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AFFAIRES DE SAUCISSES / P2C3E6

P2C3E6 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 6)

 
N° 129 / AFFAIRES DE SAUCISSES / P2C3E6

 
C’est l’histoire où l’on reparle des saucisses de chez Lartigo. Et de Gertrude. Les saucisses seraient-elles droguées ? Et puis, l’avion d’Arthur aurait-il disparu en mer?

  Lundi 06 juin
6 heures 30
Saint Tignous sur Nivette

 
Ravot est assis tout au fond, à « sa » table.

  Il en est à son deuxième café et se sent de mauvaise humeur. C’est rare, mais ça arrive.
 
Lepif entre le premier. 

  Mado, qui a perçu la mauvaise humeur du commissaire, n’a pas pris le temps de s’habiller pour venir le servir. D’habitude elle est « à poste » dès cinq heures et demie, mais hier, c’était son jour de sortie et la nuit a été chaude, là où elle est allée la passer. Et ça ne regarde personne, non mais. D’ailleurs personne ne se risquerait à lui poser de questions indiscrètes. Même pas le commissaire, qui a les clés de la maison quand la patronne n’est pas là.
 
Il n’empêche que le commissaire est de mauvaise humeur. 

  Alors en bons diplomates, ils évitent de s’y frotter, et pour ne pas le faire attendre, Mado est venue ouvrir le bar dès six heures dans son peignoir en pilou (mauve dégueulis pinard à parements verts tisane, pour équilibrer, avec un large ceinturon de cuir clouté qui a connu d’autres usages. Lesquels, ça ne vous regarde pas). Et puis, Ravot servi, elle l’a planté là pour aller faire sa toilette et elle est revenue, en tablier bleu, tout juste au moment où Lepif ouvre la porte.

 
- Je vous ai dit de venir parce que j’ai reçu un appel de notre ami Jo de chez Lartigo. Il est de nuit avec son copain Ted et tout ce qu’il m’a dit c’est qu’ils passeraient prendre un pot ici en sortant du boulot, vers 7 heures…

Lepif s’est assis sans un mot. Lui non plus n’est pas d’excellente humeur : le lundi matin, commencer à six heures et demie au lieu de huit heures, « ça ne se fait pas ».

- Un café, Mado, commande-t-il sans répondre. J’ai besoin de me réveiller…
Ravot feint de ne pas avoir saisi l’allusion et poursuit :
- Comme je ne vous ai pas vu de la semaine dernière, je suppose que vous avez avancé…
- J’allais vous faire mon rapport, patron…
- Eh bien faites-le…
- Bon…

  Mado apporte le café demandé (petit noir serré sans sucre comme d’hab.) et ne fait même pas semblant de s’intéresser à ce qui se passe : elle retourne briquer son comptoir qui a dû s’encrasser grave après une journée sans patronne.

  - Alors voilà, reprend Lepif. J’ai cherché deux choses : d’abord à retrouver les liens entre

la Nouvelle Réna et les saucisses Lartigo. Je ne suis pas spécialiste de la chose, donc j’ai demandé à l’ami Dubrieux, de

la Brigade Financière parisienne de jeter son œil là-dessus (Hochements de tête approbateurs de Ravot, qui semble s’adoucir). J’attends sa réponse, mais il m’a déjà indiqué qu’à première vue il n’y avait aucun rapport sauf de client à fournisseur. Lartigo a été repris par Finette de Sainte Fouillouse pour le groupe Tapas’Embal’. Finette travaille pour diverses sociétés espagnoles qui produisent des tapas pour Tapas’Embal’, que lui aurait légués son cousin Déodat, mort au moment de l’explosion atomique de Gibraltar. Il a quand même trouvé trace auprès de ces derniers d’un mystérieux Imporium qui ferait dans la finance internationale et qu’il essaie d’éclaircir…
- Et quand on parle de finance internationale, on veut dire quoi exactement ? demande Ravot…
- Tout et rien, patron, tout et rien… Sauf que le même Imporium aurait soutenu le dossier qu’Arnaud Boufigue a dû présenter à la Grande Distribution au moment de la création de Super Troc…
- Tiens donc, comme on se retrouve…
- Mais Dubrieux n’a rien pu préciser et il m’a dit qu’entre sentir, savoir, et prouver…
- Il y a autant de distance qu’entre un mouton en peluche, un champ de flageolets, et un navarin d’agneau, je sais…
- … et qu’il pense que, même si on a des soupçons confirmés, on n’obtiendra jamais la moindre preuve, puisque tout cela transite par des endroits qu’on a faits pour ça…
- Il a raison : ce n’est pas par ce bout là qu’on pourra leur tirer la barbichette… A part ça ?
- A part ça, j’ai tenté de revoir notre amie Gertrude pour l’interviewer un peu plus… fermement…
- C’est une excellente idée, et je vous l’aurais conseillé si je n’avais pas fait confiance à vos initiatives (ça va beaucoup mieux, Ravot, il se détend, observe Lepif)…
- Je suis donc retourné chez elle, mais elle n’y était pas. Je suis allé à Super Troc, mais elle n’y était pas. A

