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BITENOR / P2C3E2

P2C3E2 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 2)

  N° 125 / BITENOR / P2C3E2

 
C’est l’histoire oùArthur apprend de Vladimir ce qui lui a été imposé comme épreuve par les 120 Amazones d’Omphalie.

  Un jour
Quelque part dans l’Atlantique.


 
… Il s’est passé un temps étrangement insaisissable avant qu’Arthur ne reprenne clairement conscience de sa vie et de ce qui l’entoure. 

 
Avec des périodes plus ou moins longues de clarté, et d’autres où cette brume grisâtre et confuse du temps se confond avec l’espace, le bruit et la lumière, en une bouillie nauséeuse.

 
Avec un amalgame de ces souvenirs et de ces ombres qui le maintiennent en deçà de la perte totale et définitive de lui-même : son père qui le guide dans les souterrains qui prolongent les caves de la petite maison de Saint Tignous (avec l’odeur du carbure dans la lampe) ; Béatrace qui frotte tendrement ses moustaches dans le creux de son cou ; Tijules qui se lance dans un vaste raconte-à-papa ; un petit obus qui éclate près de lui à Sarajevo et le laisse à moitié nu mais sans une égratignure, et lui qui éclate de rire parce que ça lui rappelle un film de Laurel et Hardy ; l’Oberst Kuhhirt au garde-à-vous devant Béatrace qui a disposé une mèche de cheveux en travers de son front et fronce comiquement le nez sur sa moustache, ce qui la fait loucher ; le regard sérieux de Daouj en train de faire griller un poisson sur un feu de bois ; Amaïa, nue et silencieuse, avec son regard immense et impénétrable de divinité antique ; Victor et Clémentine de retour de Thulé, incapables d’articuler un seul mot pendant toute une journée, jusqu’à ce que tous se retrouvent en larmes dans les bras les uns des autres ; Jeanne embrassant son père sur les lèvres et puis le serrant, lui, Arthur, entre ses bras secs ; Tijules qui lui tend son pot pour lui faire admirer une crotte bien moulée, sous les rires de Béatrace ; les flûtes funéraires aux obsèques de Daouj, et les remous qui agitent la surface des sombres eaux souterraines…
 
Il n’est plus dans sa cellule noire mais dans une sorte d’infirmerie où il reçoit soins et nourriture de la part d’un marin indifférent qui passe toutes les deux ou trois heures (le temps reste si vague) changer sa perfusion et lui apporter un plateau garni auquel il ne touche qu’une fois sur deux…

 
Il a bien reconnu Vladimir, mais il ne l’a pas revu. Il l’avait brièvement rencontré auparavant, après le retour de Vic et Clèm de Thulé, lorsqu’il s’était agi de mettre sur pied la logistique de la répartition des réserves secrètes des Écolocroques. Vladimir avait alors pris le commandement du Hai II que l’on avait décidé de conserver « en réserve », comme moyen de transport privilégié en cas de glaciation de la base de Thulé ou d’autres lieux. Bien sûr, l’armement nucléaire du sous-marin avait été démantelé, comme celui de toutes les bases des Écolocroques, mais il avait conservé ses torpilles « Murènes » et son équipage constitué de mercenaires d’origine russe qui avaient préféré rester à leur poste plutôt que d’être livrés à la justice de leur pays comme déserteurs !

 
Petit à petit ses forces, un peu, reviennent…

Ses réflexes priapiques ont disparu, pour la simple raison que les drogues qui l’induisaient ont cessé d’agir. Mais aussi parce qu’il a pris soin d’éviter toute pensée ou toute image mentale susceptible de les provoquer.

 
Il reste cependant enfermé dans un silence presque complet, puisque l’infirmier qui le soigne ne lui parle pas et qu’il ne voit personne d’autre.

Il se repose, reconstitue peu à peu son univers intérieur.

C’est ainsi qu’il a pu établir qu’il avait dû « disparaître » un quatre ou cinq mai…

 
Mais bien sûr, il ne sait pas combien de temps s’est écoulé depuis. Et c’est l’une des principales questions qu’il se pose. Il ignore également tout de ce à quoi on le destine, puisqu’il se sait toujours prisonnier : il se souvient de ce message de Béatrace l’informant de la disparition du Hai II à bord duquel, d’évidence, il se trouve, puisque Vladimir le commandait…

 
Et dont il est facile de conclure maintenant avec certitude à la désertion, directement liée à l’Omphalie et à ce qui s’y trame…

 
Des jours ont dû encore passer, dans l’éternel bourdonnement sourd des machines du sous-marin qui l’entraîne il ne sait où. Ni depuis quand.

