logo

DES FUNÉRAILLES GOUMS / P2C1E18

P2C1E18 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 18)

 
N° 97 / DES FUNÉRAILLES GOUMS / P2C1E18

 
C’est l’histoire où nous assistons aux funérailles d’une vieille femme goum, et où nous apprenons que le Numéro Cinq, le docteur Pouacre, aurait été libéré. 

 
Mardi 3 mai
14 heures
Agotchilho

 
- Venez, leur enjoint Amaïa en se levant de son siège de pierre.
  Suivie des deux gardiennes et des Boules qui l’escortent, elle s’engage dans le déambulatoire qui prolonge l’espace situé derrière les grandes flammes et qui, découvrent-ils, se prolonge par un large couloir ouvert derrière l’ultime gros pilier sur lequel repose la voûte.
 

Rébéquée semble connaître les lieux et suit les Goums sans hésitation, malgré la pénombre. Elle explique à Ravot que la sensibilité de leurs yeux leur permet d’évoluer dans ces ambiances obscures où eux-mêmes ne se déplacent que difficilement. Elle explique aussi la présence des lampes électriques qui ont remplacé les torchères à gaz des temps anciens, en limitant les besoins en ventilation et en supprimant des risques d’explosion… 

  - Comment se fait-il que vous connaissiez si bien ces gens étranges ? ne peut s’empêcher de lui demander Ravot intrigué.
- C’est une longue et vieille histoire, commissaire…
- Jules…
Rébéquée a un petit sourire
- Jules… J’avais un ami, un confrère, qui s’appelait Jules et… il a disparu. Il est mort ici, de manière tragique. J’ai encore quelque peine à… Mais je vous l’ai déjà dit, je crois…
- Ne vous excusez pas…
- Cela fait partie de cette longue et vieille histoire. Vous la connaîtrez petit à petit, mais il serait trop long de tout vous raconter maintenant en détail… Sachez seulement qu’une confiance particulière me lie à Amaïa qui s’est sentie d’une certaine manière responsable de ce qui est arrivé à mon ami Jules, et de ce qui m’est arrivé…
- De ce qui vous est arrivé ?

Rébéquée s’aperçoit qu’elle n’a jamais été aussi près de livrer ce secret qu’elle a su préserver, des avanies qui lui ont été infligées et dont le souvenir l’éveille parfois encore la nuit (la tendresse alors d’Hélène à ses côtés, ses lèvres sur ses yeux brûlants de larmes…). Ce commissaire Ravot doit être redoutable lorsqu’il a décidé de faire parler quelqu’un.

 
- Toujours est-il, reprend-elle, que je lui ai promis de me charger des relations entre son peuple et… nous, de tenter d’enrayer leur déclin tout en préservant le secret de leur existence et leur mode de vie. En échange, lorsque c’est nécessaire, elle nous ouvre leur Mémoire. Et les Goums luttent avec nous contre le risque de famine provoqué par le froid : ils nous ont communiqué leurs manières de se nourrir, que nous diffusons par les produits de cette usine et de quelques autres, ils nous ont révélé les cachettes de nourriture des Écolocroques, qu’Arthur Malfort s’emploie à répartir avec la collaboration des Nations Unies, et… Nous arrivons, je crois.

  Depuis quelque temps, un vague écho de flûte semble résonner au loin.

Il se fait plus net et même Rébéquée s’en montre surprise :
- C’est curieux, je n’ai jamais entendu cela…
 
Amaïa s’est arrêtée à une bifurcation de la large galerie dans laquelle ils circulent :
- L’une de nos sœurs est morte il y a peu, et son corps va être préparé pour être remis à Ôoumloc. J’ai promis à Rébéquée de ne rien vous cacher. Venez…

  La galerie descend en suivant une pente accentuée, s’enfonce semble-t-il profondément dans la falaise. Le sol devient humide, luisant d’eau, alors que la pénombre s’accentue.
 
C’est maintenant un ruisseau qui s’étale en fine lame d’eau sur le sol de pierre. D’une eau chaude et fumante. Le chant de la flûte, monotone, répétitif, emplit toute la galerie, se mêle au bruissement de l’eau et au clapotement des pieds…
  La galerie s’est élargie, mais la quasi obscurité rend imprécis les contours de la salle.
 

