AUTOPSIE / P2C2E15
P2C2E15 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 15)
N° 116 / AUTOPSIE / P2C2E15
C’est l’histoire où l’autopsie de Luis nous apprend bien des choses étranges.
Mercredi 4 mai
9 heures
Morgue de Saint Tignous sur Nivette
On ne peut vraiment pas dire que Ravot raffole de ces endroits où les experts font « parler les morts ».
Saint Tignous sur Nivette est une petite ville et sa morgue est assez sommaire : une petite salle carrelée de blanc dans un sous-sol de l’hôpital, équipée d’une dizaine de tiroirs frigorifiques encastrés dans le mur du fond.
Deux hommes en longues blouses vertes, gantés de latex, tournent le dos à la table de dissection sur laquelle gît le cadavre tragique de Luis. Un troisième s’affaire à recoudre les ouvertures immenses qui y ont été pratiquées pour l’autopsie.
Les deux hommes, le docteur Milou Panosier professeur de médecine légale, et le docteur Marnier (un mètre soixante cinq, on l’appelle le petit Marnier quand on est sûr qu’il ne peut pas entendre), légiste occasionnel de Saint Tignous sur Nivette et chirurgien de l’hôpital, échangent leurs conclusions tandis que l’interne de service tente de rendre figure humaine (selon l’expression du professeur Panosier) aux restes torturés. L’interne en question, qui a connu Luis au lycée de Saint Tignous, éprouve quelque difficulté à « piquer droit » comme dirait sa mère, couturière en ville. Le tremblement de ses mains et les nausées récurrentes qui le secouent rendent ses gestes imprécis. Quant aux larmes qu’il ravale de plus en plus difficilement, elles noient la salle toute entière dans un brouillard horrible où le rouge du sang se mêle au vert des blouses et au blanc brillant des carreaux dans une sarabande abominable.
C’est cependant lui qui a insisté pour assister les légistes : un hommage à son ancien camarade… Ce qu’ont admis et approuvé les légistes. Mais c’est dur. Et maintenant il doit aller jusqu’au bout…
Ravot les rejoint avec Catachrèse, jette un coup d’œil aux restes du journaliste, hoche la tête :
- Vous ne pensez pas qu’il serait possible d’en discuter un peu plus loin ?
Panosier approuve d’un hochement de tête :
- Nous vous laissons terminer, cher collègue (il sait que cette valorisation peut donner à l’interne la force de finir : un petit coup de pouce. Mais il a sincèrement apprécié son courage). C’est presque terminé… Rejoignez-nous ensuite en salle de réunion, voulez-vous ?
- Oui Monsieur… bredouille l’interne soulagé de se retrouver seul. Au moins, il pourra pleurer librement…
Le café du distributeur passe mal, mais il réchauffe…
- Nous nous trouvons en présence d’un « travail » très particulier, qui n’a pu être réalisé que par des criminels extrêmement pervers disposant de très gros moyens, commence Panosier…
Il regarde Marnier qui approuve de la tête et lui fait signe de continuer.
- Il ne semble pas que la victime se soit défendue, ni qu’il y ait eu de lutte. A cet égard, il sera très important de connaître les conclusions des analyses toxicologiques qui seront pratiquées sur les prélèvements que nous avons effectués, aussi bien à partir du contenu de l’estomac qu’à partir du foie ou de divers autres organes, sans oublier, bien sûr, les analyses de sang ou de lymphe.
- Il est à peu près certain qu’il a été drogué, appuie Marnier…
- Amélie a commencé à étudier les prélèvements sanguins, confirme Catachrèse, qui précise à l’intention de Marnier qu’Amélie Fouad est leur toxicologiste. Mais son matériel portatif ne lui a pas permis de poser de conclusions pour l’instant : les drogues employées ne sont pas standard. Elle aurait pu identifier de la cocaïne, de la strychnine, du curare, de la morphine, ou n’importe laquelle des drogues courantes employées en anesthésie, par exemple. Mais là… Elle a envoyé des échantillons au labo de Bordeaux. La seule conclusion à laquelle elle a pu aboutir concerne l’attentat du journal : la bombe renfermait bien du sang de Luis auquel on avait ajouté un anticoagulant…
- L’attentat du journal ? demande Marnier
- Une petite bombe-surprise. Dégueulasse, mais pas dangereuse… Je vous demanderai, comme pour tout le reste, un silence complet. Black-out… répond Ravot, qui enchaîne :
- Donc il a été drogué, mais on ne sait ni comment ni par quoi ni bien sûr par qui et encore moins pourquoi…
- La nature de la drogue nous aidera peut-être à savoir par qui, observe Catachrèse.
