ARNAUD BOUFIGUE ET SUPER TROC / P2C1E11
P2C1E11 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 11)
N°90 / ARNAUD BOUFIGUE ET SUPER TROC / P2C1E11
C’est l’histoire où, après que nous ayons appris comment Arnaud Boufigue a lancé le SUPER TROC, nous le retrouvons à la soirée du Tapas’Embal’.
Lundi 2 mai
24 heures
Saint Tignous sur Nivette
En fin de compte, c’est grâce à Aloïs Guétotrou-Kifumsec qu’Arnaud Boufigue a pu proposer puis imposer le concept de Super Troc.
Faut dire qu’après le flottement consécutif à l’ultime émission de Thulé où les Malfort avaient révélé ce que les journaux avaient par la suite appelé les « dessous sanglants » des Écolocroques, et après qu’Arthur Malfort l’ait expédié d’un coup de pied au bas du dos dont il gardait le souvenir cuisant (je me vengerai, pensait-il parfois en boucle) (Arthur Malfort qui lui botte les fesses devant toute la rédaction assemblée dans le hall d’entrée et, sous les applaudissements, Toto qui lui fait la révérence en tenant la porte grande ouverte), Arnaud s’était réfugié chez Gertrude Pilon qui lui vouait un culte indéfectible.
Elle admirait et adorait Sri Mardouk Shankara, grand initié, qui avait daigné s’intéresser à elle, s’occuper de ses chakras perturbés et s’était penché sur son destin de vermicelle (féminin de vermisseau, Gertrude était partisane d’une féminisation absolue des titres, objettes (fém. d’objets) et qualificatives, dès lors qu’elles s’adressaient à une Femme ou la concernaient) exposée aux tempêtes astrales. Elle croyait en lui, en Lui, était prête à se ruiner pour baigner des huiles précieuses de son Vase de Parfums ses petons sacrés qu’elle parait des saints stigmates du martyre.
Et en attendant mieux, elle lui prêtait un grand appart dans sa grande maison. Il était parvenu à la convaincre, moyennant quelques intenses et expertes prestations intimes, de disparaître de la circulation pour se consacrer entièrement à Son Service, l’assurant du retour prochain des Écolocroques, momentanément repoussés par le complot des Malfort.
Et qui remettraient de l’Ordre dans La Maison, et la Terre par-dessus Tout. Mais chut ! Pour l’instant leur affreux Complot triomphait.
En attendant, elle faisait son ménage.
Bref, elle lui avait été fort utile. Et elle le restait. Elle lui servait d’intermédiaire discret.
Entre autres, avec Varochaix, du groupe local des Naris, qui s’était montré aussi intéressé qu’elle au destin d’Arnaud Boufigue. Pour d’autres motifs, bien sûr, puisque l’écologie n’intéressait Varochaix que lorsqu’elle maintenait les « valeurs du pays ». Mais il appréciait la « démarche politique lucide des Écolocroques », comme il l’avait écrit en béarnais dans le Bulletin régional des Langues et Traditions Régionales de
Écolocroques avec lesquels il avait discrètement collaboré dans ce qui s’était révélé être l’enlèvement d’Eusèbe Malfort. Cela, personne ne l’avait su ou du moins, personne n’en avait rien dit, et il n’y avait pas eu de représailles, ce qui confortait un sentiment d’impunité qui devait bien constituer une justification du bien-fondé de l’opération, quelque part. Parce que, quelque part, si, ni le Maire, ni Arnaud Boufigue, ni Gertrude, ni lui, n’étaient inquiétés, c’est bien que, quelque part, ils avaient raison, non ? Quelque part…
Sans parler de cette fille, Finette de Sainte Fouillouse, cousine du Conseiller en matière d’économie électorale (Conseiller en matière d’économie électorale que l’on disait favorable à tout ce qui rapporte des voix, ce en quoi il rejoignait le Maire, mais il était plus jeune en politique, même s’il s’était déjà beaucoup « affairé », et n’avait pas encore dû trouver le temps de solliciter des accords que Varochaix savait inévitables lorsque toutes les voix comptent, ce qui est toujours le cas en élection indécise, et toutes le sont. Il irait alors au mieux-disant), jolie fille, ma fois, qui revenait en triomphe alors que, hein, ce n’était qu’une petite boutiquière quand il l’avait connue, non ?
Le problème restait de savoir qui tirait les ficelles. Et Varochaix pensait que les Malfort et les autres étaient copains, quelque part, prêts à se partager le gâteau s’il n’y avait pas moyen de le croquer tout seul.
