EDMONDE DE LA VORME SÉCHÉE / P2C3E19
P2C3E19 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 19)
N° 143 / EDMONDE DE LA VORME SÉCHÉE / P2C3E19
C’est l’histoire où le commissaire Ravot apprend que l’on a retrouvé les restes carbonisés de Jo et de Ted sur l’aire de Cestas, et où il interroge la directrice de Lartigo.
Mardi 7 juin
15 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette
- Allo, commissaire Ravot ? Adjudant Buchmol, de Marinoval… Oui, très bien, je vous remercie. Nous avons à l’œil la maison Chrestia, comme vous nous l’avez demandé…
- Suggéré…
L’adjudant éclate de rire :
- Diplomate, commissaire ! Vous êtes décidément diplomate ! Mais nous avons dépassé ces détails. Ce n’est pas pour cela que je vous appelle, mais parce que j’ai cru comprendre que vous aviez entamé une procédure à Saint Tignous sur Nivette, et que ce n’est peut-être pas sans rapports avec la maison Chrestia… Mais je ne vous en voudrai pas de ne rien me dire de précis, je sais que la discrétion est parfois nécessaire…
- Et comment en avez-vous été informé, collègue ?
- Oh, le battage du Conseiller en matière d’économie électorale, qui tente de rameuter contre vous tous les élus du coin ! Le maire m’en a touché un mot pour me prévenir. Je crois qu’il veut vous parler à ce sujet… Mais ce n’est pas le but de mon appel. J’ai cru comprendre que votre problème concerne l’usine Tapas’Embal’ de Saint Tignous sur Nivette ?
- En effet, en effet, vos déductions sont justes, mon affaire concerne des disparitions, enlèvements et meurtres liés à l’histoire de Luis Ottouadla, lui-même assassiné. Tout cela paraît lié à Tapas’Embal’. Vous voyez qu’ici on nage dans le bonheur… Et donc ?
- Et donc, l’usine Tapas’Embal’ de Bordeaux a porté plainte pour le vol de l’un de ses camions frigorifiques. Le véhicule, chargé de quinze palettes de saucisses venait de chez vous : il aurait quitté Saint Tignous hier soir à 18 heures, et il ne serait toujours pas arrivé. Pas de nouvelles du chauffeur non plus.
- C’est plus qu’intéressant ! C’est passionnant !!! On a dû recevoir le même avis, non ?
- Sans doute, mais je sais comment ça se passe : on y voit plus clair à deux, et nous, gendarmes de campagne, nous sommes plus attentifs à ce genre de méfaits que vous ne l’êtes en ville.
- En revanche, moi, je peux vous dire que les saucisses que contient ce camion sont toutes du lot… attendez, je regarde… du lot 16598a-38… Et je vais voir si quelqu’un a relevé l’avis chez nous…
- Attendez, ce n’est pas fini : le camion a été retrouvé !
- Ah ! C’est parfait ! Et où se trouve-t-il ?
- Ne triomphez pas trop vite. Il est à Cestas, sur l’aire de stationnement de
- Bravo ! J’espère que les collègues qui l’ont coincé l’ont mis sous séquestre ?
L’adjudant a un petit rire navré :
- Hélas, je vois combien vous teniez à ce camion… Mais vous serez déçu : il a intégralement brûlé…
- Brûlé ?
- Brûlé. Avec son chauffeur, celui du camion citerne d’essence qui se trouvait à côté, et un vieux fourgon J7 qui a eu la malchance d’être garé près des deux premiers quand la citerne a explosé. Mais ce n’est toujours pas fini…
- Attendez (le commissaire réfléchit une seconde)… Vous savez qui était ce chauffeur ?
- Non, je n’ai que des informations partielles parce que j’ai appelé la brigade qui a constaté les faits, mais je suis certain que vous disposerez de toutes les informations nécessaires très bientôt dans la mesure où ce camion se trouve en liaison directe avec votre affaire…
- Et comment ! Je suis à peu près certain qu’il transportait le stock que je voulais saisir ! Des saucisses à la chair humaine !
- Et c’est bon ?
- Justement, je voulais en goûter, mais là, j’ai bien peur qu’elles n’aient pris un goût de brûlé, d’après ce que vous me dites…
- Vous ne vous ennuyez pas à Saint Tignous ! Si vous voulez de l’aide, n’hésitez pas !
- Le mieux que vous puissiez faire, c’est de protéger la maison Chrestia. Et de me passer des tuyaux… Encore merci !!!