- Pour le reste, reprend Panosier, nous avons eu la confirmation que l’opérateur, si je peux employer ce mot, possède de solides connaissances en matière de chirurgie : la manière dont ont été pratiquées les incisions est assez éloquente à ce sujet. En outre, nous avons fait une découverte surprenante : Luis a dû se trouver connecté à un système de circulation extracorporelle probablement même cryogénique…
- Qu’est-ce que c’est que ça ? demande Ravot stupéfait.
- C’est un système qui permet de refroidir le sang, et donc d’abaisser la température du corps, tout en maintenant une circulation forcée en cas d’arrêt du cœur, précise Marnier…
- Un matériel de pointe réservé à certains hôpitaux essentiellement spécialisés en cardiologie, enchaîne Panosier. Cela permet de survivre à un arrêt cardiaque et dans certains cas de provoquer cet arrêt, pour intervenir sur le cœur, par exemple, en maintenant le corps en vie. Mais, en l’occurrence en imaginant que Luis soit resté plus ou moins conscient, cela a dû permettre de prolonger la torture… Et de le vider partiellement de son sang pour limiter les hémorragies.
- Mais il faut une salle d’opération ? s’étonne Ravot.
- Il suffit de planter deux trocarts, l’un dans une grosse veine, l’autre dans une grosse artère, pour dériver une partie de la circulation sanguine dans une machine cryogénique, et d’établir une circulation forcée au moyen d’une pompe capable de suppléer à l’inévitable défaillance cardiaque consécutive au choc. C’est ainsi que l’on a pu prolonger la vie de la victime, tout en réduisant les hémorragies, et qu’ensuite, le sang a été vidangé du corps lorsqu’on a décidé de l’achever, confirme Marnier. L’hôpital où nous nous trouvons et où j’exerce ne dispose pas de ce matériel, réservé, comme vous l’avez dit, à certaines unités spécialisées en cardiologie, mais les progrès récents le rendent assez compact pour être aisément transportable. Il n’en est pas moins très onéreux et très délicat à utiliser…
- Nous avons retrouvé les traces d’implantation de cathéters dans l’artère fémorale et dans la veine fémorale. Ce sont des vaisseaux profonds et seul un chirurgien expérimenté a pu les repérer sans erreur dans la position où était placé le corps, reprend Panosier. Ce n’est vraiment pas un travail d’amateur. Par ailleurs, et c’est tout aussi inexplicable, il semblerait que Luis ait éjaculé peu de temps avant de mourir : nous avons retrouvé des traces de sperme dans l’urètre…
Ravot hoche la tête :
- Tout cela paraît totalement invraisemblable ! Qui donc pourrait dépenser une telle somme de perversion sadique…
Catachrèse reprend :
- De notre côté, nous avons découvert des éléments intéressants dont certains concordent avec ce que vous venez de dire. En particulier, nous avons aussi trouvé des traces de sperme par terre, devant la victime, sous la flaque de sang. Il aurait donc éjaculé avant d’être écorché, ce qui, à la limite, pourrait indiquer des pratiques sado-masochistes…
- Avec un tel luxe de matériel ? J’en ai connus des sados-masos lorsque j’étais en fonction à Paris, intervient Ravot, mais vous savez bien qu’ils sont plutôt du genre (il chante) « Fais-moi-mal, Johnny, Johnny, Johnny »[1], ou bien bricolos du zizi, cuir-latex-corde-à-noeuds et pipi-caca-père-fouettard, que chirurgie de pointe !