Parce qu’il y avait forcément un gâteau, on ne l’en ferait pas démordre. Il le voyait bien, tiens, ne serait-ce qu’avec le lotissement des Six Mille. Et il comptait bien en obtenir une part, de ce gâteau. Pour lui et pour les Naris. Bien sûr. Pas pour lui tout seul. Enfin, pas forcément. Et il restait donc en contact avec Arnaud Boufigue, via Gertrude.
Arnaud, donc, avait bénéficié de ces appuis locaux qui lui avaient permis de se faire oublier quelque temps. Pas trop, parce qu’en bon commercial, il savait que se faire oublier trop longtemps revenait à se laisser enterrer. Pas question. Il n’avait attendu que le temps nécessaire pour voir évoluer le temps.
Le climat, s’entend, puisque les actions « terroristes » entreprises par les Écolocroques étaient censées le modifier. Et comprendre alors certaines des dispositions qu’il avait toujours trouvées étranges dans le dispositif commercial qu’il avait été chargé de mettre en place pour eux. Par exemple, ils rejetaient pour l’approvisionnement de leurs boutiques la notion de flux tendu, pourtant généralisée dans toute la distribution ; ils basaient leur logistique sur le chemin de fer plutôt que sur la route ; ils excluaient presque systématiquement les voies maritimes (sauf pour les gros échanges, et encore les ports étaient-ils choisis en eau très profonde et dans des régions chaudes alors qu’il existait des installations portuaires plus proches, plus accessibles et mieux équipées), et totalement les voies aériennes. Tout cela dans un souci écologique, disaient les argumentaires fournis par l’école d’Andøya, en Norvège, où il avait suivi sa formation. Et il n’était pas question de discuter si peu que ce soit de ce qui constituait un véritable dogme.
La préméditation devenait évidente : placées et organisées de la sorte, les boutiques échapperaient aux conséquences de la glaciation qui risquait de survenir.
Et Arnaud avait conçu Super Troc, qui s’inspirait, en le généralisant, du principe des enchères internet.
Mais il restait à convaincre les entreprises de grande distribution en place. Et pour cela, il fallait une introduction. Et c’est là qu’Aloïs Guétotrou-Kifumsec était intervenu.
Il l’avait donc rencontré à Andøya au cours de sa dernière année d’études.
Très peu d’élèves étaient admis dans ce « Stage Particulièrement Spécial (SPS) » où étaient préparés les « super-cadres » qui devraient organiser le lancement du « système », comme il était dit alors d’une manière assez vague. Mais on leur avait expliqué qu’il n’était pas encore temps pour eux d’accéder à la stratégie. Ils devaient donc se contenter de la tactique d’implantation et de recrutement. Plus tard leur seraient ouvertes les portes du ciel…
En attendant, ils devaient être prêts à tout, « À TOUT », et ils recevaient une véritable formation de commandos en communication commerciale, bâtie sur le modèle des commandos militaires d’infiltration les plus durs. Ce qui, bien sûr incluait sabotage et coups tordus, et sur le plan physique, demandait une volonté et une capacité de séduction « jusqu’au boutiste », sans réserve ni limite.
C’est là qu’était intervenu Aloïs Guétotrou-Kifumsec qui les avait présentés à l’Imporium, allié potentiel, fournisseur de main d’œuvre et détenteur de savoir-faire. Quelques experts de cet organisme, hommes et femmes (dont une certaine Eléonore Fentasou, Requiescat In Pace), l’avaient accompagné pour assurer (et assumer) des cours très particuliers et très poussés durant une période épuisante. Aloïs Guétotrou-Kifumsec lui-même n’hésitait pas à mettre la main à certaines bonnes pâtes.
Les dix étudiants et étudiantes de la promotion (dont faisait également partie Finette, qui, en l’occurrence, avait acquis le statut de bonne pâte entre les dures mains d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec) avaient ensuite suivi un stage d’un mois dans différents organismes et établissements de l’Imporium où ils avaient été confrontés aux pratiques intensives du bordel, toutes catégories, du « calling » ou de « l’escorting » selon les appellations, avec les diverses tendances et spécialités ou pratiques qu’ils devaient tous être capables d’y assumer intégralement.
Arnaud se souvenait avec des frissons d’horreur rétrospectifs de la période Drag Queen qu’il avait dû effectuer à Hambourg. Huit jours de strass et de paillettes dans un « cabaret-montant » homo où il avait dû assumer le succès de la « petite nouvelle von Parisss ». On se battait pour ses faveurs tarifées sous l’œil glauque et impassible de son maître de stage qui observait à l’écart, déguisé en motard à clous.