la MJC…
- …mais elle n’y était pas…
- Ben non. Et c’est ça la nouvelle : Gertrude Pilon semble avoir disparu depuis plus d’une semaine…

  Eusèbe vient d’entrer : bruit de la porte et de la clochette que Mado y a accrochée pour être sûre de ne pas manquer un client.

  Ravot et Lepif se sont tus et ils lui tendent la main par-dessus la petite table tandis qu’il s’assied.

  En passant devant le bar, il a commandé un café à Mado qui a acquiescé d’un hochement de tête…

  - Alors, cette grande nouveauté ? demande Eusèbe. (Décidément tout le monde semble être de mauvais poil ce matin).
- Jo et Fred ne sont pas encore arrivés, mais Lepif vient de m’apprendre la disparition de Gertrude Pilon…
- Gertrude Pilon ?
- Mais oui, vous savez, la logeuse d’Arnaud Boufigue…
- Ah oui, la cinglée de la MJC ? Celle qui m’a enlevé il y a deux ans !
- On n’a pas pu le prouver, hélas… Et puis les amnisties tacites, grommelle Ravot…
- Oui, enfin… Et quelle importance ?
- Secondaire sans doute, répond Lepif à son tour, mais c’est celle qui était à notre connaissance la plus proche de Boufigue, en dehors du cadre de Super Troc, et celle qui a côtoyé au plus près Finette de Sainte Fouillouse quand elle installait le bureau des Écolocroques, il y a deux ans…
- Elle a peut-être rejoint Boufigue, observe Eusèbe en touillant le café que Mado vient de lui apporter, et en se disant que si ce n’est que ça, il aurait aussi bien pu rester au lit…
- J’essaie de trouver sa trace… Elle semble avoir assisté aux réunions de

la Nouvelle Réna depuis le début, et elle y aurait encore été vue, il y a un peu plus d’une semaine, d’après ce que nous ont déclaré des « Initiés » lambdas que l’on a interrogés. Mais vous savez à quel point ils sont flous en sortant de là… « L’influence mystique des Élus… » comme dit Daniel Forpris ! Se fiche de nous celui-là. Si au moins on pouvait trouver comment ils les choutent !
- Parce que vous croyez qu’ils les droguent ? demande Eusèbe en fronçant le front.
  (Après tout, se dit-il, les Écolocroques ont appris beaucoup de recettes des Goums… Il faudra que j’en parle à Amaïa…) Et il voit dans le regard du commissaire que leurs pensées se rejoignent. Mais, bon, on ne peut pas en parler devant Lepif, au grand regret de Ravot qui a fait quelques petits « stages » à Agotchilho pour approfondir sa connaissance du monde souterrain et l’intégrer dans ses problématiques de recherches, ce qui l’amène à penser que son adjoint serait plus efficace s’il était au courant de tout cela… Ce secret l’irrite, et il l’a dit à Eusèbe, un jour, comme ça. Réponse : un haussement d’épaules. 

  Ravot est agacé, et du coup, sa grogne remonte d’un cran :
- Et vous pensez que quelqu’un de normal boufferait des saucisses en dansant en jupette autour d’un arbre de carton sans être chouté à mort ? Et qu’en plus il (ou elle d’ailleurs) oublierait à peu près tout de ce qu’il y a fait ? Et qu’ensuite il dépenserait de l’argent pour s’acheter des saucisses à grignoter tout au long de la journée ? Et les acheter cher ! Les « Saucisses Spéciales Initiés », qu’ils ne vendent d’ailleurs qu’aux initiés après leurs séances de danse magique, valent plus du double des saucisses ordinaires. On en a saisi, sous divers prétextes et j’ai essayé d’en manger : elles sont uniformément aussi dégueulasses que les autres… Mais je vous assure que ni sur moi ni sur mes assistants elles ne produisent aucun effet particulier…
- Et les initiés ne veulent que celles-là ?
Lepif approuve du chef et enchaîne :
- Et si on leur en donne d’autres, ils manifestent de véritables symptômes de manque ! Oh, moins forts que ceux d’un junkie ordinaire, mais très nets ! J’en ai même entendu un me dire que ses saucisses éloignaient le Grand Putois Putassier !!!
- Et on n’y trouve rien, poursuit Ravot. Rien ! Pourtant les chimistes ont tout retourné dans l’atelier où on les fabrique. Rien.
- Vous l’avez visité cet atelier ?
- Oui, mais il a fallu insister, et ça n’a pas été la visite surprise que j’aurais voulu. On s’est fait accompagner pas des spécialistes des services d’hygiène qui ont fait des prélèvements. Tout est en inox, très propre, impeccable, répond Ravot. Ils reçoivent la viande congelée, la broient et la découpent telle quelle, sans même la désosser, dans des grosses machines…
 
