NEANDERTAL / P1C2E14
P1C2E14 (Partie 1 / Chapitre 2 / Episode 14)
NEANDERTAL / P1C2E14
C’est l’histoire où Amaïa découvre à Rébéquée qui est réellement son peuple.
Mardi 19 avril
Agotchilho
Elles ont longuement somnolé dans la tiédeur du bain aux vapeurs doucement aromatiques.
Les membres détendus, l’esprit embrumé, Rébéquée perçoit à peine le souffle léger d’Hélène, dont la tête repose, abandonnée, au creux de son épaule.
Une sorte d’oubli parfumé que la visite de la jeune Nouvelle Mère a à peine effleuré.
C’est pourquoi elle n’a pas réagi tout de suite à ces présences silencieuses. C’est peut-être l’odeur qui l’a éveillée, un odeur appétissante de bouillon riche et lourd, ou de viande rôtie, ou de… bon sang, ce qu’elle a faim !
Du coup, elle ouvre les yeux, se redresse un peu et voit les deux filles nues, debout près du bain, avec chacune un large bol entre les mains… Derrière elles, deux autres filles tout aussi dévêtues portent ce qui lui semble bien être des vêtements, les inévitables tuniques, et d’épaisses serviettes de bain, d’un tissu étrange et soyeux, comme des invitations à se lever, à sortir de cette torpeur…
Rébéquée repousse doucement Hélène, qui grogne un peu dans son sommeil et sourit lorsqu’elle l’apaise d’une caresse sur la joue, et puis elle sort de l’eau, ruisselante.
La fille lui tend une serviette avec ce qui peut ressembler à un sourire dans son jeune visage chocho à la coiffure lisse. Elle n’a pas encore pris ce tour assez massif des femmes qu’elle a vues, ses seins n’ont pas l’ampleur lourde, ses hanches et ses fesses restent graciles… Cette fille, comme ses compagnes, est manifestement très jeune.
Avant de s’essuyer, Rébéquée entreprend d’éveiller Hélène, penchée sur elle, le dos tourné aux arrivantes, elle lui parle à l’oreille, l’embrasse au front, la secoue doucement jusqu’à lui faire ouvrir des yeux troubles.
- Viens on sort de l’eau, on va manger, tu dois prendre des forces…
Hélène bredouille en souriant une réponse vague et sort en trébuchant de la cuve d’eau chaude, riant de sa propre maladresse, titubante… Rébéquée la sèche lentement, soigneusement, tendrement, se sèche à son tour, rapidement, et la couvre de la tunique de toile qu’elle noue sur les côtés, attentive, affairée, précise. Puis elle s’habille, assied Hélène sur le bord de la large couche et fait signe aux deux filles qui portent les grands bols fumants et odorants.
L’une d’elles s’approche et montre Hélène et son bol. Oui, c’est celui qui lui est destiné. Ils sont manifestement différents. Rébéquée se souvient de ce que lui a dit celle qui s’appelait « la Nouvelle Mère » : Hélène doit dormir encore. Il faut croire que sa nourriture est prévue dans ce but.
Logiquement, la sienne ne doit pas être droguée… Et après tout, il est vrai qu’Hélène ne pourra pas faire grand-chose dans l’immédiat mais qu’elle a besoin de récupérer… Alors, elle l’aide à manger le bol de nourriture qui lui est destiné, où trempe une cuiller de bois, ou d’ivoire bruni, et qui semble consister en une sorte de ragoût épais et appétissant. Rébéquée, affamée, en salive, mais se dispense prudemment d’y goûter. Hélène avale docilement les cuillerées pleines, avec le sourire soumis d’un petit enfant mal réveillé. Puis elle se laisse aller sur l’épaule réconfortante de son amie et se rendort aussitôt.
Rébéquée, attendrie, la couche sur le lit et la couvre d’une des couvertures épaisses qui y sont disposées, douces et soyeuses, comme les serviettes de toilette. L’une des filles s’assied près d’elle avec des gestes de garde-malade amicale.
