logo

FINETTE AU TAPAS’EMBAL’ / P2C1E12

P2C1E12 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 12)



  N°91 / FINETTE AU TAPAS’EMBAL’ / P2C1E12

 
C’est l’histoire où nous retrouvons Finette de Sainte Fouillouse à la soirée du Tapas’Embal’, et où elle emballe Luis.

 
Lundi 2 mai
24 heures
Saint Tignous sur Nivette

 
Finette connaît le fonctionnement de l’Imporium mais pas au point de pouvoir le décrire dans le détail, ni bien sûr, de le manipuler, et elle a bien compris que Tapas’Embal’ n’est jamais qu’une lessiveuse à finances parmi d’autres et un moyen de redistribuer des fonds d’origine inavouable vers des organismes vertueux. Et réciproquement, bien sûr. Mais comme ce sont les mêmes qui agissent…

 
Et ainsi au cours de la fête, pendant que les ludions qui animent la soirée s’agitent dans les flonflons, Finette observe… sourit… répond… s’extasie sur la qualité des musiques, des danses, des tapas, du vin, répand grâces et compliments… Etrangère à la comédie. Pas là pour s’amuser, même si les propos sérieux semblent bannis…
 
Elle observe…

 
Aloïs Guétotrou-Kifumsec (« Monsieur » Guétotrou-Kifumsec) la regarde en coin. Bon. Compris. Il lui fournira des informations qui lui manquent pour mieux cerner sa fonction, mais elle se devra d’être « bien élevée » à son égard. Du moins le pense-t-elle.

 
Les notaires ne sont pas là non plus pour s’amuser. Sauf si Monsieur Guétotrou-Kifumsec en décide. Et comme ce ne sera certainement pas à Saint Tignous qu’ils s’amuseront… On devra changer d’endroit à un certain moment.

 
Arnaud ne semble avoir été invité que par courtoisie, mais elle a remarqué un long a parte lorsqu’il a versé du vin dans le verre d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec. Après quoi il s’est installé près de lui pour continuer à discuter. Ces deux-là sont plus proches qu’il n’y paraît, ce qui la surprend un peu, mais à la réflexion, elle se dit qu’ils ont dû collaborer à la mise au point de Super Troc, et que donc… 

 
Ils organisent quelque chose. Qui la concerne, à en juger par les coups d’oeil qu’ils lancent dans sa direction. Bien sûr, à l’école, ils se sont déjà servi mutuellement de sparing partners dans des exercices « spéciaux », mais elle ne pense pas que les préoccupations du moment soient vraiment de cet ordre. Non. Il y a autre chose.

  Et cet « autre chose » doit résider dans la Rolls silencieuse qui suivait

la Mercedes d’où sont sortis Guétotrou-Kifumsec et les notaires. Et dont les vitres fumées sont restées impénétrables à tous les regards. Même aux siens. Personne n’en est descendu, elle s’est simplement garée derrière

la Mercedes, elle-même rangée derrière le 4×4 qui est venu la chercher à son hôtel.

  Elle entend, d’une oreille distraite, le Maire lui raconter sa vie depuis deux ans, lui demander où elle est partie si vite, en le laissant sans nouvelles, alors qu’il a recyclé « sa » boutique en annexe de l’office de tourisme (où elle avait sa place), lui affirmant qu’elle aurait pu rester, sous sa protection, et ce avec un sourire gluant de sous-entendus, tandis que le Conseiller en matière d’économie électorale lui parle de ses projets de soutien aux entreprises en développement « que l’on devrait aider dans leurs phases critiques, et pas seulement à leurs débuts », et cela avec des regards candides d’enfant de chœur devant le Saint-Sacrement qui sont bien les seuls à parvenir à l’amuser vraiment, au point de lui faire bomber le buste (qui n’en a vraiment pas besoin) pour faire bailler sous ses yeux (qui se détournent instantanément) le décolleté cependant discret de son tailleur.

 
Et puis il y a ce petit journaliste stagiaire inattendu, issu tout droit de la Maison Malfort et qui mène une bourdonnante interrogation de tout sur tout, posant naïvement d’incroyables questions, sur des évènements qu’ici tout le monde semble avoir officiellement oubliés, ou ignorer totalement.

 
Il s’est imposé à leur table, où un battement de cils d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec l’a curieusement accepté, et s’est, au gré des nombreux services, instauré serveur privé de tous, se déplaçant de l’un à l’autre selon que l’on apporte du vin, du champagne, ou des tapas d’un nouveau genre. Comme ces canapés au fromage que l’on doit sortir de leur emballage, dans lequel est inscrite une maxime ou une histoire censée être drôle, à la mode des petits gâteaux chinois. 

