PAN DANS L’ŒIL DU CYCLONE / P1C2E19
P1C2E19 (Partie 1 / Chapitre 2 / Episode 19)
PAN DANS L’ŒIL DU CYCLONE / P1C2E19
C’est l’histoire où le Président de la République envoie Eusèbe Malfort dans l’œil du cyclone.
Mercredi 20 avril
1 heure du matin
Paris, Palais de l’Elysée.
Les yeux dans le vague, renversé sur le dossier de son fauteuil, le Président réfléchit… Machinalement, il se tapote les incisives avec le bout de son stylo…
La situation est vraiment compliquée et ses conseillers n’ont vraiment pas l’air d’en avoir pris la mesure…
D’ailleurs, pour qu’il soit encore au bureau à cette heure…
Il y a eu ces nouvelles « exigences », invraisemblables, et maintenant, le cow-boy de Washington, qui jusque là avait l’air de trouver très drôles les ennuis que les vieux pays du vieux continent rencontraient avec leurs écolos, le cow-boy de Washington, donc, veut atomiser le Groenland !!!
Tout ça parce qu’on lui a écrabouillé un Marine sur son gazon. Et que personne n’a vu le coup venir ! Et qu’il se sent d’autant plus ridicule qu’il s’est moqué publiquement de l’incapacité des Russes à protéger la Place Rouge (avec toute la compassion diplomatique de rigueur…) ! Il a eu bien du mal à le dissuader d’arroser immédiatement la banquise au napalm comme premières représailles.
Bien sûr, tout le monde lui demande ce qu’il faut faire, et surtout ce faux cul de Ministre du Confort avec ses sous-entendus faciles : « Si c’était moi… ! »
Oui. Mais voilà. Ce n’est pas lui.
Si je réunis un conseil extraordinaire, les médias vont s’affoler, si je ne fais rien, ils vont hurler à l’impuissance…
Les écolos sont partagés, comme d’habitude… Bien sûr, ils dénoncent le recours à l’arme atomique, mais en soulignant que cette fois elle menace d’abord ceux qui l’ont construite, et ils approuvent les mesures préconisées, à commencer par le soutien aux espèces anthropoïdes menacées, les économies d’énergie drastiques, l’autoconstruction des maisons (pour certaines tendances fauchées). Ils réprouvent en général la condamnation des loisirs (il faut du temps pour aller aux manifs et aux réunions). Ils se montrent partagés sur le sujet des « populations excédentaires » puisqu’ils se sentent, eux, indispensables et donc pas concernés.
Bref, comme d’habitude on ne peut pas compter sur eux.
Je ne peux pas botter en touche en direction de l’Europe. Le truc est usé.
Reste l’ONU ? Le Conseil de Sécurité !!!
Il décroche son téléphone :
- Passez-moi la Maison Blanche…
Attente de trente secondes pendant lesquelles il mâchouille son stylo. Réflexion : mon dentiste va m’engueuler parce que j’abîme mes dents en bouffant des stylos en or, mais un Président ne peut quand même pas bouffer des crayons de bois…
- Allo, Georgy ? Oui, le Frenchie ! Si jamais tu m’appelles comme ça en public je te fais un incident diplomatique… Bien sûr, bien sûr, à part les traducteurs, la DST et la NSA, on est entre nous…
Ecoute-moi bien : je vais demander des informations à mon agent le plus…. Quoi ? Ta CIA est hors jeu mon pauvre, elle n’a rien vu venir comme d’habitude. N’oublie pas que c’est moi qui t’ai passé l’info ! Je crois qu’il y a du nouveau… Non, pas ton histoire de Marine, ça je suis au courant… Mais faut rester prudent : tu as vu ce qu’ils ont comme arsenal. Oui. Identifié le missile ? SS 20 ? C’est ce qu’ils disaient. Et ils disposent de deux Typhoons ! Puissance de feu gigantesque. Oui, je sais que tu fais mieux, mais s’ils tirent on ne sera plus là pour faire des comparaisons. Alors, du calme, on évite de les chatouiller pour l’instant. OK. Tergiverser, gagner du temps. Bonne idée !! Tu as une excellente idée… Quoi ? Excellente (il ne sait pas ce que veut dire excellente !!!) ? Plus meilleure. OUI C’est toi le plus fort Okkkkayyyy !!! Tu convoques le Conseil de Sécurité. Bravo !! OK ! Very well, Georgy, je t’approuve et je t’appuie. Et les Russes ? Pas de nouvelles. Ah merde. On leur a coupé le téléphone… Pas payé les factures ? Les cons. Ils suivront, après tout ils ne doivent pas se sentir à l’aise, c’est leur matériel qui nous menace. Oui, du nouveau, je disais : simplement attends une demi-heure que je confirme mes infos et je te rappelle… OK. A tout de suite…
Il raccroche.