- Ça s’appelle des cutters, enchaîne Fred qui vient d’entrer avec son copain Jo sans que personne les ait remarqués, tant ils sont pris par leur discussion.
- Ah vous voilà ! reprend Ravot grognon…
- On vous dérange ? demande Jo un peu vexé par l’accueil rogue du commissaire.
- Non, excusez-moi et asseyez-vous, je suis de mauvais poil, admet Ravot en appelant Mado d’un geste : Servez ces jeunes gens, je leur dois au moins un café pour me faire pardonner ma mauvaise humeur, ils ont passé la nuit à bosser…
- Et vous, vous l’avez visité cet atelier ? demande à son tour Eusèbe lorsque tout le monde se trouve installé autour de la table…
- Juste une fois, mais aucun des « anciens » de l’usine n’y travaille et on ne peut même pas s’en approcher. C’est comme une usine dans l’usine… Au début il y avait des gardes avec des chiens…
- Et plus maintenant, demande Ravot ?
- Non, il y a un peu de relâchement… Et puis il faut bien que certaines choses soient faites à l’extérieur, reprend Jo. Par exemple, la destruction des déchets…
- Comment ça ? demande Eusèbe…
- Oui, on ne désosse pas la viande. On ne la décongèle pas, on hache les carcasses congelées telles qu’elles arrivent par bateaux à Bordeaux et puis par la route en camions frigorifiques.
- Les os sont broyés avec la viande ? Mais alors il y a des os dans les saucisses !! proteste Lepif, ce qui fait rire Jo et Ted en initiés que l’innocence amuse.
- On trie les morceaux d’os les plus durs et les plus homogènes sur le convoyeur placé à la sortie du cutter et on les expédie aux déchets…
- Et il y a des gus qui trient tout ça ? poursuit Lepif dont la naïveté fait la joie des deux compères.
- C’est automatique, mais faut pas trop nous en demander, on n’est pas techniciens. Paraît que c’est assez chiadé. Ils ont monté un système du même genre  sur la chaîne où je travaille, explique Ted : ça marche avec des rayons X, mais je ne sais pas trop comment, ce que je sais c’est que lorsqu’il passe un morceau d’os, il est viré par un piston sur un convoyeur parallèle qui l’expédie aux déchets.
- Et c’est pareil quand les saucisses sont terminées, elles passent devant un détecteur de métaux et si elles contiennent la moindre particule de métal qui viendrait d’une machine ou de n’importe où, elle est virée, poursuit Jo.
- Mais, attendez, je voudrais comprendre, insiste Ravot qui se pique au jeu, s’il y a un morceau d’os sur lequel il reste de la viande ?
- En sortant du premier cutter, les morceaux font deux centimètres, en moyenne. Après, c’est un réglage : si c’est de l’os pur, il est viré. Si c’est, disons trois quarts os, un quart viande, c’est viré, mais si c’est moitié-moitié, on laisse passer…
- Mais on ne sent pas d’os dans les saucisses et d’après ce que vous dites, il doit en rester !
- C’est parce qu’après ça repasse dans un second cutter qui en fait de la purée, et là, on ne voit plus les os…  En principe, on peut tout laisser, la machine s’en fout, mais ça donne une consistance sableuse désagréable et ça use trop vite les couteaux. Si je me souviens bien de ce que j’ai entendu dire, ça diminue de moitié la perte, par rapport au désossage, sans parler du gain de main d’oeuvre…
- Mais c’est dégueulasse ! s’indigne Lepif
- Mais non, le calme Jo, placide, c’est comme ça que ça marche en industriel. Après on donne le goût par des épices et des arômes. C’est autorisé, hygiénique et tout. Paraît même que ça fait un apport de calcium et que c’est bon pour la santé… Et en tout cas, c’est moi qui suis à la sortie des déchets, et c’est pour ça que je vous ai demandé de venir…

 
Du coup, l’attention redouble. 