- C’est certain, confirme Catachrèse. Mais nous avons trouvé d’autres indices intéressants, en particulier, dans la même flaque de sang, un long cheveu, féminin et blond, qui pourrait bien appartenir à votre amie Finette. Bien sûr, nous ne disposons d’aucune preuve scientifique… Il faudrait retrouver sa famille. Mon cher Ravot, c’est un travail pour vous… Mais je dois dire que comme le cheveu en question baignait dans le sang de Luis, il sera difficile d’en caractériser l’ADN qui a dû être contaminé par celui du sang. Ce qui est certain c’est qu’il se trouvait à la surface de la flaque et qu’il n’est donc pas antérieur au supplice du pauvre garçon…
- Pas d’empreintes digitales ? demande Ravot.
- Des tas !!! Bien sûr, celles de Luis, mais aussi, et cela, c’est intéressant, des empreintes que nous avons retrouvées sur les verres utilisés à la table des notables du Tapas’Embal’. Avec une ébauche d’identification. En particulier, nous avons retrouvé les empreintes d’Arnaud Boufigue, présentes dans notre fichier national depuis les « évènements »…
- Mais vous n’avez pas celles de Finette, déplore Ravot…
- Hélas, non… Toutefois, les empreintes de Boufigue figurent très clairement sur le projecteur, sur la porte de communication que l’on disait condamnée, avec l’escalier qui conduit au studio de la mairie, et à divers autres endroits… Pour ce qui le concerne, vous pouvez d’ores et déjà prévoir un mandat d’amener…
- Dès que le procureur sera arrivé : il n’a pas pu venir hier à cause du temps… Je le connais, Il a été nommé en même temps que moi et nous travaillons en confiance, mais j’ai déjà donné des instructions à mes hommes… Arnaud Boufigue n’est pas réapparu depuis la soirée. En fait, Gertrude Pilon a déclaré à l’agent que j’ai envoyé pour le convoquer, lui, ce matin à huit heures avec les « notables », et la convoquer, elle, cet après-midi, que Boufigue était rentré « vers minuit », c’est-à-dire à peu de chose près à l’heure de sa sortie du Tapas’Embal’, et qu’il avait passé la nuit avec elle avant de repartir hier matin tôt, en tout cas avant le passage de l’agent, pour « participer à une réunion » dont elle a été incapable de préciser le lieu, le moment et l’objet. Elle ne l’a pas revu depuis, mais il paraît qu’il est fréquent qu’il s’absente ainsi pour plusieurs jours sans la prévenir.
Je vais aussi lancer des recherches pour retrouver la famille de Finette, qui sait…
Quant aux autres, la seule chose que j’aie pu établir hier, c’est qu’il n’existe pas de notaires du nom de Gaston Brunières ou Marc Tombou. Ni à Paris, ni ailleurs…
- Il y a encore quelque chose, intervient Catachrèse : la petite flûte suspendue au cou de Luis…
- Le pipeau ? demande Ravot…
- Oui, le pipeau de bois. En fait, il semblerait qu’il s’agisse d’un objet très ancien, très primitif, mais très ancien. Je compte le faire dater par Bordeaux, mais…
- Attendez, l’interrompt Ravot, attendez… Pouvez-vous me le confier jusqu’à demain ? Je pense que vous avez relevé toutes les traces qu’il pouvait porter ?
- Oui, nous n’y avons pas trouvé d’empreintes…
- Il est possible que j’en connaisse l’origine. Je ne peux rien en dire pour l’instant, et il faudra que je contrôle… Confiez-moi l’objet jusqu’à demain, et je vous dirai…
- Je vous l’aurais volontiers apporté, mais je crains qu’Amélie ne l’ait déjà expédié à Bordeaux….
Grimace d’exaspération de Ravot…
- Elle en a pris des photos…
- Ce sera parfait, approuve Ravot soulagé.
- Vous les aurez cet après-midi… Pour l’instant, je vous propose d’aller casser la croûte, qu’en dites-vous ?
- Je vous invite chez Mado, propose Ravot, et faites venir votre interne, mon cher Marnier, il a besoin de reprendre des forces !
[1] Saint Boris, sois béni.

Laisser un commentaire