 
Un jour, il a tenté de parler pour interroger son infirmier, et il a été surpris lui-même du son rauque de sa voix. Mais l’infirmier a fait mine de ne pas l’entendre. Ou de ne pas le comprendre. Ou bien il ne l’a réellement pas compris. Il a essayé de l’interpeller en français, en anglais, en espagnol, avec les quelques mots d’allemand dont il se souvient, et dans ce sabir que pratiquent les marins un peu partout dans le monde. En vain. L’infirmier n’a manifesté aucun intérêt pour ce qu’il disait. A peine s’il a tourné les yeux vers lui.
 
Un jour, il l’a entendu répondre à l’interphone qui se trouve au pied de son lit (et qu’il a découvert à cette occasion). En russe… Arthur ne parle pas le russe, ni de près ni de loin.

 
Un jour, il a réalisé à quel point il était affaibli en découvrant son propre corps nu, alors que l’infirmier procédait à sa toilette : hanches saillantes, côtes décharnées, un échappé de camp de concentration… Mal rasé de surcroît, toujours par cet infirmier d’occasion, maladroit et négligent qui le traite à la tondeuse, barbe et cheveux sans distinction. Il n’y a pas de miroir, mais il sent combien ses joues sont creuses sous ses doigts.

 
Un autre jour, il a réussi à se lever et à esquisser quelques pas vacillants…

 
Le lendemain, Vladimir est venu le voir.

 
Arthur dormait. 

 
Vladimir s’est assis sur le tabouret que l’infirmier utilise lorsqu’il a des soins un peu longs à prodiguer ou sur lequel il pose le plateau du repas lorsque Arthur est endormi à son arrivée.

 
Il l’a regardé dans son sommeil. Parce qu’Arthur dort souvent, pour peu de temps, mais souvent, privé des repères du jour et de la nuit par un éclairage constant.

 
Et c’est de sentir cette présence inhabituelle qui a réveillé Arthur : l’infirmier, lui, l’aurait éveillé sans scrupules ou serait ressorti après avoir posé le plateau.

- Eh bien, je vois que votre état s’améliore !!
Vladimir l’a interpellé d’un ton joyeux, mais Arthur, immédiatement sur ses gardes, a bien remarqué l’indifférence sous-jacente, la froideur négligente du regard.
- Bonjour Vladimir… Alors, vous avez tourné casaque ?
Vladimir rit de bon cœur :
- Mais je n’ai jamais changé de camp mon cher, je n’ai fait que préserver le mien dans des circonstances diverses…
- Pardonnez-moi, mais je ne me sens pas en grande forme pour soutenir une discussion idéologique… Je ne sais plus quels sont les camps en présence et ce que vous me dites laisse sous-entendre que nous n’avons pas su tout discerner de ceux qui existaient auparavant…
- Je le conçois volontiers… Nos amies d’Omphalie vous ont mis sur les rotules… Il faut dire que l’Élue leur laisse rarement le loisir de se distraire aux dépends d’un homme aussi vigoureux que vous l’étiez… Chapeau, Arthur Malfort. Vous êtes le premier à avoir survécu à l’épreuve !
- A l’épreuve ?
- Je reviendrai lorsque vous serez un peu plus solide. N’essayez pas de sortir, vous savez où vous êtes et je vous imagine mal tentant une évasion par trois cents mètres de fond !
Il se lève, un sourire ironique sur les lèvres…
 
- Attendez… J’aimerais comprendre… Vous avez parlé d’épreuve…
- Oh, c’est simple. Elle n’a fait que punir votre hybris…
- Mon… « hybris » ?
Le sourire ironique s’accentue :
- C’est ainsi qu’est qualifiée l’insolence du regard qu’un simple mortel porte sur les Élus…
- ???
Le sourire se transforme en éclat de rire :
- Ne cherchez pas à comprendre, mon vieux, et félicitez-vous de vous en être tiré à bon compte : vingt jours de baise ininterrompue constituent un record absolu ! Vous vous êtes fait sauter par les cent vingt amazones d’Omphalie pendant quatre cent quatre-vingts heures sans débander ! Chapeau ! Je sais qu’elles vous ont conféré le titre unique de « Bitenor » dans le secret de leur casernement. Alors retapez-vous, je reviendrai vous voir demain…

- Demain… C’est quel jour ?

- Nous sommes le trente et un mai…   
 

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