  Enfin, se dit Eusèbe…

 
Enfin se dit Lepif…

  Enfin, se dit Ravot…

 
Conscients de cette tension, Ted et Jo se regardent, contents de faire leur petit effet.

  - Voilà, reprend Jo. Dans l’ancien système, les déchets de carcasse étaient broyés et envoyés à des usines d’aliments pour animaux ou à l’équarrissage qui les brûlait. Mais maintenant, tout est brûlé tout de suite dans deux fours incinérateurs spéciaux qui récupèrent l’énergie des graisses que contiennent les déchets. Et qui filtrent les odeurs, parce qu’autrement Saint Tignous puerait la charogne carbonisée. Les convoyeurs arrivent directement dans les fours qu’on n’éteint jamais ensemble mais qui sont nettoyés tous les quinze jours, alternativement, pour éliminer les cendres qui s’accumulent au fond et dans les coins. Personne n’aime faire ce boulot, c’est assez dégueulasse, ça pue et les gens de la chaîne automatique, qui restent entre eux, ne sont vraiment pas sympas. Mais c’est le seul boulot qu’ils font faire par les gens de l’autre chaîne, de chez nous, quoi. Et je me suis porté volontaire, pour les voir de plus près. C’est comme ça que j’ai réussi à visiter leur usine, en leur disant que j’aimais comprendre, que ça me paraissait formidable comme technique, que c’étaient eux les plus forts, etc… Et c’est toujours moi qui nettoie le four, et ils ne me surveillent plus quand je travaille. 

 
Il sort de sa poche un mouchoir douteux aux coins noués et entreprend d’en défaire les nœuds :
- Et j’ai trouvé ça !

  Le mouchoir ouvert est étalé sur la table, entre les tasses à café vides.

 
Au milieu du carré de tissu, quatre vis métalliques, pansues, longues d’environ deux centimètres, de forme inhabituelle, creusées elles-mêmes d’un pas de vis à l’une de leurs extrémités…

  - Et je suis à peu près certain que cela ne provient d’aucune de nos machines…
 
On contemple les quatre vis en silence…

  - Et vous avez trouvé « ça » dans le four ?
- Dans l’incinérateur, oui, et je suis certain qu’elles n’y étaient pas au dernier nettoyage, puisque c’est moi qui l’ai effectué. Je  n’y aurais pas prêté une attention particulière si je n’avais pas visité l’usine entre temps. Ces vis ne peuvent provenir que d’un bloc de viande. Ce n’est pas un métal ordinaire : j’ai trouvé une fois un écrou en inox qui était tombé sur le convoyeur après le premier cutter. Il avait été viré par le détecteur de métaux qui vérifie les saucisses en bout de ligne. Il portait des entailles assez profondes qui provenaient du deuxième cutter. Une autre fois, c’est un morceau d’aluminium qui est tombé en bout de chaîne et qui est passé au four : il avait complètement fondu. Si vous regardez bien, vous voyez des petites griffures… Mais si c’est tout ce qu’il porte comme traces après être passé dans les deux cutters, c’est que c’est un métal très résistant… Alors ça m’a paru assez bizarre pour que je vous l’apporte…
- Et puis tu oublies… l’interrompt Ted, dimanche dernier, pas hier, celui d’avant…
- Ah oui, dimanche dernier, l’usine a été fermée : jour de récupération forcée. On nous l’a annoncé vendredi : maintenance des services généraux d’après ce qu’on nous a dit. Tout a été arrêté samedi, sauf l’usine spéciale, et même là, il n’y avait qu’un personnel minimum et les chefs…
- Les chefs ?
- Oui, l’état-major de madame de la Vorme Séchée, responsables de la production, mais nous, les petits, on ne les connaît pas…
- Et, poursuit Ted, vas-y, raconte !
- Oui, attends… Bon, moi j’ai nettoyé le four vendredi, mais j’ai vu une chose sur les enregistreurs de fonctionnement, c’est qu’il avait été allumé dimanche dernier. Sans personnel de production. Alors, ou bien les chefs ont fait tourner la chaîne, ou bien elle a tourné toute seule. Et ça, ça m’étonnerait !
- Attendez, attendez… l’interrompt Ravot qui voudrait comprendre… vous dites que l’usine de saucisses « spéciales » a tourné sans personnel dimanche dernier et que vendredi vous avez trouvé quatre vis dans l’incinérateur… Et c’est tout ?
- Ben oui, explique Jo. Vous vous rendez pas compte que tout est fait pour être automatique, sans rien qui sort jamais de l’ordinaire et que coup sur coup…

  Ravot sent bien qu’il a dit une bêtise en décevant son informateur par sa propre déception, mais il est vrai qu’il attendait mieux…
- Reprends ton mouchoir, je vais montrer les vis à nos experts… Ne vous faites pas repérer. Je vous tiendrai au courant. Merci les gars, vous nous apportez le premier élément tangible depuis le début !