- Attendez, je n’ai pas fini : la citerne qui a brûlé et le fourgon étaient des véhicules volés. Le fourgon a été piqué hier soir sur un parking et la citerne ce matin. On a retrouvé le véritable chauffeur de la citerne ! Le collègue qui m’a raconté l’affaire en était encore ahuri : on a braqué le camion sur la route de Bassens, alors qu’il sortait de la raffinerie, et on a assommé le chauffeur. Devinez avec quoi ?
Une idée traverse l’esprit de Ravot qui répond, du tac au tac :
- Un taser…
- … Alors là, chapeau ! Comment avez-vous deviné ?
Ravot réfléchit à deux cents à l’heure :
- Vous m’avez dit que le chauffeur de la citerne a brûlé avec son camion ?
- Oui, enfin, le voleur, ce ne peut être que lui…
- Ne concluez pas trop vite… On a enlevé pratiquement sous mon nez deux de mes indicateurs. Avec un taser. Savez-vous si les cadavres des chauffeurs ont été identifiés ?
- Je ne pense pas, mais d’après ce que m’a dit le collègue, il n’en reste pas grand-chose… Carbonisés tous les deux… Peut-être avec les dents ?
- Mon cher Buchmol, vous m’avez peut-être apporté LE chaînon qui me manquait. Je vais appeler Catachrèse, pour l’identification. Vous le connaissez, je pense ?
- Et comment ! C’est un grand amateur de Jurançon…
- J’ignorais ce détail…
- Je l’ai découvert à la suite d’un stage de police criminelle que j’ai suivi chez lui…
- Décidément, vous disposez d’informations capitales à la gendarmerie !
- A votre service, commissaire !
- Merci, mon adjudant. A charge de revanche !
Ravot raccroche juste au moment où Lepif revient dans son bureau, suivi de Madame de la Vorme Séchée encadrée de deux agents.
- J’ai procédé aux formalités de mise en examen, commissaire, et je vous amène Madame de la Vorme Séchée pour l’interrogatoire.
- Merci Lepif (d’un geste, il fait signe aux deux policiers en uniforme de sortir). Asseyez-vous, Madame, et excusez-moi un instant, un coup de fil à passer… Pendant ce temps, Lepif, pouvez-vous vérifier sur la main-courante si nous avons reçu ce matin le signalement d’un vol de camion frigorifique appartenant à la société Tapas’Embal’ de Bordeaux ? Sinon, voyez avec le centre de signalement s’il a été diffusé et très exactement à quelle heure.
Droite et muette, Madame de
Ravot compose un numéro :
- Allo, police scientifique ? Ici le commissaire Ravot, de Saint Tignous sur Nivette. Pouvez-vous me passer le commissaire Catachrèse ?
Un temps d’attente… Ravot regarde distraitement Madame de la Vorme Séchée, lui sourit en guise d’excuse, comme le ferait un monsieur bien élevé contraint malgré lui de faire patienter une dame…
- Allo, Catachrèse ? Ravot. Oui, bonjour, dites-moi, vous avez dû être averti de cette histoire de camions brûlés à Cestas ? Oui, c’est cela (un silence assez long, le commissaire hoche la tête, en jetant des coups d’œil de connivence à Madame de
Ravot écoute en hochant la tête, prend quelques notes et, au moment où Lepif entre, lui fait un signe et lui donne le papier sur lequel il a pris ses notes. Lepif hoche la tête, repart.
- … Eh bien d’accord, mon cher. A tout à l’heure. Vous envoyez Amélie ? Je crois que cela fera plaisir à Lepif ! (rire)… Oui… j’en serais ravi…
Il raccroche, sourit.
Madame de
- Nous en sommes à trois meurtres prémédités. Assez horribles tous les trois… Sans compter Luis… Mais je pense que nous progressons. Dès que j’aurai précisé que ce camion est bien parti ce matin, votre mensonge et celui de vos collègues de Bordeaux deviendra évident. Votre complicité sera alors établie, pour au moins les deux derniers évènements… Nous disposons déjà de très fortes présomptions concernant le meurtre de Gertrude Pilon. Lepif dirait, avec son humour habituel un peu… rude, que ce n’est pas une raison parce que cette fille était un boudin pour en faire des saucisses… Cette preuve sera établie à partir de vos fiches de fabrication et du ratio matière première/produit fini, que nous avons pu définir d’après les éléments que nous avons trouvés dans l’ordinateur que vous refusiez de nous laisser saisir lors de notre première perquisition…
Lepif sourit, paternel, gros matou, « Chester » (P2C2E14) en diable, pour laisser Madame de la Vorme Séchée prendre conscience de la situation…
Légère transpiration dans l’angle de l’aile du nez pincé de la dame… Les articulations de ses mains, crispées sur le tissu de sa jupe, sur ses genoux, sont blanches, et ses ongles vont certainement laisser des marques dans le lainage bleu marine.
