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LES DISTRACTIONS DES PRISONNIERS / P1C1E16

P1C1E16 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 16)

 
LES DISTRACTIONS DES PRISONNIERS  / P1C1E16

  
C’est l’histoire où Jules expose sa théorie saoûlométrique à Rébéquée, très occupée par Hélène.


Jeudi 14 avril
Depuis 10 heures
Agotchilho

 
Etrange journée que celle-là.

Après un éveil un peu lourd, chacun a fait une toilette machinale et on s’est assis autour de la table.
Un Chocho baragouinant leur a fait passer des écuelles par le guichet resté ouvert. Ils ont mangé. Machinalement… Rébéquée a bien trouvé anormale cette torpeur où ils semblent avoir sombré si facilement. 

 
Jules y voit une vague ressemblance avec un début de ce qu’il appelle la « cuite lucide ». Et d’étaler une typologie savante de la cuite, depuis la cuite noire qui vous allonge dans les caniveaux de l’inconscience, jusqu’à la cuite féroce qui vous rend agressif et violent, en passant par la cuite dépressive, la cuite bavarde, la cuite lyrique, qui prolonge la précédente et au cours de laquelle ressurgissent tous les poèmes jamais lus en une interminable logorrhée déclamatoire, la cuite prostrée, la cuite larmoyante, la cuite errante, la cuite sensuelle ou bandante, la cuite crapuleuse, la cuite dégueulante, la cuite dégueulasse, où on se fait dessus, la cuite rigolote, la cuite que je m’en fous, la cuite du siècle, la cuite marécageuse, la cuite ravie, la cuite paumée, la cuite flageolante, etc.… typologie que les filles suivent avec l’intérêt profond d’élèves de douze ans pour une conférence « Connaissance du Monde » sur le Jütland danois au 18ème siècle.

La cuite lucide, donc est celle au cours de laquelle vous êtes certain de savoir et d’avoir raison. Elle peut être consécutive, bien sûr, à une absorption massive de whisky (Jules pense toujours en termes d’UW, soit Unité Whisky, qui constitue sa boisson de base ; pour lui la cuite lucide débute à quatre UW soit quatre verres bien tassés), mais il affirme l’avoir rencontrée chez de sobres curés de tout poil et de toute obédience, chez divers hommes politiques en démarchage professionnel, chez les militants desdits, Naris et écolos en particulier, quand ils se mettent à croire au discours professionnel des précédents, chez des commerçants pressés de se remplir les poches, maquignons divers au sourire large et aux doigts crochus, mais toujours liée à une suffisance dangereuse pour celui qui y succombe comme pour celui qui s’y trouve confronté…

  Rébéquée, tout en l’approuvant de manière systématique, de la voix, de la mimique et du sourire, expose de son côté sa vie et ses malheurs à Hélène, depuis l’abandon de son amie Michelle, au Canada (c’était bien le Canada, mais tu sais, les souvenirs, c’est dur) (oui, tu sais), jusqu’à la recette du vin de prunes qu’elle se promet de lui faire goûter lorsqu’elle viendra la voir dans son petit appartement de Saint Tignous sur Nivette (mais si, tu verras, on va s’en sortir, je t’aiderai, non, ce n’est pas fini, tu sais, Hector, il t’a peut-être larguée après tout ; une fille mignonne comme toi, si c’est pas malheureux, non, je ne dis pas du mal d’Hector, ne pleure pas, viens dans mes bras ma douce, comme ça, oui… Oui, Jules, tu as bien raison, tous des salauds… Oui, bien sûr, je parle des hommes en général et des Chochos en particulier, pas d’Hector… Attends, je vais faire pipi, regardez pas)…