Et Malfort ? Qu’est-ce qu’il en dit ?
- Monsieur le Président ? Eusèbe Malfort sur la ligne deux…
- Allo Eusèbe ? Oui. Vous permettez que je vous appelle Eusèbe ? Oui. C’est cela. Content de vous entendre, j’allais vous appeler… Je viens de parler au président des Etats-Unis. Il convoque le Conseil de Sécurité. Oui, à mon instigation. Oui. Je lui ai transmis votre dernier mail avec les demandes délirantes de… Oui… De la provocation, je crois, mais nous devons gagner du temps, nous organiser, ne rien brusquer…Vous dites ? Top secret ? Attendez, je fais brouiller la ligne. Voilà, vous pouvez parler… QUOI ? Vous avez… pris leur base ??? Votre fils ? Je le propose pour la Légion d’Honneur… Pardon ? Rien à cirer ? Oui, pas dans l’immédiat… Que faire ? Attendre, faire comme si ? Ne surtout pas intervenir ? Ne rien faire ? Bien, ça c’est dans mes cordes. Attendons. Je veille. Vous serez informé. Vous pensez qu’ils ne bluffent pas ? Mais que veulent-ils ? Non, nous ne les avons pas encore identifiés réellement. Vous vouliez m’informer ? Merci Eusèbe, la Patrie vous est reconnaissante… D’accord, on n’intervient pas.
Il a raccroché. Quel Butor…
Et puis… l’idée… L’Idée!!!
- Passez-moi la Maison Blanche…
Quoi ? Occupé ? Vous délirez mon vieux… Passez par la ligne rouge ! Vous êtes idiot ou quoi ? Nouveau. C’est ça. Le standardiste de service est allé pisser ? De quoi ? Poli ? Vous savez qui vous parle ? Rien à f… ? Quoi ??? Prud’hommes ? Harcèlement moral ? Z’êtes viré … Allo !!! Allllloooo ???? Le con, il a coupé !
Autre téléphone :
- La sécurité ? Qui est au standard ? Oui, le Président qui vous parle mon vieux ! Le délégué CGT ? Collez-le au trou pour menace à la sécurité internationale ou ce que vous voudrez, coulez-le dans le béton si vous y arrivez mais démerdez-vous pour me débarrasser de lui et trouver un standardiste qui TRAVAILLE !!! QUOI ? En grève ? Solidarité ? Tous ensembleu, tous ensembleu, ouais ? ouais ???….
Il a raccroché !!!
- Allo ? Allooooo !!!! Merde.
Le Président prend une clé pendue à son cou par un fin cordon et ouvre un placard dissimulé dans une boiserie près du bureau. Derrière la porte, un téléphone rouge et une liste de numéros punaisée sur le contre-plaqué du fond : Washington, Moscou, Pékin… dix numéros en tout : le Téléphone Rouge qui joint directement les principaux chefs d’état. Personne ne l’utilise, c’est un dernier recours en cas de risque de conflit majeur.