Sur un geste d’Amaïa qui s’est rapprochée des visiteurs, l’intensité de la lumière remonte d’un cran, leur permettant de voir.

  Quatre Boules portent une civière au centre de la salle et la posent à terre, près d’une large mare d’eau noire. La salle est carrée et dans chacun de ses angles une femme joue de la flûte, assise en tailleur sur un siège surélevé.

  Amaïa prend la parole, solennelle :
- Ganaïa est morte hier. Elle portait

la Mémoire de

la Troisième Main et elle l’a portée tout au long de sa vie. Elle a aussi donné naissance à deux filles et à un fils. La première de ses filles est porteuse de Mémoire et s’est rattachée, selon son choix, à

la Quatrième Main, et en outre, elle a récemment donné naissance à un fils. Sa seconde fille a pris sa succession dans

la Troisième Main. Son fils, lui, pêche le crabe et les algues. Sa vie aura été féconde pour le peuple Goum qui lui rend hommage. Sa chair sera préservée par les Crabes noirs de toute corruption. Ses os seront confiés à Ôoumloc selon notre tradition, pour qu’il les restitue au Rocher d’où ils sont venus…

  Amaïa s’est mise à psalmodier dans le rythme de la flûte qui poursuit sa mélopée, et sur le même ton :

  - Ganaïa était notre sœur. Nous sommes Ganaïa. Le chant de sa parole est celui de la flûte et le chant de la flûte est désormais le chant de Ganaïa. La flûte est dans ma voix. Elle est le chant des morts qui sont tous retournés à Ôoumloc. Elle est le chant des morts qu’il a tous ramenés au Rocher. Au Rocher d’où procèdent la vie et la mort. Au Rocher sur lequel il dort et sur lequel il danse. Au Rocher où il s’accouple au monde dans l’abîme des eaux. Au Rocher où sont nés, où naissent et où naîtront la lune et le soleil, les Goums et les Goumyôs, les étoiles et la mer…

 
Des larmes coulent sur son visage, sa voix, nette et profonde, se déploie dans toute sa richesse, se conjugue à la flûte, lui tresse un contrepoint :

  - La flûte nous unit. La flûte nous unit à Ganaïa, notre mère, notre sœur et notre Mémoire, notre amie et notre fille. La flûte nous unit dans les temps et les lieux. Jusqu’à la fin des Goums. Jusqu’à la fin d’Ôoumloc. Jusqu’à la fin du Monde…

 
La lumière a baissé. Les flûtes se sont tues. Les flûtistes descendent de leurs sièges, et sortent, suivies des Boules qui portaient la civière. 

  Amaïa regarde le corps de la vieille femme, décharné, nu, pitoyable, étendu sur le sol auprès de la mare d’eau noire. L’eau qui coule à terre, et que chacun des visiteurs sentait chaude et fumante au travers de ses semelles, est maintenant très froide.
 
Un frémissement apparaît dans les eaux de la mare.

  - Venez, dit Amaïa.

 
Une heure plus tard, tous se retrouvent assis sur des pierres lisses autour d’un feu de gaz dont les flammes font briller la dentelle de pierre qui les entoure comme un manchon.

  La pièce est vaste, mais sans comparaison avec les salles destinées à une occupation commune d’où ils viennent. Pas de portes. Hommes et femmes, nus ou vêtus de la sorte de poncho noué à la taille qu’ils connaissent, passent sans s’occuper d’eux. Parfois, des enfants, seuls ou en groupes, viennent les regarder, écoutent, les touchent avec curiosité, souriants. Amaïa prend sur ses genoux une toute petite fille qui s’est collée à elle, et lui montre Rébéquée. La petite se lève en piaillant et se précipite vers elle. Rébéquée l’embrasse, ravie, en disant à Ravot :
 
                      Isoeu

- C’est Rébéquée, la fille d’Amaïa, ma filleule…
- Votre filleule ?