A son tour, Rébéquée dévore le contenu du bol qui lui est tendu. Rassasiée, elle se lève pour suivre les trois autres filles qui sortent à la file en lui faisant un signe. Elles n’ont pas prononcé un mot, n’ont manifesté aucune émotion, aucune surprise. La garde-malade reste auprès d’Hélène et la rassure d’un hochement de tête : elle peut partir, elle veillera…
Le couloir est long et obscur, quelques lumignons l’éclairent ici et là plantés dans les parois brutes. La tiédeur de l’air reste égale…
Au passage, Rébéquée découvre de nombreuses pièces semblables à celles d’où elle vient et où dorment, se baignent ou se reposent des femmes, par deux, trois ou quatre… Par l’ouverture de l’une d’elles, elle croit même reconnaître, alors qu’elles semblent tresser mutuellement leur chevelure, les deux femmes enceintes qu’elle avait vues assises sur les trônes de pierre qui encadraient la Nouvelle Mère (comment s’est-elle nommée déjà ? Amaïa, oui, c’est cela. Amaïa…) lors de leur arrivée avec Jules… Jules… Le souvenir la fait se raidir, durcit son regard. Elle presse le pas et rejoint les filles qui l’ont un peu distancée.
Une rumeur…
La salle est très vaste mais basse, soutenue par des piliers massifs. La rumeur est diffuse, comme la lumière, changeante, mouvante. On dirait des flammes amplifiées ou des vagues sonores…
Des groupes de femmes d’âges divers, nues à l’exception de colliers de pendentifs d’ardoises, se tiennent assises autour de foyers. Curieux foyers, un peu surélevés, larges bacs à sable d’où sourdent des flammes irrégulières et pâles comme des feux follets qui viennent lécher des sortes de grills de pierre ou de corail disposés à quelque distance par-dessus et qui flamboient lorsque les flammes les atteignent.
Des groupes sont disposés autour de chacun des foyers, comme des pétales de marguerite, et bavardent avec animation mais non sans ordre semble-t-il : une femme, âgée le plus souvent, énonce une phrase que les autres reprennent en chœur, puis semblent discuter, pour reprendre ensuite la phrase initiale, le tout dans cette langue glougloutante et grasse qui caractérise les Chochos.
Des filles, jeunes et même très jeunes, circulent entre les groupes, apportent provisions et boissons, semblent transmettre des messages d’un groupe à l’autre. Quelques hommes, peu nombreux, en périphérie, apportent des marmites, des jarres où puisent les jeunes filles.
Parfois, l’une ou l’autre des participantes d’un groupe se lève, ôte son pendentif et le tend à une arrivante qui la remplace. Puis elle sort.
L’animation est grande, mais sans fièvre, les gestes sont lents, les paroles sont échangées sans passion ni désordre dans une sorte d’activité si bien rodée qu’elle n’a plus besoin d’être ordonnée pour se dérouler sans heurt.
Les filles qui la précédaient se sont perdues dans la foule, dont Rébéquée évalue très mal l’importance : la pénombre, la lumière fluctuante, le bruit rythmé des conversations étouffées par la voûte basse, la perspective brisée par les piliers massifs et jusqu’à la tiédeur moite de l’atmosphère rendent toute appréciation difficile. Mais ce qui est certain, c’est qu’il y a là beaucoup de monde…
Une main se pose sur son épaule. Rébéquée tourne la tête :
- C’est cela notre Mémoire, lui dit la Nouvelle Mère, toujours aussi hiératique, en lui désignant la salle, le bébé accroché à son sein.
Rébéquée ne l’a pas entendue venir et se trouve à la fois surprise par cette arrivée silencieuse et par la stature de la femme, plus grande qu’elle d’une tête, et elle réalise qu’elle ne s’était jamais trouvée debout auprès d’elle.
- Pour notre peuple, les femmes sont à la fois l’avenir et le passé. Les femmes incarnent le temps. Tu es ici dans notre bibliothèque vivante. Ici se répète l’histoire de nos générations et ici elle se continue. Ce groupe que tu vois répète la mémoire d’Ônyà et l’intègre à notre vie : Ônyà était son nom de femme vivante. Nous sommes en train de nommer sa génération, de fixer dans notre mémoire l’histoire de son temps. C’est sous ce nom qu’elle restera et que son temps restera vivant dans notre mémoire. Ônyà, Amaïa, Rauni, ou d’autres noms de mères n’ont pas plus d’importance que les mères qui les ont portés : elles ne sont que des repères pour notre Mémoire.