 
Il a ainsi interrogé le Maire et le Conseiller en matière d’économie électorale, en premier, puis Arnaud, avant de s’asseoir près d’elle avec un sourire de gamin excité très amusant :
- Oh, Madame, je suis en admiration…
- En admiration ?
- Oui, en admiration devant ce que vous avez réalisé : cet endroit, la quantité d’autres établissements que vous dirigez, l’empire que cela représente… Quand je pense que vous êtes si jeune, si belle…
Rire de Finette :
- Allons Monsieur, pas de flatterie… Au fait… Vous êtes journaliste…
- Stagiaire…
- Stagiaire… à la Lanterne du Fort, qui ne semble pas nous aimer beaucoup, ni Monsieur Boufigue, ni moi ni les élus ici présents…
- Eh bien en effet, je dois vous dire que je ne comprends pas bien cette animosité. Je sais, ou je crois savoir, que vous êtes venue à Saint Tignous il y a deux ans, au moment des évènements, de l’histoire des Écolocroques (Finette hoche la tête sans cesser de sourire), et que vous avez même ouvert une boutique pour leur compte…
- Eh oui, c’était certainement une erreur d’orientation de ma part. Que voulez-vous, comme beaucoup j’ai été abusée par leurs discours apparemment généreux…
- C’est très compréhensible. Je me souviens que mes parents eux-mêmes…
- Vos parents sont de Saint Tignous sur Nivette ?
- Oui, ils enseignent au lycée…
- Il est vrai que beaucoup d’enseignants se réclament d’un militantisme écologique… Générosité professionnelle très respectable… Et vous-même ?
- A l’époque, j’étais à Lille, en école de journalisme… J’avoue que nous étions très partagés, mais que nous avons suivi les évènements avec passion. Jusqu’à ces explosions qui nous ont révoltés, et aux aveux des coupables… Mais pour ce qui me concerne… (hésitation, il se rapproche, narines légèrement frémissantes : le charme de Finette opère vigoureusement sur ce jeune homme plein de sève) pour ce qui me concerne, je trouve le comportement des Malfort assez curieux. Beaucoup de choses sont étranges, les explications ne me satisfont pas… Les archives du journal restent fermées ou muettes sur certains points… Qu’en pensez-vous, vous qui avez vécu tout cela sous un autre angle, devrais-je dire… Si j’osais, je vous demanderais un rendez-vous, pour en parler plus longuement…

  Aloïs Guétotrou-Kifumsec est en train de téléphoner sur son portable, et puis il discute brièvement avec Maître Brunières qui hoche la tête (exercice rendu dangereux par l’ampleur de son appendice nasal), se lève et se dirige vers Finette :
- Pardonnez-moi d’interrompre votre conversation, chère amie, mais Aloïs et moi souhaiterions vous parler quelques instants…
Un sourire d’excuse pour Luis, et elle glisse de sa chaise avec un déhanchement ravageur qui l’amène à le frôler :
- Attendez-moi, je reviens…

  Le trio des notaires et d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec est assis de l’autre côté de la table ronde et elle sait qu’en se penchant, elle creusera son décolleté en face du pauvre garçon qui la suit des yeux. Qui la dévore des yeux. Elle est comme ça Finette, peut pas s’empêcher de séduire quand elle a commencé, et là, elle pressent qu’il y a matière à apprendre.

- Ma chère, ce jeune homme se montre très curieux. Il est objectivement allié à nos adversaires, quoiqu’il en laisse entendre, du moins si ce que le Maire m’a rapporté est juste…
- Il me l’a aussi laissé supposer…
- Bien. Nous pensons qu’il peut nous être utile. Vous allez donc l’inciter à vous montrer les locaux du journal auxquels il a accès. Nous savons par Arnaud qu’il utilise les anciens bureaux du Petit Matois Subreptice, dans le bâtiment de la Mairie, et qu’il en possède la clé. Débrouillez-vous. Arnaud vous accompagnera dans votre voiture et nous vous suivrons lorsque vous serez entrés. Allez. Ah… (il lui tend une assiette de tapas emballés) Arrangez-vous pour lui faire manger l’un de ces petits gâteaux… Ils sont excellents et vous pourrez en consommer vous-même sans crainte.

