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PRÉPARATIFS DE DÉPART / P1C3E3

P1C3E3 (Partie 1 / Chapitre 3 / Episode 3)

  N°51 / PRÉPARATIFS DE DÉPART / P1C3E3

 
C’est l’histoire où Eusèbe Malfort rencontre Mouye et découvre Neandertal tout en préparant son voyage vers le Groenland.

 
Mercredi 20 avril
14 heures 30
Agotchilho

  Ils sont très vite arrivés au quai de la base sous-marine. Mouye a bien proposé de passer par Marinoval, ou même de sortir par Agotchilho, mais Arthur lui a expliqué qu’il serait beaucoup plus discret d’arriver directement par le journal, à Saint Tignous sur Nivette. On ne sait pas ce qui se passe vraiment à l’usine de la Marée au Petit Port, et le Numéro Deux a évoqué la présence de cadres qui lui seraient dévoués. Peut-être a-il simplement bluffé ? Mais la prudence commande d’éviter les lieux pour l’instant.

Et puis Arthur est connu et il est probable qu’il se trouve des masses de journalistes aux abords de

la Marée aux Ports.

  Mouye s’est donc laissée convaincre. Elle a ôté ses escarpins pour courir plus vite : c’est au petit trot qu’ils ont rejoint le locotracteur de réserve. Il était branché, donc chargé, et il a été très facile de le démarrer. Seul problème, il était tourné dans le mauvais sens. Et l’aiguillage qui aurait permis la manœuvre avait été faussé par le déraillement de la glorieuse torpille ferroviaire qui avait « goulé le zoumarin »… C’est donc à reculons, sans éclairage direct qu’ils se sont engagés dans le tunnel, et Arthur, prudent, a conservé une allure plus lente que celle que Béatrace, soulevée d’enthousiasme, avait imprimée à l’aller. Il s’est aussi montré plus attentif. Mais Mouye, placée devant lui (enfin, derrière, puisqu’il était au poste de conduite, mais devant par rapport à la marche inversée de l’engin, vous suivez ?), avec la vue perçante des Chochos, pardon, des Goums, aurait pu le prévenir en cas de danger. Il n’y a pas eu de surprise et à l’arrivée, Arthur a rebranché le locotracteur, pour recharger les batteries en prévision du retour. Et puis ils sont repartis à pied vers la sortie.

  Mouye connaissait le bureau des archives secrètes d’Eusèbe et elle a donc pu expliquer que les Goums qui avaient effectué les travaux de camouflage de la salle de stockage et qui avaient fait s’effondrer les voûtes du tunnel d’accès n’y avaient pas touché pour la simple raison qu’ils y avaient vu un local des Pouyagoumyôs, et « qu’ils ne se mêlaient pas de leurs affaires », se contentant d’exécuter les travaux qu’ils leur demandaient, selon l’accord qu’ils avaient passé avec Ônyà il y a longtemps.

 
Arthur a donc pu, en toute tranquillité, décrocher le téléphone secret :
- Allo, Madame Marty ? Jeanne ? C’est Arthur….
- Arthur ? Mais…
- Ecoutez-moi : je suis aux archives secrètes avec quelqu’un… Dites à mon père de descendre au plus vite, je dois lui parler…
- Arthur ? C’est moi… Qu’est-ce que tu fabriques ? Pouvons-nous parler ?
- Oui, cette ligne est sûre, c’est celle de tes archives. Mais le mieux serait que tu descendes, je préfère ne pas me montrer et il faut que je reparte au plus vite…
- J’arrive…

  C’est ça, Eusèbe : pas de discours inutiles… J’arrive… Arthur se sent tout ému. Mouye, assise de biais sur le coin de la table bureau, très droite dans son tailleur clair et toujours pieds nus et les chaussures à la main, le regarde de ses yeux noirs et durs, presque aussi minéraux que ceux d’Amaïa. Presque : elle est plus jeune, elle n’est pas Mère. Elle a emporté un petit sac de voyage. Elle a expliqué : mon bâton et quelques fioles de mes produits préférés, quelques vêtements que m’a fait prendre Béatrace…
- De l’argent ? a demandé Arthur.
- Un peu, mais nous n’en utilisons pas…
- Tu as vécu parmi nous, tu sais combien c’est important pour voyager. Tu vas…
- Je vais à Andøya, en Norvège, et puis à Haystack qu’ils appellent Thulé, je prendrai l’avion…
- Des papiers ?
- J’ai ceux de Bertille de

la Roche Affairée, que m’a donnés Béatrace.
- Elle est peut-être recherchée… Il faudra voir avec mon père s’il ne peut pas faire mieux.
- Je passe assez facilement les frontières…
- Mais avec ces histoires d’attentats et de menaces, les contrôles risquent d’être plus rigoureux, et, qui sait, les Écolocroques ont peut-être infiltré certains services…

  Un bruit au dehors… Arthur fait signe à Mouye de se taire, et puis il réalise l’absurdité de sa réaction : ce ne peut être que son père qui traverse les déblais d’éboulis… il n’en a pas moins sorti et armé son pistolet…

  Soufflant comme un phoque, Eusèbe se précipite sur Arthur en laissant tomber le grand sac qu’il porte à la main. Arthur n’a que le temps de poser son arme : son père le prend à pleins bras et le serre contre lui…
- Bravo, fils, bravo !!!
Et il se recule, regarde Mouye, surpris de ne pas reconnaître Béatrace :
- Je te savais changeant, mais…
Arthur éclate de rire et aussi vite que possible lui explique ce qui s’est passé. Enfin, presque tout. Ce qui est racontable.
- Bon, résume Eusèbe. Je vais m’occuper de cette dame.