Et, à égalité, de la période « Escort Boy » de Miami où il devait satisfaire à la chaîne des mémères emperlousées pourries d’arthrite et au dentier bancal. L’un d’eux, monté sur ressorts par dieu sait quel délire odontologique, lui avait d’ailleurs laissé une cicatrice profonde en se refermant avec un claquement sec sur son instrument de travail. Il n’avait été sauvé de l’amputation que par sa capote en kevlar. Bref.
Ils avaient aussi abordé la gestion très particulière des ressources financières et humaines de ce secteur.
Et ses connexions avec d’autres réseaux, clandestins ou officiels qui leur avaient été présentés comme susceptibles d’appuyer l’action des Écolocroques.
Dont la grande distribution, qui avait l’avantage de manier une masse importante de liquidités.
Leurs revenus professionnels devaient être pratiquement illimités. C’était promis et ce qu’ils avaient vu les confortait dans cette certitude.
Cependant, on les avait très sérieusement mis en garde contre toute tentation de captation personnelle et incontrôlée de bénéfices (sic), ou de pouvoir, par le biais de l’un de ces organismes, et on leur avait montré l’enregistrement intégral de ce qu’il était advenu d’une dame d’âge mûr qui avait trahi « l’un des éléments du réseau confidentiel dans lequel ils étaient maintenant admis, réseau où elle avait rempli des fonctions importantes » comme l’avait déclaré solennellement le professeur Pouacre, directeur en titre de l’école.
L’enregistrement de la « punition » durait trois heures. On n’avait pas expliqué où il avait été réalisé. Mais ni Arnaud ni aucun de ses condisciples, pourtant solides et entraînés, n’avait plus jamais mangé de crabe après l’avoir vu.
Arnaud avait, incidemment, reconnu le cadavre empoisonné au cyanure du professeur Pouacre dans « l’émission finale » de Thulé. Comme, au cours de son stage SPS, il avait appris à utiliser le cyanure, et bien d’autres moyens radicaux de résolution définitive de problèmes ultimes, il avait pu constater l’authenticité de l’empoisonnement, sinon de l’émission.
Lorsque son idée de Super Troc lui avait paru être au point, il avait contacté Monsieur Guétotrou-Kifumsec par une filière habituelle du réseau de l’Imporium qui lui avait été révélée à Andøya : il suffisait d’appeler un certain numéro de téléphone rose à une heure bien précise, de demander Falbala et de lui dire « Je te tiens, tu me tiens par la zigounette » pour être mis en relation avec le correspondant de service.
Les choses s’étaient ensuite très vite enchaînées et huit jours plus tard, Arnaud rencontrait Aloïs Guétotrou-Kifumsec à Paris, le convainquait de l’intérêt de son idée, obtenait son appui, et il était mis en relation avec les dirigeants de la Grande Distribution.
Il leur avait alors exposé les perspectives qu’il prévoyait pour les années à venir : ruptures constantes d’approvisionnement, problèmes logistiques multipliés jusqu’à en devenir insolubles du fait de l’interruption des liaisons aériennes, de certains transports maritimes et des aléas ferroviaires et surtout routiers, concurrence imparable de fournitures alimentaires gratuites par les organismes de secours de l’ONU confrontés à des perspectives de famines et alimentés par les réserves secrètes des Écolocroques que l’on commençait à diffuser, pillage de stocks par des populations affamées ou révoltées, risques d’émeutes, de conflits multiples, etc… Tout cela, bien sûr, devrait se révéler catastrophique en terme de chiffre d’affaires.
Certaines de ces difficultés étaient déjà apparues, quelques mois après les « Évènements » : récoltes perdues, routes bloquées jusqu’en juillet, transports aériens aléatoires…
Certains magasins avaient été pillés par des « consommateurs excédés », comme ça, par hasard, la veille de réunions de travail…
Le système de Super Troc devenait crédible.
Il impliquait une conversion drastique. Ce qui demandait des capitaux.
L’Imporium était là.
Il imposait comme préalable une union radicale des enseignes sous sa tutelle exclusive.
Ça avait grogné un peu au nom de la vertu : cette intrusion de « l’économie souterraine » dans le « Grand Commerce » surprenait.
Guétotrou-Kifumsec avait fait répondre qu’un édifice nouveau exigeait de solides fondations et qu’on n’avait jamais vu de fondations qui ne fussent pas souterraines !
Comme d’aucuns, au nom de la « Bonne Conscience », grommelaient encore, « on » avait mis le feu à quelques hypermarchés, comme ça, au hasard, un jour où l’état des routes empêchait l’arrivée des secours…
« On » était devenu totalement crédible.
Mais la Bonne Conscience avait encore grogné.
