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UN ALLIÉ ? / P1C1E17

P1C1E17 (Partie 1 / Chapitre 1 / Episode 17)

 
UN ALLIÉ ?  / P1C1E17

  
C’est l’histoire où Victor et Clémentine assistent à une inquiétante livraison et se découvrent un mystérieux allié.


Jeudi 14 avril
23 heures
Hai II

 
Cette nuit-là, ils ont découvert la longue et large coque noire étalée au ras des flots noirs animés des reflets froids de la lune. Et puis les étoiles, toutes les étoiles…
On les a fait sortir sur la coque même, curieusement habillée de plaques caoutchoutées. Ils sont sortis par une écoutille, au pied de l’immense kiosque arrondi du sommet, noir et menaçant, en haut duquel des silhouettes se découpent sur la clarté d’un ciel de pleine lune. Plus tard, ils l’ont entendu appeler la « cathédrale » par l’équipage.
On les a placés le dos au kiosque, le navire orienté de manière à ce qu’ils soient bien éclairés, et une photo a été prise par un marin, de près, de plus loin, de plus loin encore pour que la « cathédrale » soit bien identifiable derrière eux.
 
Ici l’air est frais et salé, ici, ils respirent… D’ailleurs une trentaine d’hommes sont sortis et ils les ont entendus plaisanter, sans bien comprendre le sens de ce qui semblait tellement les amuser.

 
- Vous savez que vous constituez un événement pour l’équipage ? La vie à bord est austère, même si nous leur accordons certaines détentes, comme aux officiers qui sont de sortie cette nuit sur le pont (le Numéro Un s’est matérialisé derrière eux sans qu’ils l’entendent approcher). Mais nous évitons autant que possible la surface. Bien sûr, les satellites d’observation nous prendraient pour un sous-marin russe. Bien sûr nous ne serions que l’un des deux cents ou deux cent cinquante sous-marins à naviguer incognito, mais il ne faut pas tenter le diable. Enfin, bientôt, nous n’aurons plus d’inquiétudes ! Grâce à vous mes amis, et aux informations que vous allez contribuer à diffuser. Nous allons émettre photos et message. Votre article manuscrit est prêt à être transmis et demain, si vos journaux sont à la hauteur, ce dont je ne doute pas un instant, le monde entier connaîtra les Écolocroques !

 
Ils ont longuement chuchoté après s’être couchés dans le noir. Et que pourrions-nous faire ? Rien dans l’immédiat. Il faut attendre… Ils ont très mal dormi.

 
La plongée a duré toute la journée du lendemain, qu’ils ont passée entre bibliothèque et couchette, sans oser parler vraiment, de peur d’être écoutés. Après des heures indécises de sommeil trouble, un petit déjeuner leur a été servi dans leur cabine. Et puis ils sont allés lire dans la bibliothèque, où le Numéro Un en personne est venu les chercher pour les conduire sur le pont.

 
Le soleil est au zénith. Une brise légère souffle sans à coups, presque tiède, parfumée.
A droite et à gauche de la longue coque noire et renflée, deux bateaux de pêche assez semblables à celui qu’ils avaient vu dans le port de la Marée au Petit Port et qui pêchait des crabes. Mais qu’est-ce qu’on peut bien pêcher par ici ?
Un ordre a retenti et trois panneaux se sont ouverts devant eux dans la coque.
- Une petite livraison pour nos amis de Gibraltar. Lieu hautement stratégique ! Bien sûr, nous y avons une base. Une base capitale si j’ose dire. Mais pardonnez-moi, quelques ordres à donner.

 
Le Numéro Un s’éloigne pour commander une manœuvre qui semble délicate : du premier panneau s’est élevé un bras de charge télescopique équipé d’une sellette où est assis un matelot. Il amène le crochet au-dessus du second panneau, l’y descend…
Quelques instants plus tard, le câble se tend et remonte lentement. Au bout du crochet massif, soigneusement élingué, un lourd cylindre d’acier de plus de deux mètres de diamètre monte lentement. Sur le cylindre, cinq Chochos sont assis et surveillent le comportement des anneaux où sont fixées les élingues. Ils font signe  au grutier qu’il peut continuer à monter sa charge. Trois mètres de haut, le cylindre. Lourd. Il oscille lentement dans le vide, puis le mât de charge pivote. La charge se balance au-dessus de la mer, le bateau de pêche, ils le voient maintenant, est amarré au flanc du sous-marin. Le cylindre le surplombe, descend lentement, disparaît dans la cale ouverte. Le sommet en est encore visible, au ras du pont. Les Chochos s’affairent, libèrent le croc qui s’élève de nouveau. Ils restent un temps assis sur le cylindre, semblant se congratuler. Puis ils rejoignent le pont du bateau de pêche par une planche qui leur est envoyée, et ils bâchent le chargement dont on ne distingue plus qu’une silhouette affleurante.

 
Et l’opération reprend sur l’autre bord pour un deuxième cylindre.

 
Le Numéro Un revient, satisfait, souriant :
- Eh bien voilà ! Dans six heures le matériel sera livré ! Demain soir, il sera en place. Tant de puissance en si peu de volume. Vous vous rendez compte ? Deux fois vingt mégatonnes dans deux petits bateaux !!! Quelle merveille !

