LES ARMES DU HAI II / P1C2E22
P1C2E22 (Partie 1 / Chapitre 2 / Episode 22)
N°48 / LES ARMES DU HAI II / P1C2E22
C’est l’histoire où Victor et Clémentine assistent avec stupéfaction à la terrible démontration de force du Hai II qui révèle quelques unes de ses armes.
Nuit du mercredi 20 avril
Hai II
Minuit. Les heures s’écoulent lentement à bord du Hai II. Victor referme son ordinateur, Clèm repose son livre… Un jour de plus…
- On va se coucher ?
Lassitude de cet enfermement, de l’air « en boîte » comme dit Clèm, de l’attente… Lassitude de l’absurde subi, de l’impuissance surtout, qui les condamne à cette sorte de collaboration imposée…
- Venez, le Numéro Un vous invite à prendre l’air !
Vladimir a ouvert la porte à la volée.
- Ouf, six jours enfermés, je commençais à rouiller, sourit Clèm.
- Et c’est en quel honneur ? demande Vic.
- Je n’en sais rien, suivez-moi…
Le sous-marin semble pris dans de vigoureux remous… Le bruit des vagues et le balancement de la coque laissent penser que l’on fait surface.
De nouveau, les longues enfilades de coursives étroites du « secteur technique », la salle du PC de navigation couverte d’écrans, de voyants, de commandes diverses… Les marins assis, silencieux, à leur poste… Le petit ascenseur où Vladimir les guide leur est inconnu. Ils débouchent au sommet de la « cathédrale », sur une vaste plate-forme bombée d’acier épais. D’ici, ils dominent la masse énorme du navire, noire, basse, toute en courbes ventrues.
Le Numéro Un est déjà là. Deux officiers prennent des mesures avec des appareils qu’ils ne connaissent pas.
Tout autour du Hai II, la mer est sombre, agitée d’une sorte de remous constant qui transmet son frémissement à la lourde coque. Le ciel parcouru de nuages bas éclairés par une lune glacée semble marcher vers un horizon souligné d’une ligne plus claire, comme si l’eau s’y faisait moins dense.
Pas de vagues. Pas de vent. Il fait froid.
Deux panneaux de coque sont soulevés et découvrent deux puits obscurs. De l’un d’eux émerge la grue qu’ils ont déjà vue à l’œuvre et qui a entrepris d’extraire un lourd cylindre métallique du puits voisin. Ce sont les mêmes cylindres qu’ils ont vu décharger au large de Gibraltar. Le cylindre oscille au bout de son câble, mais ici, aucun Chocho n’y est perché pour guider la manœuvre. La grue pivote jusqu’au dessus de l’eau et le cylindre, décroché brusquement, tombe à l’eau dans un grand éclaboussement. Un autre puits s’ouvre et un second cylindre est lancé à l’eau.
- Bon voyage ! s’écrie le Numéro Un manifestement satisfait.
Le Hai II a frémi : il s’est remis en route, lentement. L’eau reste troublée du même remous qui perturbe toute la zone. Le sous-marin glisse au ras de la surface, silencieux, sans laisser de sillage. Le lieu d’immersion des cylindres n’est plus visible, les dernières traces d’écume disparaissent, comme absorbées dans les profondeurs.
La grue est repliée dans son logement et les panneaux se referment.
- Allons, mes amis, redescendons après ce bol d’air… Suivez-moi au PC, je voudrais vous montrer quelque chose…
Revenus dans l’atmosphère de silence studieux du PC, ils suivent le Numéro Un qui rejoint un officier devant une console où s’affaire un marin : sur un large écran verdâtre ondulent des irisations qui montent toutes vers le haut de l’écran, à droite, où elles s’intensifient. Ici et là, des spots de formes et de couleurs diverses, accompagnés d’étiquettes où figurent des chiffres…
- Eh bien, Commandant, où en sommes-nous ?