L’Imporium avait approuvé ces protestations de la vertu, en déclarant qu’elles lui permettaient de justifier les marges exorbitantes qu’il réalisait « sur ses autres marchés » par un facteur de risque important. Risque largement surévalué par les séries policières américaines et les communiqués triomphants des douanes lorsqu’ils saisissaient quelques paquets de cigarettes ou de cocaïne clandestins : il fallait maintenir l’illusion de ce risque pour maintenir un taux de rentabilité satisfaisant.
D’ailleurs, qui parlait d’« économie souterraine » ? Cela ne se voyait pas, par définition. Donc, cela n’existait pas. Personne ne pense aux fondations de l’immeuble où il habite. C’est affaire de techniciens ou d’experts. C’est sans intérêt.
Et s’il se trouve que ces fondations génèrent de plantureux bénéfices, cela reste l’affaire de ces techniciens-experts. Le reste est affaire de recyclage.
Et la Grande Distribution constituait une passerelle économico-financière idéale pour ce recyclage.
Il avait fallu expliquer que tout cela serait porté par un Idéal sous-jacent, une Campagne Vertueuse, un marketing harmonieusement supporté par de Grandes Causes et quelques Bénédictions bien placées.
Le Concept avait été admis.
Saint Tignous sur Nivette constituerait un champ d’expérimentation parfait.
Un mois plus tard, les équipes marketing de toutes les enseignes avaient finalisé un projet commun et deux mois plus tard, les premiers « Super Troc » étaient installés à Saint Tignous, sous la direction d’Arnaud Boufigue, qui ressortait au grand jour entre
Certains avaient alors remarqué le « silence critique » de la Lanterne du Fort, qui avait cependant dû se résigner à éditer les publicités « Super Troc » imposées par l’agence qui gérait sa pub. Ces publicités étaient payées en sous-main par l’Imporium. Mais comment le savoir…
La même agence s’occupait d’ailleurs de
Ce n’est pas que Victor Bourriqué ou Eusèbe Malfort aient apprécié cette initiative, ni que la réapparition de Boufigue les ait laissés indifférents, mais ils avaient alors fort à faire pour appuyer l’action d’Arthur qui, à New York, travaillait à organiser la distribution des stocks de vivre des Écolocroques via les Nations Unies. Et puis toutes ces transactions et ces grandes manœuvres avaient su rester très discrètes. Et surtout on avait voulu à tout prix préserver la paix sociale.
Et puis, il fallait protéger le secret de l’existence des Goums…
Le Président (de
Non. Il n’y avait pas eu de chasse aux sorcières. Pour chacun, les Écolocroques avaient disparu avec les Kuhhirt, seuls coupables aux yeux du monde entier.
On avait craint quelque temps que le Ministre du Confort n’exige des éclaircissements, mais une fugue de son épouse, survenue à point nommé, avait distrait son attention de manière tellement judicieuse que des hypothèses ironiques avaient couru dans « des milieux bien informés » quant à l’implication de certains… membres… « experts »… de l’Imporium… Des menaces de procès en diffamation avaient très vite rétabli le Silence. Donc
Arnaud Boufigue est bien content de retrouver Finette à l’occasion de cette inauguration. Bien sûr, ils ne s’étaient jamais totalement perdus de vue : un appel téléphonique rapide, après la dernière et, pour eux, catastrophique émission de Thulé, leur avait permis d’échanger des points de vue convergents. Il fallait disparaître de la circulation. Elle lui avait parlé de sa maman, Flora, qui vivait dans les Ardennes, il lui avait parlé de son projet d’utiliser le filon de Gertrude. Et silence radio pour deux mois. Et puis un appel ici et là pour fixer les choses et, pour Arnaud, un conseil technique de gestion (Finette était très forte en la matière). Et puis, un appel reçu d’un notaire parisien qui se recommande d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec, et la chaîne qui se reboucle.
Et le soir de l’inauguration du Tapas’Embal’, chacun triomphe dans sa partie, lui comme concepteur dirigeant des premiers Super Troc, elle, à la tête des Tapas’Embal’, et de diverses autres entreprises, appuyée sur l’Imporium représenté par Aloïs Guétotrou-Kifumsec en personne.
Les pros qu’ils sont n’ont pas eu besoin de longs discours pour se retrouver instantanément en phase : il s’agit de marquer leur territoire au sein de l’Organisation, quelle qu’elle soit, qui les a ainsi recrutés et dont ils ont tout à fait conscience de constituer la surface visible.
Arnaud sait parfaitement que l’ensemble des distributeurs qui se sont regroupés pour constituer Super Troc tout en maintenant une autonomie de façade, forme un trust colossal, mais s’appuie en fait sur l’Imporium, qui n’est lui-même que l’un des éléments du monde économique souterrain dont chacun soupçonne l’existence, mais que personne ne pénètre.

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