-il, a dû abriter une histoire ignorée, et sans doute destinée à le rester.

À certains endroits, il s’est heurté à des passages murés, à des salles sans issues…

 
Partout, le sol des galeries est propre, dallé ou à rocher vif, et nulle part on ne remarque de ces graffitis ou de ces vestiges qui, si ténus soient-ils, ouvrent les portes du passé aux yeux des amateurs. D’ailleurs, ce n’est pas un ensemble construit, mais plutôt un réseau de galeries creusées à même la roche tendre ou dans les terrains mous et argileux de la plaine. Mais creusées avec une habileté telle qu’elles ne se sont pas effondrées, qu’elles sont restées intactes, « comme neuves » avait remarqué son père, Honoré Malfort, avec le même étonnement qui avait été le sien lorsque son père à lui, Pierre Malfort, dit Pierre Caillou, compagnon charpentier, lui avait, pour ses quatorze ans, fait découvrir le « secret de la famille ».
 
Pour faire durer la tradition, l’exploration se fait toujours au quatorzième anniversaire du dernier fils, commence à la bougie, et se poursuit à la calbombe (il faut la remplir, l’allumer, la régler, avec toutes les odeurs du carbure, un régal), pour s’achever à la lampe électrique dans les recoins les plus profonds après que l’extinction de la calbombe a plongé « l’expédition » dans les angoisses de la nuit.
« L’expédition » est bien sûr préparée de longue date et en grand secret par un père affairé et un grand-père fébrile, lorsque celui-ci est en état de le faire, et cela a été le cas jusqu’ici, avec de succulentes engueulades entre père et grand-père lorsque l’obscurité se referme sur le groupe, et qui s’achève dans les rires avec le retour de la lumière :
- T’as oublié le carbure, bougre de fils de con !!
- Oui papa, mais je pensais que tu l’avais mis dans ton sac !!
- Mais non, c’était ton travail, ça, attends, je regarde… (et c’est là, alors que l’angoisse fait battre très fort le cœur du petit, qu’il sort la torche électrique pour fouiller les sacs) Ben non, tu vois bien qu’il n’y en a pas !! Comment faire sans lumière ?
Et invariablement, le petit dit à ce moment-là :
- Ben on a la lampe électrique, non ?
- La lampe électrique, reprend le père, la lampe électrique… Tiens, c’est vrai ça, je n’y avais pas pensé ! Heureusement que tu es là, sinon, on était fichus !!!
 
Donc l’immeuble de la Lanterne jouxte la petite maison des Malfort et Eusèbe s’est ménagé un passage entre les caves des deux immeubles.

Ses archives personnelles, ses archives secrètes, ont été enfermées par ses soins dans une pièce qu’il a aménagée lui-même dans le dédale souterrain. Il a poussé le souci de discrétion jusqu’à installer une ligne électrique et une ligne téléphonique camouflées, enterrées devant et derrière l’éboulis de l’entrée. Comme ça, pour le plaisir du jeu. 

 
Il y a réuni des « souvenirs » : tous les documents personnels qu’il a récupérés après la guerre. Mais aussi toutes les archives de la Kommandantur, et en particulier les dossiers des collaborationnistes de toute la région, ce qui explique en grande partie l’impunité politique dont il jouit et la grande liberté éditoriale qui est la sienne : plusieurs conseillers, présidents ou fonctionnaires revêches et intrigants qui lui cherchaient noise se sont trouvés vigoureusement épinglés, documents à l’appui, alors qu’ils pensaient s’être faufilés entre les mailles, et du coup, les autres ont pris pour habitude de filer doux devant Malfort (qu’on appelle LE Malfort dans les milieux « bien informés ») dont on se demande ce qu’il sait vraiment, et à propos de qui et de quoi.

 
Il a d’ailleurs fait l’objet, pendant un temps, de procès en diffamation et de pressions diverses qui ont entraîné de cinglants retours de bâton.
 
Et puis il y a eu des menaces physiques, et ses anciens amis du réseau ont dû intervenir (discrètement mais vigoureusement) pour « régler » les choses. Deux ou trois hommes de main ont alors disparu mystérieusement et les instigateurs des menaces ont eu de si mauvaises surprises (via le Canard Enchaîné parfois, ou la radio) qu’on a fini par le laisser tranquille.