 
Victor enlace silencieusement les épaules de Clèm qu’il sent trembler contre lui.
- Mais vous frissonnez ma chère… La fraîcheur de l’air sans doute. Rentrons… vous pourrez disposer de la journée pour vous reposer et lire si vous le souhaitez. Ah, dans votre cabine, pas de caméras, votre intimité sera respectée. Des plateaux repas vous seront servis. Vous êtes nos hôtes, pas nos prisonniers. Presque nos collaborateurs. Bientôt, j’espère, nos collaborateurs. Vous pouvez dormir en paix. Vladimir que voici (un marin athlétique se détache de l’ombre de la « cathédrale » derrière le Numéro Un et salue d’une courte inclinaison du buste), Vladimir est désormais à votre service. Il vous est détaché comme ordonnance. C’est un marin modèle. Demandez-lui ce que vous voulez, il vous satisfera, dans la mesure du possible bien entendu.
 
Ils ont redescendu l’échelle verticale par laquelle ils avaient accédé au pont. Ils n’ont entendu que le bruit sourd des panneaux qui se referment, puis des bruits qu’ils parviennent maintenant à reconnaître : le Hai II plonge… Mais il ne semble pas se déplacer. Et pourtant… Trente nœuds, a dit le Numéro Un. Et des pointes à trente cinq !  Soixante cinq kilomètres heure sous l’eau… 42000 tonnes, et il peut plonger à plus de 500 mètres…

 
Vladimir, impassible, les reconduit à leur cabine, leur ouvre la porte et s’efface pour les laisser passer, puis, à leur grande surprise, il se glisse derrière eux en tirant la porte sur lui, un doigt sur les lèvres :
- Chuttt, je suis un ami. C’est vrai qu’il n’y a ici ni micros ni caméras. Cette pièce sert de garçonnière au Numéro Trois lorsqu’il veut… s’isoler avec l’un de ses amants ou l’une de ses maîtresses, consentants ou non. Et moi, avant leur désertion, j’étais chargé de la surveillance du commandant et de l’équipage pour les Services Secrets soviétiques. Je suis coincé ici autant que vous et je dois feindre d’obéir et d’approuver comme les autres. Je vous reverrai plus tard, il serait suspect que je m’attarde…
Vladimir ressort silencieusement.

 
- Je me méfie, c’est peut-être une provocation, souffle Victor à l’oreille de Clèm.
Ils se sont assis sur le lit, épuisés.
- Tant pis, je n’en peux plus. Je fais comme si, lui répond Clèm en posant la tête sur son épaule.
Et si c’était vrai pour Vladimir ? 

 
Ils ne l’ont pas revu de la journée.

 
Le lendemain (mais à quelle heure exactement ?) ils se sont levés et ont voulu sortir, pour s’apercevoir que leur porte avait été verrouillée pendant la nuit.
Un peu plus tard, un bruit de clé dans la serrure leur a signifié leur libération.
La porte s’est entrouverte :
- Je peux entrer ?
C’est Vladimir.
Victor a fini d’ouvrir la porte pour lui laisser le passage et Vladimir l’a regardé avec un certain étonnement :
- Vous avez quelque chose de… bizarre…
- De bizarre ?
- Oui, votre moustache…
Clèm le regarde à son tour…
Il faut dire qu’ils ne se sont guère préoccupés de leur mise ces derniers temps.
- Mais oui, elle… Va te voir dans la glace.
Toujours étonné (mais qu’est-ce qu’ils veulent à ma moustache ?), il va se regarder dans le miroir du cabinet de toilette… Bien sûr, Clèm aurait dû refaire sa teinture de la semaine et les racines blanchissent un peu ce qui lui fait une amorce de crocs bicolores.
A circonstances exceptionnelles, décisions exceptionnelles : la paire de ciseaux qui traîne sur la tablette de lavabo claque deux fois, le rasoir électrique (neuf !) qui voisine ronfle quelques secondes, et c’est un Boulet ras du nez qui revient dans la chambre :
- Ça ira comme ça ?
Clèm le regarde ahurie, regarde Vladimir et tous les trois éclatent de rire. Clèm l’embrasse  sur le nez :
- Promets-moi de la faire repousser, après…
Du coup, cela devient un enjeu, un défi, et Victor, fait signe à Vladimir de refermer la porte. Puis, l’air grave, les yeux plantés dans les siens, il lui serre silencieusement la main.
Tous les trois se regardent, émus de la décision prise et en un geste solennel, Victor tend la main devant lui :
- Jurons : Nous délivrerons le monde des Écolocroques !
- Nous le jurons, reprennent-ils en chœur, avec le même geste digne des Horaces.
- Ce moment restera dans l’Histoire comme celui du Serment des Moustaches !
Et il poursuit, avec la gravité de Celui qui Assume l’Histoire et le Destin :
- Je ne sais pas ce que nous ferons mais ce sera l’épouvante de leur monde !
- Et tu retrouveras tes moustaches, mon Boulet !
- Mais pour l’instant, ils vous attendent dans la bibliothèque, il faut y aller. Il faudra me pardonner mon comportement en leur présence, ils ne doivent pas se douter de notre collusion. Et n’oubliez pas qu’hormis cette pièce pour le moment, tous les recoins du sous-marin peuvent être surveillés. Et qu’au moindre doute de leur part, cette pièce aussi se retrouvera piégée. Et alors…

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