Il regarde Mouye avec une stupéfaction qu’il ne cherche pas à dissimuler :
- Néandertal… (il siffle entre ses dents) Mes compliments, ma chère. Vous êtes le plus superbe fossile vivant que j’aie jamais pu rêver de voir un jour, soit dit sans vous offenser. Lorsque tout ceci sera terminé, nous aurons de très longues conversations. Et je vous promets, à vous et à vos frères et sœurs, à tous ces cousins qui nous arrivent de la nuit des temps, toute ma sympathie et toute l’aide qui sera en mon pouvoir, si tant est que vous en ayez besoin. Parce qu’il semble, pour l’instant, que ce soit plutôt nous qui ayons besoin de vous ! En attendant, je vais m’occuper de vous fournir discrètement papiers et argent pour faciliter votre voyage. J’ai encore quelques amis qui savent manier le tampon et manipuler le passeport…
Mouye lui répond par ce qui s’approche le plus d’un sourire et, gagnée aux coutumes des Goumyôs, l’embrasse sur les deux joues :
- Merci. Nous serons amis. Je vais prévenir mes sœurs et mes frères du Nord de se méfier des Pouyagoumyôs et d’être prêts à agir contre eux lorsque ce sera utile.
- Mais ne faites rien qui les alarme pour l’instant, répète Arthur qui l’avait déjà avertie des risques d’une opposition incontrôlée.
- Nous agirons ensemble. Amaïa nous donnera les signaux.
- Comment seront-ils transmis ? Comment sauront-ils en Norvège qu’il faut cesser d’aider les Écolocroques ?
- Ôoumloc les préviendra…
Ce qui laisse Eusèbe perplexe.

- On n’a pas le temps de t’expliquer. J’avoue ne pas saisir toute l’histoire, coupe Arthur qui sent venir un flot de questions. Mais on peut leur faire confiance. J’en suis sûr. Dans l’immédiat, il faut pouvoir communiquer rapidement sans passer par les réseaux ordinaires… C’est notre priorité.
- Justement, le Président m’a envoyé des techniciens de la DST pour qu’ils établissent des lignes sécurisées entre le journal et l’Elysée. Mais je m’en méfie. Cependant, j’ai récupéré du matériel (il ouvre le grand  sac qu’il a posé en arrivant). Ce sont des relais à placer tous les cent mètres dans la galerie d’arrivée. Le dernier est raccordé à la ligne directe d’ici et à l’autre extrémité, tu as un combiné qui te permet d’appeler en toute sécurité. Il y a là quelques centaines de relais, il suffit de les poser à terre. Ils s’activent tout seuls lorsque tu appelles par l’un ou l’autre bout de la ligne.
- Je les placerai entre les rails à mon retour…
- Oui, mais ne pourrais-tu rester un peu pour…
- Non, je dois y retourner : il ne reste là-bas que Béatrace et Rébéquée pour contrôler le Numéro Deux… Tiens, au fait, tu savais que c’est lui le père du Maire actuel ?
Eusèbe ne peut s’empêcher de rire :
- Alors c’était vrai ? Il y a eu des rumeurs… Et ton Numéro Deux serait l’Oberst Kuhhirt ? Je ne sais pas si ça nous avance beaucoup, mais le personnage était sinistre. C’est lui qui aurait fait passer l’or des nazis en Espagne via le col du Somport. Il traînait souvent par ici. On l’a aussi soupçonné d’avoir réalisé quelques déportations dans des villages de la côte. Je vais poursuivre mes investigations de ce côté. Et puis franchement, je ne sais pas quoi faire de cette fonction de plénipotentiaire que me lance l’ONU à l’instigation du Président, comme on se débarrasse d’un problème sur un bouc émissaire. Surtout si l’Oberst Kuhhirt m’a choisi pour se venger… J’avoue ne pas très bien suivre leurs raisonnements. Je me sens tout à fait entre marteau et enclume, alibi, prétexte, et si je ne craignais pas ton ironie, victime expiatoire…
- Bref, tu la joues Iphigénie ? ne peut s’empêcher de rire Arthur. N’aie pas peur, jeune vierge farouche, on est là et on les aura.
- Oui, mais il faudra être très prudents : je ne sais pas ce qu’ils magouillent, mais ils sont très forts…
- J’y vais, mon vieux père, mon cher papa, j’y vais… J’appelle en arrivant.
Ils s’embrassent, fortement, tendrement… Et Arthur tourne les talons, chargé de son sac de relais. 

  Il n’a pas parlé de sa mère…
Il n’a pas pu parler de sa mère…

  Eusèbe le regarde partir, le cœur serré, entre angoisse et fierté, et puis il entraîne Mouye :
- Venez ma chère, ne me laissez pas pleurer sur notre sort…
 

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