  Hélène, entre deux crises de larmes se blottit contre Rébéquée (qui trouve tout naturel de caresser gentiment ses jolis petits seins ronds sous la tunique commodément ouverte sur les côtés), en lui racontant sa vie à la boulangerie, son papa qui travaille dur, sa douce maman, (c’est vrai qu’elle a l’air douce, lui dit Rébéquée fort préoccupée par les petits frisons de son mignon triangle), son papa qui cherche à comprendre les Chochos, surpris parce qu’ils refusent de travailler en dehors de la Marée au Petit Port, qui cherche à comprendre, et le jour où il part à la pêche sur un bateau Chocho, tout content de faire un peu mieux connaissance, et puis le soir où il ne revient pas, le drame terrible (une vague, il est passé par-dessus bord, coulé à pic, pas retrouvé, les courants), la maman qui reprend le travail pour l’élever, elle, Hélène, sa maman qui embauche Hector comme mitron, Hector si gentil, si tendre avec elle, qui travaille dur aussi, et maintenant… et maintenant…

  Toute la journée dans cette torpeur étrange entretenue, ils s’en rendent presque  compte, mais pas assez pour réagir, par ces repas de bouillie qu’on leur apporte régulièrement… Pas mauvaise la bouillie… Le temps ne veut pas dire grand-chose, il n’y a pas de jour ici, dans cette cave tiède, le temps ne veut rien dire… Jules parle de cuites et trouve que ces écuelles sont à classer en UW quatre, un saoulomètre précis restant à établir, qu’il aimerait bien pouvoir étalonner avec un vrai whisky, peu importe, pur malt ou blended, Jules est moins gourmet que gourmand, après tout c’est le résultat qui compte… Rébéquée caresse lentement, doucement, précisément la peau tiède d’Hélène dont la douleur se trouve apaisée et qui somnole sur ses genoux en évoquant Hector et sa tendresse, tandis que Rébéquée chantonne à voix basse…

  Le Chocho de garde glougloute de la glotte derrière son guichet glauque.

  S’embête pas

la Rébéquée, se dit Jules qui parle tout seul sans s’en rendre compte, et qui se lève en titubant un peu, jambes molles, pour aller pisser lui aussi, gêné bien sûr d’aller aussi à grosse commission par devers les dames (même emmêlées comme elles le sont et se souciant peu de lui en l’occurrence), parce qu’il est fort loquace du cul et doté d’un fondement à la toux grasse et abondante qui le gêne même dans cette circonstance où pourtant la bouillie Chocho lui a délayé la conscience à un niveau d’au moins quatre UW. Bref, c’est en pestant contre lui-même et ses boyaux, en façon de camouflage sonore, qu’il s’installe sur la cuvette, contraint et forcé de céder à ses intimes surpressions, conscient de la vacuité d’un destin qui nous réduit périodiquement à ce rôle d’alambic à merde devant lequel s’efface toute envolée métaphysique. Et réduit à consommer ensuite une bonne part de la réserve du papier rose dont le parcimonieux rouleau se trouve déjà fort entamé, il médite un temps sur l’ironie qu’il peut y avoir à colorer de rose bébé ou de blanc virginal un aussi trivial accessoire. Et d’aucuns, se souvient-il, poussent le mauvais goût jusqu’à être parfumés à la fraise. Se balançant dans ses propres effluves, il médite sur ce qu’enfin il identifie comme étant une ironie des fabricants de papier, voire une sorte d’antiphrase du destin, assez proche de la légèreté de cet instant où il chie devant deux filles qui se caressent sans penser à lui, dans une cellule secrète où, va savoir pourquoi, miraculeusement, il se sent bien. 

  Et puis il regagne sa place à la table, dos au guichet où luit vaguement un œil Chocho.