Nous sommes en mesure de remonter ainsi jusqu’à plus de dix mille générations, si nous récapitulons la totalité de
Notre Mémoire est orale et collective. Notre peuple n’est que sa Mémoire en mouvement.
Les hommes, eux, les mâles, sont notre présent : ils nous approvisionnent, ils chassent, travaillent, creusent la montagne… Ils nous fécondent. Le présent féconde l’avenir au sein du passé, mais il n’est pas l’avenir. Toutes ensemble, nous décidons de notre avenir en fonction de notre passé. C’est ici que nous vivons et que nous décidons.
Chacune des femmes de l’un des groupes que tu vois dans cette salle, « porte »
L’unité de Mémoire est
Comme je te l’ai dit, par sécurité, plusieurs femmes connaissent simultanément la même période qu’une Porteuse de Mémoire. Une Main peut donc réunir plus de vingt personnes. Mais ces réunions de Mains, où l’on forme les nouvelles Porteuses de Mémoire et où les Porteuses de la même Mémoire échangent, vérifient et discutent, se tiennent dans des petites salles, n’importe où dans la cité.
Ici ne se trouvent que les Porteuses de Mémoire pourvues du Collier d’Ardoise.
Si nous considérons qu’en moyenne une Mère est présente pendant vingt ans (mais ce n’est qu’une moyenne), chaque Porteuse de Mémoire retient donc « par cœur » une période de quatre cents ans, année par année, et chaque Main représente une période de deux mille ans.
Les Mains se regroupent par « mains de mains » autour du même foyer, comme tu le vois.
Ces groupes, que nous appelons bien sûr des Foyers, réunissent donc vingt cinq Porteuses de Mémoire.
C’est l’expérience discutée des cinq Mains qui composent un Foyer qui peut l’amener à collaborer à une grande Décision, lorsque cela s’avère nécessaire. Et la Mère que je suis consulte souvent
Les Foyers sont donc de dix mille ans.
Les Foyers se réunissent en Groupes plus importants d’une « main » de cinq Foyers, que nous appelons une Ère, de cinquante mille ans.
Tu en vois les flammes plus hautes dispersées dans la salle.
Autour de ces flammes, des groupes d’Anciennes rassemblent et vérifient le travail des Foyers.
Il y a environ une « main » de ces Ères. Et cette Main ultime résume la totalité de notre Mémoire, de deux cent cinquante mille ans. Mais les périodes les plus lointaines sont assez floues, parce que les clans de l’époque commençaient seulement à s’organiser. C’est cette Main que nous imprimerons sur la paroi la plus cachée de notre demeure, pour marquer une grande Décision.
Si tu comptes, tu as donc compris que cette salle renferme près de sept cents personnes, réunies sans aucune interruption autour de trente foyers et que plus de deux mille cinq cents femmes travaillent dans notre Cité à la conservation de notre Mémoire.
C’est cela, le peuple goum.
Nous sommes environ dix mille, et nos cavernes sont à la mesure de ce Monde.
J’incarne la synthèse de ce qui se dit dans cette salle.
Et je suis chargée de faire appliquer les Décisions qui y sont prises.
Je fais également partie de celles et de ceux (mais les hommes sont beaucoup plus rares dans ce groupe) que nous appelons les Itzals, ceux qui sont sortis et qui au cours de leur jeunesse, ont communiqué avec les hommes de l’autre espèce, avec vous, les Goumyôs. Pour ma part, j’ai étudié à Paris et à Londres. Cela te surprendra peut-être d’apprendre que dans ma jeunesse, j’ai vécu parmi vous. Mais, comme tous les Itzals, je m’y sentais mal : votre vie est individualiste à l’extrême, nous, nous formons, comment expliquer cela ?… une entité collective…
Rébéquée reste silencieuse, le poids ferme de la main de
- Et Jules, mon ami ? Et ces viols ignobles que vous nous avez imposés ?
Du coup, elle dégage son épaule d’un geste.