Le Président compose le numéro de Washington (vous ne croyez tout de même pas que je vais vous le donner, non ?) :
- Le numéro que vous avez demandé n’est pas attribué, nous ne pouvons donner suite à votre appel… Bip. Le numéro que vous avez demandé n’est pas attribué, nous ne pouvons donner suite à votre appel… Bip.
Le Président ferme les yeux un instant, referme la porte du petit placard s’assied, replace le cordon de la clé à son cou, sort un portable de sa poche intérieure, demande les renseignements et se fait mettre en communication avec la Lanterne du Fort à Saint Tignous sur Nivette (heureusement qu’il se souvient du titre !). Pourvu qu’il soit encore là à cette heure…
- La Lanterne ? Passez-moi Malfort, c’est le Président… Ah… Il est occupé, eh bien désoccupez-le cher Monsieur, je vous dis que c’est le Président… Le Président de quoi ? (Pffff… il passe une main lasse sur son visage de tribun épuisé) Le Président de la République, mon petit, oui, de la République française, à l’Elysée, c’est cela même, en personne. Pardon ? Je m’en fous que vous soyez dans l’opposition parole de Toto, passez-moi Malfort, bon dieu de bordel de merde !!!….. (un silence, des déclics).
- Allo ? Oui, Malfort à l’appareil…
- Eusèbe ? Oui, c’est moi, le Président. Je vous rappelle : une idée qui pourrait nous sauver. Oui. Vous êtes un homme d’une qualité exceptionnelle… Si, si… Alors voilà… Je vais soumettre l’idée à Washington, Moscou, Pékin et à l’ONU : accepteriez-vous le poste de médiateur exceptionnel ? La situation est exceptionnelle, cher ami, unique. Vous-même, vous êtes un homme exceptionnel, cher ami, un homme unique. Vous êtes donc l’homme de la situation. C’est la première fois que l’existence de la planète est mise en cause par des irresponsables… Pardon ? Cuba ? J’ai dit : par des irresponsables, à Cuba, c’étaient des Chefs d’État n’est-ce pas… Par définition responsables, mais oui… Je vous propose, ne me décevez pas… Mes états d’âme vous indiffèrent ? (le Président passe derechef une main de plus en plus lasse sur son visage de tribun de plus en plus exténué) C’est l’intérêt du pays et du monde que j’envisage… Non, je ne cherche pas à me défausser de mes responsabilités, qu’allez-vous chercher là, mais vous êtes l’interlocuteur, l’Interlocuteur… Au plus près du problème. Je suis sûr que Georgy approuvera, oui, le Président des Etats-Unis… Entre nous, il serait sinon capable de faire des bêtises… Il voulait atomiser le Groenland et toutes les bases des Écolocroques… J’ai réussi à l’en dissuader. Je lance la convocation du Conseil de Sécurité. Vous devez rester sur place pour conserver les liaisons en cours ? Bien sûr ! Mes services viendront installer un système de téléconférence sécurisé… Merci, Eusèbe… Merci.
Ah, encore, je vous le donne en primeur : je compte m’exprimer demain midi à la télévision. Une conférence de presse. Vous êtes invité, bien sûr, mais vos responsabilités nouvelles risquent de vous retenir, je le comprends. Vous avez changé de côté en quelque sorte, vous êtes maintenant un officiel et vous comprenez qu’il faut présenter les choses, les expliquer, n’est-ce pas. Que nos concitoyens comprennent bien la situation et que toute cette crise soit gérée dans le calme. Avec sang-froid… Je l’annoncerai au cours de la conférence de presse que je prévois pour ce prochain début d’après-midi.
- Je crains fort de ne pas pouvoir y être…
- Je le comprends tout à fait, mais nous pourrons communiquer directement sans ces grand-messes… Et merci encore cher ami, merci pour votre collaboration…
Eusèbe Malfort repose le combiné, l’air songeur…
- Ma pauvre Jeanne, j’ai bien l’impression que nous sommes dans l’œil du cyclone…

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