Amaïa reprend :
- Vous savez, nous n’avons pas les mêmes sentiments d’individualité que vous autres, Goumyôs. Mais nous conservons un profond sentiment filial. Comme nous les allaitons pendant leurs premières années, les enfants sont très liés à leur mère. Même s’il arrive souvent que l’une nourrisse l’enfant de l’autre ! Parce que nos enfants sont élevés par tous et éduqués par tous. Moi, comme je suis

la Mère, je me dois de donner naissance au plus grand nombre d’enfants possible. Pour pouvoir être de nouveau enceinte, j’ai donc cessé l’an dernier d’allaiter moi-même ma fille qui tête d’autres mères. (Elle a une sorte de sourire en direction de Rébéquée) Et je suis enceinte… En même temps qu’Hélène. Nous n’avons normalement qu’un enfant tous les deux ans et demi ou trois ans. Mais nous restons attachés à tous les enfants de tous… Et nous les traitons tous de la même manière. Il en sera ainsi pour l’enfant de Rébéquée et d’Hélène, comme il en est pour l’enfant de Béatrace, qui nous fait parfois le bonheur de venir parmi nous, et pour l’enfant que porte encore Clèm, tous ces enfants sont ou seront toujours chez eux parmi nous. Toujours.

  - Et nous en sommes reconnaissants à tous les Goums : nous savons que nous pouvons indéfiniment compter sur eux, enchaîne Victor, ce qui surprend quelque peu Ravot qui ne s’attendait pas à une telle adhésion de la part d’un homme, lui-même restant surpris et réservé devant ces déclarations. Après tout, il s’agit là d’un peuple étrange, étranger, faudrait-il dire, et leur mode de vie est tellement éloigné…

  Eusèbe, qui semblait fatigué par la longue promenade souterraine, se redresse alors et reprend à l’intention du commissaire :
- Mais vous n’êtes pas seulement venu faire la connaissance des Goums. Cela c’est nous qui l’avons voulu. Vous êtes chargé d’une mission, et vous l’avez dit vous-même, vous êtes venu enquêter sur le meurtre de Saint Tignous sur Nivette, et voir en quoi il pouvait être relié aux évènements qui se sont déroulés ici même il y a deux ans. Or, il fallait pour que vous puissiez comprendre ce qui s’est réellement passé, que nous vous présentions Amaïa et le peuple Goum dont le rôle a été capital en l’occurrence, puisque c’est eux qui ont finalement vaincu les Numéros, comme nous l’avons brièvement expliqué en venant. Nous vous donnerons d’ailleurs à ce sujet toutes les explications complémentaires que vous pourrez souhaiter, mais je crois qu’il serait bon que nous exposions à Amaïa le détail de ce qui s’est passé la nuit dernière. Et que, pour notre part, nous relions à la manière d’agir des Écolocroques.

 
Victor entreprend alors de raconter à l’intention d’Amaïa et de Rébéquée ce qu’il a découvert en entrant au Matois, ce matin même, et Ravot demande :
- Voyons, pouvez-vous me dire ce qui motive exactement vos soupçons à l’égard de ces Écolocroques ? 

  Clèm s’est levée, malgré la main de Victor qui tente de la retenir, de l’empêcher, de parler :
- Je vais vous dire… Je vais vous dire…

Amaïa a repris sa fille sur ses genoux. L’enfant pose la tête sur ses seins et s’endort. De la main, elle caresse doucement son front, les yeux fixés sur le visage de Clèm.