- Mais quand bien même vous auriez chargé cette nuit la marchandise à éliminer, la préméditation du meurtre des deux jeunes gens dont je parlais sera établie dès que les analyses auront confirmé ce dont je suis certain, c’est-à-dire que vous avez fait assassiner vos deux employés. Pour des raisons qui me sont encore obscures mais que j’éclaircirai très vite. Trop bavards, sans doute ? S’il se confirme que ce sont bien leurs cadavres qui ont été brûlés dans le camion. A partir de là, il nous restera à remonter la filière de vos indicateurs, ce qui sera très facile, je pense… Mais je vais vous faire un aveu, Madame de la Vorme Séchée, aussi paradoxal qu’il puisse paraître que ce soit le policier qui avoue à la meurtrière (elle semble se raidir sur sa chaise et son regard flamboie) ! Ce mot vous déplait ? Je n’en vois pas d’autre dans l’immédiat, pardonnez ma franchise. Je vais donc vous faire un aveu : vous ne m’intéressez pas. Pas du tout. Ce qui m’intéresse, c’est de comprendre le fin mot du pourquoi et du comment de cette histoire de saucisses. Et je vais aller plus loin : je suis persuadé que vous n’en savez pas beaucoup plus que moi. Juste un peu. Et ce peu, si vous me le disiez, pourrait changer le regard que je porte sur vous. Si j’ai bien compris, vous êtes arrivée en même temps que la nouvelle direction. Vous l’incarnez, ici, mais vous n’en maîtrisez ni les objectifs ni les méthodes. Vous appliquez. Et je ne suis pas certain que vous les approuviez… Mais vous appliquez ! Eh bien, appliquer pour appliquer, appliquez-vous à m’expliquez ! Expliquez-moi, et je trouverai bien le moyen de minorer votre rôle dans l’histoire… Mais il faudra prouver que ce déménagement hâtif a été prévu et préparé de longue date pour commencer à me convaincre d’un début de bonne foi. Il y a trop de coïncidences entre ce que nous avons découvert lors de notre première perquisition, les disparitions et les meurtres, ce déménagement, la destruction des preuves à laquelle vous vous êtes livrés, vos amis et vous… Pensez que ce soir même partiront des mandats d’arrêt concernant vos collègues…
Madame de la Vorme Séchée reste glaciale, figée, livide, sur son siège :
- Je n’ai rien à vous dire…
Ravot hausse les épaules :
- Lepif !!!
- Commissaire ?
- Lepif, appelez Pélot, j’ai à lui parler…
- Justement, je voulais vous dire…
- Appelez-le, et revenez, j’ai un travail pour vous aussi.
Deux minutes plus tard, Pélot, l’œil toujours aussi terne, pousse sa brioche dans le bureau en feignant de ne pas voir l’accusée.
- Oui, Pélot, attendez un moment je vous prie ; Lepif, vous allez libérer Madame de
Edmonde de la Vorme Séchée a encore blêmi, si cela est possible. Elle s’est levée si vite que sa chaise se serait renversée si Pélot ne l’avait retenue, un sourire forcé aux lèvres…
- Si vous voulez bien me suivre ? invite Lepif, très Grand-Siècle.
- Commissaire, je…
- Oui, Madame de la Vorme Séchée ? Je vous écoute…
- Je…
- Vous ?
- … je ne peux rien vous dire (la statue de glace se trouve au bord des larmes)…
- Mais vous m’en avez déjà dit beaucoup, croyez-le chère amie… Nous nous reverrons plus tard, je crains d’avoir encore beaucoup de travail avec ces procédures à lancer…
Ravot se lève, épanoui, main tendue et saisit celle que mécaniquement, par pur réflexe, lui tend Edmonde de la Vorme Séchée en retour. Il la presse entre les siennes :
- Vos mains sont glacées, ma chère… Voulez-vous un café avant de partir ?
Le regard de la patronne de l’usine est totalement affolé :
- Je ne…
- Allons, chère amie, remettez-vous. Lepif va prendre soin de vous. Allez, Lepif, et soyez très aimable avec Madame de la Vorme Séchée. C’est une amie précieuse…
Lepif sort du bureau, poussant doucement de la main une Madame de
- Ah, Pélot, mon vieux, pouvez-vous me ramener votre rapport sur ce Cessna ?

Laisser un commentaire