  Jo et Ted se lèvent de la table, un peu déçus de n’avoir pas fait naître un enthousiasme plus délirant, et ils laissent les quatre vis au milieu des tasses.

 
La porte s’ouvre :
- Ah, vous êtes là, patron ? s’écrie Pélot en entrant…

  Ted et Jo s’esquivent discrètement, dévisagés au passage par le gras Pélot dont le cou tremblote sous l’effet de la précipitation. Et puis il vient près de la table :
- Je vous cherchais, j’ai du nouveau… 
 
Il vient s’asseoir à la place qu’occupait Ted :
- On aurait retrouvé la trace d’un avion privé qui s’est perdu au large du Chili…
Ravot fronce les sourcils :
- Et comment saviez-vous que nous étions ici Pélot ?
- Mais, c’est chez vous… Et comme vous n’étiez pas au commissariat…
- Bon… Et alors, cet avion ?
- Un avion d’affaires… En regardant les enregistrements « Echelon » du jour de la disparition d’Arthur Malfort, les Américains ont trouvé que l’avion parti de Temuco avait très vite changé de direction avant de disparaître des écrans… Ce ne peut être que celui que nous recherchons…
- Des enregistrements « Echelon » ? demande Eusèbe…
- C’est le système d’espionnage universel qu’utilisent les Américains : ils enregistrent tout ce qui est diffusé comme émissions officielles, officieuses, commerciales, publiques ou privées dans le monde. Là, il s’agit sans doute d’émissions qui proviennent de la tour de contrôle de Temuco ou de Santiago, explique Pélot avant de faire signe à Mado :
- Je pourrais avoir un chocolat chaud avec une omelette ?
  - Et c’est tout ? grommelle Ravot…
- Non, un hélico, à tout hasard, a survolé la zone. Il a observé quelques épaves flottantes : gilets de sauvetage, et des machins qui doivent provenir d’un avion, mais rien de vraiment identifiable depuis l’hélico, et ils n’ont pas pris le risque d’en repêcher dans une mer agitée. C’était au moment de la disparition d’Arthur Malfort, mais ils n’ont fait le rapprochement que quand je leur ai posé des questions précises sur le Falcon X7 qui nous a été signalé à Temuco…

 
Mado, qui était restée à remuer de la vaisselle derrière son comptoir, sans écouter la conversation (sa discrétion professionnelle est totale, surtout lorsqu’il s’agit du commissaire), vient débarrasser la table de ses tasses vides et regarde les vis comme si elle les reconnaissait :
- Alors on se fait refaire la façade ? demande-t-elle avec un sourire ironique…
Ravot fronce les sourcils :
- Refaire la façade ?
Mado le regarde en riant :
- Pas de coquetterie, commissaire, je sais reconnaître des implants dentaires ! On m’en a posé deux l’an dernier…
- Des implants ?
Elle prend l’une des vis pour la montrer :
- J’avais deux dents cassées sur le devant depuis longtemps. J’ai attendu d’avoir un peu de sous, le dentiste m’a placé deux vis comme celle-là, en titane, dans la mâchoire, et il a fixé dessus deux dents en céramique. Du beau travail, elles sont plus belles que les vraies, mais c’est hors de prix… Alors quatre d’un coup, vous ne reculez devant rien…
- Bon sang ! Mais alors… Lepif, vous me retrouvez le dentiste de Gertrude !

Lepif, bouche ouverte, en reste assis :
- Parce que vous pensez…
- Si je pense ! Mais je fais plus que penser ! Je fume des oreilles ! Allez, mon vieux… Fissa ! 

  Lepif, dopé, repousse son siège, l’œil allumé et le teint vif, avec la fougue du limier qui évente la piste :
- J’y go !

Et puis il revient, après un rapide virage sur l’aile, ramasse une vis sur la table, et repart, le mors aux dents, sous l’œil ahuri de Mado :
- Ah bon, c’est lui qui se fait refaire les ratiches ?
 

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