  Et puis sa femme, son ancienne compagne d’aventures, la mère de son Arthur de fils, est morte dans un accident de voiture : les freins de la Traction ont lâché dans un virage au-dessus de Lourdes. Et il est resté seul avec son journal et son fils qu’il a élevé.

Et voilà l’histoire. 

 
Et voilà pourquoi il râle de ne pas être grand-père à bientôt soixante quinze balais, pour pouvoir montrer les souterrains à son petit-fils.
Mais ça, c’est une autre histoire.

 
Il y a longtemps qu’il n’y était pas retourné. Et il a été surpris d’entendre Arthur lui demander d’emmener Béatrace dans l’expédition, arguant du fait qu’elle devait participer à la recherche de ses amis. Mais… Bon, soit, après tout, sa défunte épouse aussi était un peu… allumée, du temps de sa jeunesse.
 
Expédition, c’est le mot juste. Après une longue discussion, ils ont décidé d’attendre le surlendemain pour l’entreprendre, pris entre les soucis rédactionnels, la fusion des éditions,  et la reprise de fonction d’Eusèbe. Et puis, après-demain, on sera dimanche, il y aura moins de mouvement au journal et on sera plus libres.
Et il y aura peut-être du nouveau du côté des « Écolocroques ».

On s’est donc donné rendez-vous dimanche matin au journal.

 
Le samedi, Arthur est descendu seul, en éclaireur, pour déblayer les passages plus ou moins obstrués ou éboulés.
 
Béatrace est passée au Matois, et les voûtes de la salle de rédaction du couvent des Marmoréens lui ont paru bien désertes et bien silencieuses.

Alors, elle est rentrée chez elle. L’amant secret était sorti et lui avait laissé un mot : je vais à la rave de Marinoval, rejoins-moi !
Comme si elle pouvait avoir envie de se trémousser dans les décibels ! Bah, au moins elle sera tranquille ! Elle en profitera pour relever tous les articles parus sur le radon et toute la doc utilisée pour les rédiger.

Elle a donc dormi seule (des vacances) et puis elle est retournée au Matois.

 
Elle a quand même trouvé quelque chose d’intéressant : les mesures de radioactivité dépendent du vent !
Si le vent souffle du Nord, la radioactivité est plus forte au Sud, et inversement si le vent souffle du Sud. De plus, la radioactivité semble apparaître à quelques mètres du monument, sans que rien ne puisse l’expliquer, dix mètres au Nord ou dix mètres au Sud, ou à l’Est, selon le vent toujours. Comme si le monument constituait une sorte de pivot éolien, ou de girouette radioactive
On attendait une prochaine campagne de mesures pour préciser son origine. Pour l’instant, on était sûr de sa présence, mais cette manifestation capricieuse semblait incompréhensible.
 
A tout hasard, elle a rédigé un mémo qu’elle a envoyé par mail à la Lanterne. Eusèbe l’a appelée pour la féliciter de son travail, sans pouvoir en dire plus, puisqu’ils n’ont pas d’autres éléments que de vagues soupçons…

 
Les effondrements semblent être plus importants que prévu, à croire que les voûtes ont été abattues volontairement, et Arthur, rageur, en a transpiré longtemps : déblayer, étayer… La cave de la petite maison s’est peu à peu remplie des déblais qu’il dégage péniblement à la pelle et à la brouette. Eusèbe lui a proposé une aide qu’il a repoussée d’un haussement d’épaules avant de retourner frotter ses ampoules au manche de la pelle.
Il a fallu réparer les lignes électriques et téléphoniques.
Curieusement, l’accès à la salle des archives n’a pas été occulté et les archives elles-mêmes sont restées intactes. Ce n’est que l’entrée du tunnel d’accès qui s’est effondré sur une vingtaine de mètres.
 
Bref, le dimanche aussi y est passé.

  C’est pour cela que, le dimanche matin, (à l’heure de la messe, ne peut s’empêcher de penser Béatrace que cette manifestation folklorique amuse toujours autant, surtout qu’ici on aurait plutôt tendance à l’intégrisme et que les messes sont souvent en latin avec encens (elle aime bien l’odeur) et tout un bazar de cloches et d’enfants de chœur en surplis), le dimanche matin donc, lorsque Béatrace gare la Deuche dans la cour de

la Lanterne, elle la trouve déserte. Pas de Toto le dimanche : il est « à messe ».