  C’est bizarre quand même, cette sensation. Nous ont drogués avec leur soupe. Sont enchnoufés, leurs crabes. Elle devrait y aller mollo,

la Rébéquée, la petite est en pleins brouillard. Elle aussi d’ailleurs, sacrée nana, et puis c’est comme ça, qu’est-ce qu’on y peut, ça me rappelle ma jeunesse, eh, oh, faudrait pas croire que je suis vieux, mais c’est vrai que la bouteille ça fatigue… Enfin… Tiens qu’est-ce que c’est que ça, pas un tremblement de terre quand même. Ben c’est sûrement pas le RER qui passe, alors quoi t’est-ce ? Et boum et boum… C’est pas fort ou bien c’est loin, mais on l’entend… Oh !!! Rébéquée, réveille-toi !!!
- Mmmhhh ?
Les deux mains sous la tunique d’Hélène qui sourit aux anges, perdue dans ses vaporeux nuages, Rébéquée lève un sourcil.
- T’entends pas ?
- J’entends pas quoi ?
- Boum boum….
- Boum boum ?
Elle ouvre un œil un peu plus vif.
- Boum boum ? Mais t’es encore dans le cirage mon pauvre. Boum boum… !! Tu régresses du langage ? C’est pour quand les visions ? T’es sûr que tu ne nous prépares pas un bon vieux delirium ?
- Dis pas de bêtises, lâche ta copine, que tu profites de sa misère et que ça c’est pas bien, et écoute !!
- Je profite de rien du tout, je la déstresse, monsieur, c’est un massage tantro-thérapeutique destiné à lui rendre sa sérénité première…
- Et moi je peux la masser tantro comme tu dis ?
- Vieux satyre !!!
- Ah, tu vois, moi je serais un vieux satyre, mais toi, tu es la sainte bénédiction des vierges et des orphelines… Je vois bien que les gouines sont aussi hypocrites que les mecs… N’empêche, t’entends pas ?
C’est vrai qu’il s’en moque des amours compliquées de Rébéquée et que depuis qu’il a noyé sa libido dans le Johnny Walker, il ne se choque plus des voracités charnelles de ses contemporains (et raines), ainsi qu’il se plaît à se le dire in petto lorsqu’il se trouve confronté à une situation scabreuse.
- Alors, t’entends pas ?

  Eh si, justement, elle entend, Rébéquée, du fond de sa torpeur bercée des langueurs d’Hélène, elle entend, comme un martèlement sourd et lointain, souterrain, profond, avec, rythmiquement disposés, deux coups plus accentués qui en marquent la cadence.
Elle entend, au travers des soupirs légers d’Hélène dont l’haleine fraîche vient fondre dans son cou, ces cognements lents dont les intervalles s’emplissent d’un bourdon régulier et sourd.
Et qui se rapprochent.

  On dirait des pas, loin sous terre, d’une foule nombreuse et précipitée avec un gros tambour voilé, comme ceux des funérailles d’antan, ou des temples japonais, assourdi, mais profond et puissant. Boum boum… C’est étrange ce gros tambour, on dirait qu’il vous cogne du dedans et que le son ressort vers l’extérieur. Comme si c’était vous le tambour. Il cogne, au plexus, au milieu du diaphragme, sous le cœur. Boum boum, accompagne Jules en se balançant sur sa chaise, un sourire ravi aux lèvres. Ravi. Ça lui plaît à Jules ce tambour qui l’habite : il a l’impression d’entrer en résonance avec toute la terre, avec les murs d’ardoise brute de la cellule, avec la table, tiens, avec Rébéquée et Hélène même, qui se balancent aussi en mesure, les yeux fermés, et c’est pour ça qu’il se balance, dans le chaud et la lumière douce.
 

Et c’est ça qui fait se marrer le Chocho glougloutant derrière le guichet. 

  Boum boum… 

 
Hélène enserre le cou de Rébéquée de ses bras blancs, enfonce son minois dans son cou et se cambre avec un léger hoquet sous les mains expertes que cache la tunique.
Puis elle retombe avec un léger sourire et s’endort instantanément.

  Boum boum…

 
Rébéquée sourit de ce joli tour joué au destin.

  Boum boum…

 
Jules grommelle, le front entre les mains, les coudes sur la table, noyé dans ses pensées, bercé par le rythme.

  Boum boum…

  La porte s’est ouverte.

Tiens, se dit Jules. Tiens donc… De la visite…

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