 
- Je vais vous dire, mais il faudra le garder pour vous : il est des détails que nous ne voulons pas faire connaître. Lorsque nous sommes arrivés, Victor et moi, nous avons été contraints d’assister au supplice et à la mort d’Hector, l’ami d’Hélène. Kuhhirt l’a fait dévorer vivant par des crabes. Sous nos yeux. Il s’est ensuite vanté d’avoir fait dévorer de la même manière une de leurs complices qui trafiquait avec eux de la drogue. Par un seul crabe, pour que cela dure. Ils ont « éliminé » a-t-il dit, tous les prisonniers qui sont intervenus pendant la guerre pour construire leur base sous-marine. De la même manière. Alors que nous étions prisonniers à bord de leur sous-marin, j’ai vécu sous la menace constante d’un viol de tout l’équipage avant un « recyclage » en bordel, et ce sous les yeux de Victor, avant que nous soyons éventuellement liquidés de l’une ou l’autre manière. Eusèbe devait être ramené ici pour y être bouffé vivant. Et nous n’avons été sauvés qu’in extremis : les joyeux Numéros Un, Quatre et Cinq allaient nous violer pour de bon, Victor et moi. Avant de nous « repasser à l’équipage » !!! Ils ont massacré un nombre indéfinissable d’adversaires ou présumés tels, et ils se proposaient d’asservir le monde en l’affamant après l’avoir plongé dans les glaces, ce qui est en passe d’ailleurs de se produire. Leurs agents, contre mon avis, mais la diplomatie l’exigeait paraît-il, leurs agents n’ont pas été inquiétés, ni cette Finette volatile qui n’est restée à Saint Tignous que le temps d’ouvrir leur bureau de recrutement, ni ce rat d’Arnaud Boufigue, ni ce collabo de maire. Ces trois-là et quelques autres que nous connaissons sans doute moins, se trouvaient présents à la même table que Luis hier soir. Dévorés vifs, écorché vif, l’horreur est du même ordre, non ?

  Clèm s’assied, se cache les yeux entre ses mains, se replie sur elle-même, secouée de sanglots silencieux. 

 
Victor l’entoure de ses bras… murmure près d’elle, la berce…

  Ravot hoche la tête, pensif :
- Et qu’est-il advenu de ces fameux Numéros dont je ne connais que ce que chacun croit savoir mais dont vous m’avez dit qu’ils ne se sont pas réellement suicidés comme je le pensais…
 
Amaïa se redresse, les mains posées en protection sur la tête de sa fille :
  - Nous avons peut-être commis une erreur.

 
Et d’une voix nette :
  - Nous avons commis une erreur, répète-t-elle.
 
Un silence…
  - Voici deux ans, lorsque, comme je vous l’avais demandé, vous nous avez remis les Numéros afin que nous punissions l’ignoble abus qu’ils avaient fait de notre confiance, nous les avons ramenés ici. Et leur Numéro Un, tout comme la femme qu’ils appelaient le Numéro Quatre, ont été livrés à la colère d’Ôoumloc. Et Ôoumloc les a punis dans ses chambres sous-marines et secrètes. Nous pensions avoir ainsi libéré le monde de cette engeance en éradiquant leur famille. Mais le Numéro Cinq n’était pas de leur famille, nous a-t-il dit. Et eux-mêmes l’ont présenté comme le directeur d’une de leurs bases, un professeur, un technicien en quelque sorte. Et nous l’avons laissé repartir dans son école d’Andøya… N’a-t-il pas pu reprendre à son compte les lambeaux de l’organisation des Écolocroques ? Par ailleurs, si je retiens la gravité de l’indice que constitue le crime de Saint Tignous, je n’oublie pas la disparition du sous-marin… Je vais placer en alerte tous les membres de notre peuple et demander à nos Itzals d’inventorier tout ce qu’ils auront pu relever d’étrange de par le monde, aussi bien à Thulé, où les nôtres vivaient séparés des techniciens Goumyôs qui y restaient qu’à Andøya ou aux îles Chonos, où subsiste un groupe important, et dans quelques autres endroits où nous sommes retournés depuis deux ans, à la demande d’Arthur. Comme à Punta Camarinal, par exemple… Mais d’abord, je vais m’informer de ce qu’est devenu le Numéro Cinq.

Ravot l’interrompt :
- Amaïa, les Écolocroques connaissaient-ils l’usage que vous faites de la flûte lors des funérailles des vôtres ?
- C’est possible, oui. Ônyà, qui était Mère avant moi, trompée par leurs discours, leur a fait confiance, ignorant quels étaient leurs buts suprêmes. Il est probable qu’elle leur a permis d’assister à des funérailles…
  - La flûte… La flûte, au cou de Luis… Mais qu’est-ce que cela pourrait signifier ? s’écrie Victor en se relevant.

  - Il faut retourner à Saint Tignous, grogne Eusèbe. Le journal devra en parler et évoquer nos craintes. Et cette fois, au diable la diplomatie, si c’est vraiment eux, on leur rentre dedans !
 

Laisser un commentaire

Si vous possédez un blog SudOuest, connectez-vous auparavant pour ne pas avoir à entrer ces informations.