- Nos suiveurs sont toujours en approche, Monsieur…
Le Numéro Un se tourne vers Clèm et Vic, Vladimir restant en retrait :
- Je vais vous donner quelques explications, mes chers amis… Vous avez dû trouver étrange que je fournisse aussi facilement des indications à ceux que nous souhaitons soumettre, n’est-ce pas ? Après tout, ce ne sont pas des enfants de chœur et ils sont bien armés. Alors vous pouvez être sûrs qu’après nos petites démonstrations, ils ont tout de suite envisagé de nous écraser sous leurs bombes, de nous investir sous leurs troupes d’assaut ou leurs commandos spécialisés… Et cependant, une chose les retient : nous. La dissuasion que représentent nos deux sous-marins lanceurs d’engins. Nous venons de démontrer leur vulnérabilité. Trois de leurs capitales, Moscou, Washington et Lourdes, auraient pu être anéanties ! Deux capitales historico-politiques et, si j’ose dire, une capitale hystérico-idéologique… Deux l’ont été par missiles, la troisième par « infiltration », et ils vont traquer partout des cinquièmes colonnes fantômes. (Il éclate de rire) Grâces soient rendues aux Chochos du coin !!!
Donc, leur priorité actuelle est de nous traquer et de nous détruire, nous les SNLE, comme ils disent, les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins.
Notre priorité aurait donc dû être la discrétion ! Et cependant, nous leur envoyons des photos, nous faisons surface, nous lançons des missiles « à blanc » dont les départs sont bien visibles et les trajectoires peuvent être reconstituées… Toutes opérations éminemment repérables ! Soyez assurés que leurs satellites veillent et regardent !!! Serions-nous aussi bêtement imprudents ? Bien sûr, le Hai I n’est pas repéré et n’est pas prêt de l’être dans l’Antarctique ou dans le Pacifique où il évolue. Et cela les empêche de nous atomiser de manière spectaculaire parce qu’ils connaissent nos capacités de riposte. Mais ils me savent à bord du Hai II, vous leur avez abondamment signalé, et je vous ai, bien sûr, laissé dire…
Donc, ils ont choisi de nous traquer autrement, de nous détruire discrètement… Ils ont lâché à nos trousses leurs SNA, leurs sous-marins nucléaires d’attaque… Parce qu’ils sont persuadés de leur supériorité dans ce domaine… Persuadés de disposer du meilleur matériel, des meilleurs équipages, du meilleur armement… Nous, nous ne sommes que des terroristes, n’est-ce pas ? Un peu plus évolués que les kamikazes de tout poil auxquels ils sont confrontés d’ordinaire, mais limités, limités…. Mon cher Capitaine, expliquez-leur le fonctionnement de cet appareil…
- Il s’agit d’un télémagnétomètre, un instrument de détection totalement révolutionnaire. Jusqu’ici, les sous-marins utilisaient surtout des sonars passifs, et nous en sommes bien sûr équipés : ce sont des appareils d’écoute qui identifient les bruits sous-marins et bien sûr les navires. Les sous-marins modernes, comme le nôtre, sont très silencieux. Et ceux de la génération suivante le sont encore plus. Par ailleurs, vous avez dû remarquer le revêtement anéchoïque, qui absorbe les sons émis par les sonars actifs des chasseurs de sous-marins, et qui recouvre la coque. Il est donc difficile de nous repérer ainsi, sauf imprudences, ou durant nos séquences de tir… Et pour nous, il est très difficile de repérer nos adversaires, parce que les SNA ne sont, par fonction, jamais imprudents. De plus, les courants influent sur la propagation des sons et nous sommes dans une zone de turbulences marines…
- Mais, ne peut se retenir de demander Victor chez qui le journaliste est toujours présent, et les radars ?