La main amicale de la Nouvelle Mère retombe, sa voix se fait plus sourde :
- Il est vrai que cela doit te paraître insupportable… Mais nous avons perdu notre fécondité et ces rites font partie de ce qui rend possible notre propre fécondation. Nous sommes une autre espèce ai-je dit, et tu ne sais pas jusqu’à quel point. Pendant des millénaires, vos mâles se sont accouplés à nous et les nôtres ont tenté de féconder vos femmes. Le seul produit en a été ces Boules que tu as vus, des êtres hybrides, stériles et stupides. Des mulets. Vous, femmes de l’extérieur, vous êtes réceptives à tout moment et vos hommes sont toujours prêts à vous monter. Vos menstrues sont mensuelles. Les nôtres ont lieu deux fois dans l’année, et encore, et le désir n’est pas forcément présent.
C’est pourquoi nous admettons d’être ainsi forcées lorsqu’il semble à
Ce que voulait
- Moi, d’intermédiaire ? Tu sais ce que je lui ai dit à ta vieillasse ?
- Oui, je le sais… Je le sais et je te comprends pour avoir vécu parmi vous. Je peux te promettre que ni toi ni ton amie n’ont été ni ne seront fécondées. J’ai fait le nécessaire lorsque je suis devenue
- Jules…
- Qu’aucun homme ne sera plus exposé à Ôoumloc, que nous devons retenir parmi nous parce qu’il nous nourrit et qu’il maintient notre cohésion, dans le monde entier. Mais il est notre lien à nous, et vous n’avez pas à être concernés ni impliqués. Et je regrette que ton ami ait été, ait dû être le dernier de votre espèce à être confronté à ce rite que tu juges barbare. Il faut que tu saches qu’avant les Pouyagoumyôs, nos hommes seuls s’offraient au Crabe. Mais si les Pouyagoumyôs nous ont « fourni » des « volontaires », je sais maintenant que c’est pour s’en débarrasser qu’ils les forçaient à se livrer au rituel. Cette idée même que l’on puisse être « volontaire » nous est étrangère : notre individualité est trop peu accusée pour que cette notion soit nécessaire ou même concevable. Il faut que quelqu’un le fasse et voilà tout. Et quelqu’un le fait. Et ton ami, qui ignorait ce qui l’attendait, l’a fait sans reculer…
- Drogué…
- Drogué, mais nous n’avons pas éprouvé que cela puisse constituer une forme de contrainte, parce que nous ne sommes pas pourvus de la même conscience individuelle que vous. Pour l’avoir étudié parmi vous, je sais cela, et à quel point cela doit t’être insupportable, encore une fois, mais je n’éprouve pas de honte ni de remords. Je n’éprouve que des regrets pour l’offense et la douleur qui vous ont été inconsciemment et inutilement infligées. Parce que je te respecte. Et comme te l’a dit Ônyà, que j’approuve au moins en cela, tu en as gardé le souvenir, à l’inverse de ton amie, parce que nous t’avons jugée assez forte pour cela et parce que nous souhaitons solliciter ton aide en pleine connaissance de cause.
- Vous méprisez Hélène, alors ? Ce viol est bien un acte de mépris et d’humiliation ?
- Tu déformes ce que j’ai dit : l’aide, c’est à toi que nous la demandons parce que tu es forte. Nous pensons que tu es capable de comprendre, et donc, sinon de pardonner, du moins d’admettre notre point de vue. C’est-à-dire de dépasser la souffrance que nous t’avons imposée. Les Pouyagoumyôs, eux, ont joué de nos coutumes en toute connaissance de cause. Ils ont aussi joué, pendant toute une génération, de l’ignorance où notre repli nous a enfermés, après qu’ils nous aient reconnus pour ce que nous sommes. Ton amie aurait été aveuglée par sa souffrance et peut-être même cette souffrance l’aurait-elle détruite… L’oubli où elle est plongée, et dont toi seule seras libre de la tirer, est seulement destiné à lui éviter cela.
- Je ne lui dirai rien…
- Tu vois, tu te comportes comme nous à son égard…
- Qui êtes-vous, en fin de compte ? demande Rébéquée en regardant Amaïa dans le gouffre noir de ses yeux d’obsidienne.
- Vous pourriez nous appeler des Hommes de Neandertal…

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