  Bien sûr, il y a toujours quelqu’un : un journal, ça ne s’arrête jamais. Il y a Jules Mouchoir à qui elle trouve petite mine : ce garçon manque de santé, il est pale, il boite (forcément, son plâtre), il n’ose pas la regarder en face. Elle l’intimide ? Béatrace, amusée, feint de trébucher pour se retenir à lui au passage et se frotter un peu… Il rougit comme un collégien surpris à regarder des publicités de sous-vêtements féminins dans « Elle ».
- Oh, excusez-moi Monsieur Mouchoir… Monsieur Malfort est là ?
Mouchoir balbutie un peu, effaré par cette fille incroyable qui vient se frotter les nichons en se raccrochant à son bras et qui réussit à être excitante malgré une moustache de sapeur :
- Il est, oui, il est là-haut, dans le bureau, avec M’me Marty… je… il a dit qu’il vous attend… Je…
Béatrace lui adresse un lumineux sourire et cligne trois fois des longs cils de ses paupières :
- Vous… ? Oui ??? Vous ???
- Je… (le pauvre Mouchoir perd le fil, ce qui provoque le fou rire de Béatrace, fou rire qui achève le secrétaire de rédaction, pour le coup foudroyé et qui tourne au livide) je… vais vous conduire.
- Mais je connais le chemin, ne vous dérangez pas… Au fait, vous savez que vous êtes très mignon ?
Anéanti, Jules Mouchoir hésite entre sourire et larmes lorsqu’elle lui plante une bise parfumée à la fraise sur le bord des lèvres, avec un chatouillis de moustaches soyeuses, avant de s’envoler dans les escaliers…
En grande forme Béatrace ! Elle adore ce rouge à lèvres à la fraise.

Jules s’effondre sur une banquette du hall, les yeux perdus dans les nuages de la félicité.
 
Dans le bureau, Eusèbe et M’me Marty discutent âprement de ce qu’il y a lieu de faire, sans parvenir semble-t-il à se mettre d’accord : en parler aux « autorités », ne rien dire ? Prévenir de leur expédition ?

Ils se taisent à l’arrivée de Béatrace qui du coup s’angoisse :
- Je suis en retard ? (Pourtant elle a fait vite et s’est limitée à une « tenue de combat » standard : jeans et pull et chaussettes blanches avec des baskets, sans effets de petite robe aguichante). Arthur n’est pas là ?
- Non Béatrace, répond le Dragon. C’est nous qui sommes en avance. Et Arthur n’a pas fini de déblayer le passage. Nous allons devoir remettre notre expédition à demain. Et nous nous demandions s’il valait mieux prévenir…
- Prévenir qui ? grogne Eusèbe Malfort. Le Président ? Le Préfet, les gendarmes ? Pour quoi faire ? Vous croyez qu’ils risqueraient des représailles pour nous aider ?
Un silence…
- On garde tout ça pour nous, tranche Eusèbe. Ils ne feraient pas un geste pour nous sauver si besoin était mais ils seraient prêts à nous charger de tous les maux pour se dédouaner. Gardons les mains libres. Pas un mot : motus et bouche cousue !
- Botus et mouche cousue ne peut s’empêcher de reprendre Béatrace qui a des lettres dupondtiques, avant de gloups, se cacher la bouche de la main avec un « pardon » confus devant les regards d’incompréhension consternée de ses interlocuteurs. Et, d’ici là, on ne peut rien faire ?
- Si, nous avons tous un travail : vous, vous allez retourner creuser cette histoire de vent et de radon, moi, je vais réparer les lignes électriques des archives qu’Arthur finit de dégager et Jeanne va assurer les transmissions en cas de besoin, et veiller pour le cas où de nouvelles informations nous parviendraient.
- J’y vais, obtempère Béatrace très petit soldat (ce qui fait presque sourire le Dragon), vous… vous direz à Arthur que je suis passée… (ce qui fait sourire plus largement le Dragon qui envoie un clin d’œil à Eusèbe qui, lui, lève les yeux au ciel).
- Mais bien sûr, mais bien sûr…
 
C’est ainsi que pour la première fois de sa vie, Béatrace a préféré un week-end archives météo à un week-end rave. Et qu’elle ne s’est même pas rendu compte de l’incongruité de la chose.

 
Ah, l’Amour…

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