- Les ondes électromagnétiques des radars ne sont pas utilisables dans l’eau, qui les absorbe très vite. Alors que les ondes sonores s’y propagent très bien : on peut entendre un son jusqu’à une distance de
Le Numéro Un éclate de rire à cette franche plaisanterie…
- Donc, reprend le Commandant, nous avons mis au point ce système de détection tout nouveau qui fonctionne en liaison avec l’un de nos satellites, le télémagnétomètre. Schématiquement, il mesure les variations du champ magnétique terrestre en fonction des objets qui s’y trouvent disposés : le magnétisme du fond océanique est mesuré en référence avec ses variations naturelles d’origine géologique, et c’est ce magnétisme qui se trouve modifié par la présence de corps métalliques massifs comme les navires… ou les sous-marins. Leur vitesse est mesurée, la profondeur de leur immersion éventuelle, la direction de leur déplacement, bien sûr, mais aussi les caractéristiques de leur environnement marin : les grands courants provoquent ces irisations que vous observez, qui sont la traduction géomagnétique du mouvement des masses d’eau… Ainsi venons-nous de quitter une cheminée où s’enfonce le Gulf Stream au terme de sa course septentrionale et…
- Nous en reparlerons plus tard, l’interrompt le Numéro Un…
- Pardon, je m’égare…
- Ce n’est rien, (le Numéro Un lui tape amicalement sur l’épaule en souriant) notre Commandant est passionné par son sujet… Reprenez…
- Oui, ainsi pouvez-vous reconnaître notre Hai II dans ce spot blanc en forme de flèche ; les objets que nous venons de larguer et qui sont maintenant sur le fond par
- Ils sont sûrs d’eux et de pouvoir nous atteindre. D’ailleurs nous avons ralenti pour les laisser s’approcher… Nos Murènes sont prêtes, Commandant ?
Le Commandant arbore un sourire vorace :
- Nos Murènes sont prêtes, Monsieur !
- Eh bien… faites !
- Des Murènes ? s’inquiète Clèm ?
- Vous devriez connaître ce poisson des trous rocheux qui dévore les curieux qui le dérangent, reprend le Numéro Un fort réjoui. Elle jaillit de son trou comme l’éclair et frappe ! Encore une merveille de notre centre de recherche ! Ces imbéciles d’Alliés ont pensé s’emparer de tous nos savants à la fin de la guerre… Bref… Nous avons su développer et enrichir ce potentiel…
- Mais, objecte Victor, la vitesse…
- Sept cents kilomètres heure…
- C’est impossible…
- C’est ce que l’on appelle l’hypercavitation. Les Russes ont tenté de mettre au point un système de ce genre, qu’ils ont appelé le Shkvall, bien moins perfectionné que notre Murène : l’engin est entouré d’une bulle dans laquelle il glisse sans frottements et sans traînée. Il est propulsé par une fusée sous-marine. Cela produit un sifflement très particulier que l’adversaire lorsqu’il en a le temps, peut observer, mais pas comprendre ! s’esclaffe le Commandant. Et comme il est en plongée et que ses systèmes de transmission restent limités dans cette situation, alors que les nôtres le sont beaucoup moins, il ne peut même pas communiquer ses observations, continue-t-il très satisfait.
- Et puis, boum ! enchaîne le Numéro Un. Allons-y, envoyez, commandant !
- Stoppez les machines ! Arrière toute position de tir !
Clémentine a pris la main de Victor. Très pâles, ils suivent l’avance des deux flèches rouges qui, du coup, semblent s’approcher plus vite. Ils ont à peine ressenti les effets du freinage provoqué par l’inversion de la propulsion, puis du pivotement du sous-marin dont la flèche blanche se tourne vers les deux autres.
- Notez que nous leur faisons face par panache et pour gagner du temps, mais nous pourrions très bien envoyer les Murènes en poursuivant notre route, les engins changeraient eux-mêmes de cap, précise le Numéro Un.
Les marins assis devant leurs consoles se tendent manifestement dans la fièvre de la bataille imminente.
- Murène 1, Tube 1. Programmez cible 1.
