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WASHINGTON / P1C2E18

P1C2E18 (Partie 1 / Chapitre 2 / Episode 18)

 
WASHINGTON / P1C2E18

 
C’est l’histoire où Green Bill en prend plein la gueule. 

 
Washington, mardi 19 avril
18 heures, heure locale, 23 heures GMT

  William B. Mac Faithfull, dit Green Bill, est journaliste au Washington Post, en charge de la rubrique Écologie.
D’où son surnom.

N’allez pas croire que cela reflète une appétence particulière pour les dollars, encore que. Enfin, pas plus qu’un autre dans la profession. Mais on trouve marrant d’appeler Green Bill celui qui semble marqué par la couleur rouge : rouquin flamboyant, la trentaine fringante, il arbore le plus souvent des costumes trop grands pour son mètre soixante, costumes qu’il fait tailler par son ami John Peacock, costumier de profession au Metropolitan Theater, dans des tissus de lin garantis sains et labellisés comme tels par au moins deux organismes certificateurs indépendants. Écologie oblige. Les seules couleurs qu’il accepte proviennent donc de teintures naturelles rouges, les seules à être en harmonie, dit-il, avec sa couleur personnelle. Il a renoncé à la pourpre, dont la récolte mène à l’exploitation des populations laborieuses du pays du Tiers Monde qui produisent encore le murex. Il a oublié le nom du pays. Il s’est donc rabattu sur la garance, et son lin garance ajouté à sa chevelure éclatante le ferait repérer aussi facilement qu’un piou-piou de 14 montant à l’assaut d’un nid de mitrailleuse prussien.

  Bien sûr, lorsque l’affaire des Écolocroques a éclaté, c’est Green Bill qui s’est retrouvé en charge du dossier. Bien sûr, on lui a conseillé de ne pas prendre l’affaire trop au sérieux. A part quelques calotines latinos baptisées « Maria Lourdes », personne n’a jamais entendu parler de cette curieuse station balnéaire des Pyrénées (il a trouvé les Pyrénées dans un atlas). Et puis, les Frenchies… Quant au missile qui a pulvérisé un peintre hollandais sur la Place Rouge, ça a fait rire tout le monde : c’est un peu l’histoire du petit tailleur qui chasse les mouches. En moins habile.

Mais, bon, ça le change des pamplemousses de Californie qui boivent le Rio Grande et des batailles autour des accords de Kyoto, avec les manifs hebdomadaires devant la Maison Blanche !

 Enfin, il s’est quand même connecté au site de ce journal au nom invraisemblable :

la Lanterne quelque chose. Et il y a retrouvé, bien sûr, la déclaration des Écolocroques qu’il s’est empressé de se faire traduire : génial ! Il a éclaté d’un rire en trompette qui a fait se lever toutes les têtes dans la salle de rédaction.

 Du coup, il a écrit un papier tonitruant sur l’avenir de l’Écologie et sur les solutions de désespoir ultimes auxquelles les réticences de l’administration au pouvoir risquent de pousser les pauvres habitants d’une Terre bafouée jour après jour. Intitulé «  la Terre avant tout » et sous-titré « Pour un monde propre », il reprend, avec quelques conditionnels évidents, le document des Écolocroques, en soulignant que « si » un groupement radical se trouve radicalement désespéré, il peut en venir, « s’il » détient des moyens terroristes adéquats, à se révolter de manière violente, et que la responsabilité en retombera sur cette administration incapable de maîtriser les désordres écologiques générés par son impéritie (bien, impéritie), sa gabegie (bien, gabegie) et son goût exclusif du billet vert (clin d’œil, le billet vert, green bill dans le texte).

 Et puis il a envoyé un mail à la Lanterne machin pour lui demander l’exclusivité et la primeur des infos sur ce sujet.

On lui a répondu : OK pour la primeur mais on veut la première page, niet pour l’exclusivité.

Suit une édition spéciale de la Lanterne machin, dé-li-rante mais bourrée d’humour sur les « Droits des Espèces Primates Evoluées » qui propose la citoyenneté et l’égalité pour les gorilles, les chimpanzés, les orangs-outans et les bonobos, la suppression des loisirs, des coupures d’électricité un jour sur deux et d’autres invraisemblables conneries du même tonneau !

Déjà qu’ils avaient dû batailler pour faire admettre la citoyenneté des nègres… (Green Bill est né en Louisiane de parents irlandais pauvres qui n’ont pas participé au combat, du moins pas de manière avouable).

Du coup, Bill a écrit un deuxième papier, qui doit passer dans l’édition suivante, intitulé : « Planquez vos skis, les singes arrivent ! », dans lequel il annonce que « si ça continue comme ça », il faudra que les espèces en voie de disparition se révoltent pour survivre, et que tous les peuples de

la Terre s’y mettent pour sauver la planète. Il y propose aussi des mesures particulières pour adapter les transports en commun au gabarit des gorilles et, pour les bonobos, des prix spéciaux à prévoir dans les quartiers réservés d’Amsterdam et de Hambourg (que lui-même a eu l’occasion d’expérimenter au cours d’un voyage d’étude).

 Et, surprise, un mail directement envoyé par les Écolocroques depuis « 

la Nouvelle Thulé » :

« Bonjour. 

 
« La limite qui a été fixée pour l’évacuation des bases américaines du Groenland expire à minuit GMT, 19 heures de Washington.
Il est actuellement 16 heures 30 à Washington.
Nous vous conseillons de vous trouver dans vingt minutes à proximité de

la Maison Blanche.

Prochaine communication dans une heure.

 
« Signé : Les Écolocroques.

  Bon, se dit Bill. Rien d’urgent en vue, j’y vais. C’est à dix minutes en skate.