Un point rouge s’allume sur l’écran dans l’étiquette d’identification de l’un des sous-marins qui maintenant s’approche nettement.
- Cible 1 à 80 miles… indique le marin chargé de la console.
- Immersion périscopique, ordonne le Numéro Un, je tiens à ce que nos amis assistent à cette première victoire…
- Merci, ce n’est vraiment pas… commence Clèm, mais une pression de la main de Victor la réduit au silence.
- Silence pour identification, ordonne le Commandant.
Tout semble s’arrêter…
- Inutile, Commandant, répond l’un des marins coiffé d’un casque, identification acquise : deux SNA classe Los Angeles en plongée d’attaque.
- Eh bien, dans un quart d’heure,
Victor serre la main de Clèm dans la sienne…
- Ouvrez Tube 1 ; chargez Murène 2 Tube 2 et programmez sur cible 2, enchaîne le Commandant. Et puis, avec un regard réjoui au Numéro Un : à vous l’honneur, Monsieur.
Le Numéro Un se redresse et commande :
- Feu !!!
Le marin appuie sur un bouton rouge de son pupitre. Un frémissement.
- Regardez cet écran, mes amis, c’est la vision périscopique…
La mer jusqu’à l’horizon, argentée sous la lune sortie des nuages… Et puis une ligne phosphorescente, un sillage lumineux qui s’éloigne à une vitesse folle…
- Donnez-nous le chant de
S’élève un sifflement modulé, harmonieux, entre chant et miaulement, qui s’éloigne lentement en s’affaiblissant. Le marin tourne un potentiomètre pour augmenter le volume du son et le suivre malgré son éloignement.
- Tube 2, feu !
Une secousse légère et sur l’écran du périscope, un deuxième trait lumineux dessine le second sillage.
- Plongée
Le périscope s’aveugle et les manœuvres se poursuivent en silence, seulement marquées par la succession brève des ordres. Le sifflement se poursuit, modulé comme une plainte par l’interférence des deux sons.
- Ils ont repéré l’attaque, déclare le marin dont les yeux sont restés rivés à l’écran : ils envoient des leurres et ils plongent.
- Ils doivent se demander ce qui leur arrive : aucun des engins qu’ils connaissent ne se déplace à cette vitesse dans l’eau, observe le Numéro Un.
Le temps s’écoule lentement…
- Impact dans cinq minutes… déclare le marin.
Les yeux rivés à l’écran, tous semblent suspendus à ces deux petites flèches rouges qui marquent la trajectoire des Murènes et qui se rapprochent à toute vitesse des flèches rouges des sous-marins, entourés maintenant du flou d’autres flèches plus petites qui marquent la présence des leurres.
- Impact dans trente secondes…
- Les leurres sont inutiles :
- Impact dans dix secondes…
Victor serre la main de Clèm et la regarde dans les yeux.
- Impact 1!
Le chant de la première torpille disparaît dans un bruit sourd, profond, brutalement creux, sur lequel se superpose un temps le chant restant du second engin lui-même interrompu par le second impact… Et puis, une succession d’explosions, de sons discordants, grinçants, de coques écrasées, arrachées, déchirées, qui sombrent… Et puis après un temps de silence, les flèches rouges se transforment en points verts… Les épaves, les objets posés au fond… Les épaves… Où gisent 250 hommes…
Trois coups de sirène dans le Hai II célèbrent sa victoire.
Les hommes se lèvent et crient un triple hourra.
Le Capitaine fait face au Numéro Un :
- Monsieur, autorisation d’hommage sollicitée.
- Autorisation accordée.
Trois nouveaux coups de sirène, l’équipage se fige au garde-à-vous :
- Hommage rendu aux marins morts, crie le Commandant.
- Hommage, hommage, hommage !! scande trois fois l’équipage.
Le Numéro Un se tourne vers Victor :
- Allez vous reposer, nous en reparlerons à Thulé…

Laisser un commentaire