  C’est vrai que Bill n’a jamais eu beaucoup de chance. C’est vrai que son copain John n’est pas toujours fidèle, que sa tête appelle à sourire, qu’on lui refile souvent des nanards, que la bouffe végétarienne qu’il se contraint à consommer par idéal lui colle des boutons et des flatulences et que leur loft sent le chou, mais quand même : quand il s’est arrêté devant la Maison Blanche, ce qui l’a le plus vexé dans le quart de seconde où il a compris ce qui lui arrivait, c’est d’être pris pour un peintre hollandais.

Parce qu’il l’a vu venir, le missile, comme un éclair : vroum ! Et badaboum !!!

À cinquante mètres devant lui, au milieu du parc de l’autre côté des grilles.

Grosse explosion, de la terre partout. Un peu de sang aussi parce que le Marine qui était dessous a eu encore moins de chance que lui, quoique lui n’ait pas été végétarien (ce qui prouve bien…).

Du coup, il s’est retrouvé complètement sourd et plus qu’à demi assommé, crachotant de la terre et des débris divers, le poil roussi (et un rouquin roussi vaut deux rouquins), désorienté comme un canard sans tête qui tourne en rond en battant des ailes. Lui, battait des bras en courant en rond et en cherchant ce qu’il était venu faire là. En plus il avait perdu son skate.

Il tournait toujours quand un infirmier surgi de la poussière lui a empoigné le bras pour le coucher sur un brancard.

- Qu’est-ce que je fais là ? se demande Bill en reprenant ses esprits sur son lit d’hôpital. Voyons… Il se redresse, semble entier, ne souffre pas (on lui a collé la dose de morphine à tout faire pour qu’il se tienne tranquille), n’entend rien, voit du blanc partout, sauf une infirmière, noire, qui lui tend un thermomètre en remuant les lèvres. Et quand il veut répondre, il ne s’entend même pas parler. Stop ! J’suis sourd ! La bombe ! Non, le missile ! Je me souviens… Faut que j’aille au journal !!! L’heure… il y a une horloge au mur, vite !!! Il a dit une heure !!!!

Décidé comme un Irlandais rouquin roussi (et donc bi-roux comme on l’appellera plus tard (et le bi-roux qui taille la route vaut mieux que le roux-roux qui taille… a déclaré le lendemain son copain John qui en connaît un bout vu qu’il est roux lui aussi (et bi, ce qui est assez fréquent dans son milieu où c’est d’ailleurs parfaitement normal, même si la plaisanterie lui est si souvent servie lorsqu’il quitte le travail que certains, en télescopant la formule, en sont venus à l’appeler « biroute »))) (mais il ne boit pas d’alcool, ce qui limite les quolibets), il saute du lit, sans même réaliser qu’il ne porte qu’une chemise d’hôpital des plus succinctes qui lui laisse les fesses à l’air, court pieds nus dans les couloirs carrelés de blanc, poursuivi par l’infirmière noire vêtue de blanc qui brandit son thermomètre (on les prend noires pour être sûr de les retrouver dans les couloirs), le tout dans un silence cotonneux, se précipite hors des lieux dans un taxi qui stationne là et hurle dans le silence le plus complet « au Washington Post, cent dollars pour la course ! », ce qui vaut toutes les explications du monde pour un chauffeur de taxi philippin. Surtout pour une course de cent mètres.

  Bon. Il a fallu expliquer au concierge qu’il était bien Green Bill et qu’il n’avait pas échappé à un barbecue d’anthropophages antivégétariens ; que si, il faut donner cent patates au taxi qui le suit en râlant parce qu’il pense qu’il s’est fait arnaquer, et que de toutes façons, il n’a rien à battre de ce que peut dire le concierge.

Vu qu’il est sourd.

Tout ça en une minute.

Et puis dans la salle de rédac, je vous dis pas les regards des collègues, ni l’ovation qu’il n’a pas entendue.

Vu qu’il est sourd.

Et puis sa console, son e-mail…
Putaiiiinnnnnnnnnnnnn…………. 

  « On vous a prévenus : la prochaine fois, c’est 250 kilotonnes.
« Dernier délai pour l’évacuation des bases du Groenland : minuit GMT, 19 heures locales ! 
 
« Les Écolocroques.

  Debout sur son pupitre, il appelle Stan, le rédac-chef, le voit, lui montre le mail, le précédent… assied son cul nu sur le fauteuil de skaï, sursaute un peu parce que c’est froid, se rassied parce que c’est l’émotion.

  CNN vient de couvrir l’histoire de l’attentat contre la Maison Blanche, mais ici, on a de l’inédit. Vite. Et cette fois, c’est du sérieux. On reprend les données disponibles, édition spéciale :
 « Les Écolocroques menacent la Maison Blanche.
Un attentat d’avertissement :
Washington après le Kremlin ! »

  C’est parti…
  Cinq minutes plus tard, le FBI débarque, lit, regarde, téléphone…

  Dix minutes plus tard, la Maison Blanche appelle l’Elysée.

 Un quart d’heure plus tard, Fox News (Républicain) interpelle la Maison Blanche (Démocrate) :
1.    Est-il vrai que les Etats-Unis se trouveraient exposés à une menace nucléaire brandie par des écolo-terroristes qui disposeraient de deux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins d’origine communiste ?
2.    Est-il vrai que l’explosion qui a secoué la Maison Blanche il y a une heure et qui a tué un Marine provient de l’explosion de l’un de ces engins heureusement non chargé ?
3.    Est-il vrai que les écolo-terroristes exigent le démantèlement immédiat des bases du Groenland et du Nord de l’Europe ?

Nous exigeons des réponses claires à ces trois questions.

Et bien sûr :
- Qui nous menace ?
- Qui sont les Écolocroques ?

 Silence de la Maison Blanche.
 

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