  Finette connaît ce ton sans réplique et sait qu’il est préférable d’obtempérer. Et inutile de questionner. Elle obtiendra en temps voulu les réponses que l’on voudra bien lui donner. Le nombre et la qualité des réponses fournies sera directement proportionnel à sa position hiérarchique au sein de l’Organisation et constituera l’indicateur le plus sûr de cette position. C’est un test significatif. Très excitant. Dangereux, bien sûr… A tout hasard, il faut reprendre une pastille de « Pain de Couleuvre » à la première occasion… Elle en a toujours sur elle…

  Finette se redresse, les yeux brillants et le sourire aux lèvres. Un sourire irrésistible. Qu’elle réfrène : n’en fais pas trop ma fille, on n’écrase pas un moucheron avec un bazooka…

 
Elle se rassied près de Luis d’une souple ondulation des hanches et pose l’assiette devant eux en ouvrant l’un des emballages avant de croquer le petit gâteau moelleux du bout des dents :
- Excellents ces nouveaux tapas, servez-vous…
Elle jette le papier de l’emballage sur la table.
Luis le regarde, observe qu’une phrase y est écrite, lit :
- « Vitae necisque potestas [1]»… Et en latin s’il vous plaît ! Vous le comprenez ?
Finette fait non de la tête : elle a étudié l’économie, pas le latin ! 

  Luis aussi a mangé un tapas. Il lit la devise qu’il recèle :
 « Mysterium tremendum, fascinans, augustum… [2]» Décidément, nous en sommes réduits aux conjectures… Faudra que j’aille demander à un collègue de mon père, qui est prof de latin… A part Mysterium qui doit vouloir dire Mystère !
 
Par jeu, il en ouvre un troisième :
- « Enthousiasme » ! Exactement ce que j’éprouve !!! Et directement en français ! J’ai eu peur qu’ils se mettent au grec !!!

Il rit, décidément ravi, heureux de cette plénitude qui l’envahit. Quelle belle vie, quel beau métier, quelle belle femme… 

  Finette reprend :
- Excusez-moi, mon cher Luis… C’est bien Luis, n’est-ce pas ? J’ai dû aller régler une question technique… L’usine de San Sebastian qui fabrique ces nouveaux tapas doit démarrer demain et mon collègue me rappelle de ne pas prolonger trop longtemps notre participation à la fête… (regards navrés de Luis, très chien battu) Toutefois, (elle s’est un peu rapprochée et il a l’impression que son teint est légèrement plus coloré) ce que vous dites m’intéresse beaucoup et j’aurais aimé prolonger cette discussion dans un lieu plus… adapté. Ici, avec cette musique, ce bruit… Votre bureau devrait être accessible ? Mon ami Arnaud Boufigue, que vous connaissez, bien sûr, m’a dit que vous occupiez des locaux dans la mairie où lui-même a travaillé quelque temps, et il aimerait nous y accompagner… Si vous pensez que c’est possible…
- C’est une excellente idée, (il se lance…) pour commencer…
- Pour commencer, comme vous dites… vous êtes charmant… Mais il est près de minuit et nous devons songer à y aller… Je vais m’excuser auprès de nos hôtesses, si vous le permettez… Pendant ce temps… faites-moi plaisir… si vous le voulez, naturellement… un caprice… j’aime voir la manière dont marchent mes amis… Accepteriez-vous de faire trois fois en marchant le tour de notre table ?
Elle se demandait comment placer cette demande saugrenue d’Aloïs Guétotrou-Kifumsec qui lui a dit qu’il voulait « vérifier quelque chose » sans préciser quoi…

 
Luis est resté sans voix. Il ne s’attendait pas à cela, pensait en arrivant regrouper quelques indices, prendre quelques contacts, vérifier quelques hypothèses… Et voilà que… si cet Arnaud n’était pas invité aussi, il pourrait même imaginer… Non, t’emballe pas, bonhomme… Il la regarde… Quel cul, quelles hanches, quelle femme décidément… Au fait, pourquoi trois fois le tour de la table ? Cherche pas à comprendre. Si ça peut lui faire plaisir… D’ailleurs, si elle l’avait demandé, il aurait aussi bien fait le tour de la salle à cloche-pied ou sur les mains sans discuter.

  On se lève, on se félicite, on se congratule… Si Ted et Jo le voyaient… Mais ils sont déjà partis au bras de leurs boudins respectifs qu’ils doivent tirer dans le baisodrome à roulettes de Ted… Luis se rengorge en raccompagnant la patronne, la Patronne, la crête haute, coq en rut qui s’apprêterait à couvrir la glousse la plus prestigieuse de la basse-cour. Au moins un Premier Prix au Concours Général du Salon de l’Agriculture !!!

  C’est dans le même état d’esprit qu’il monte dans le somptueux véhicule noir et chromes, à l’habitacle rallongé, au volant duquel un chauffeur attend, impassible. L’arrière comporte deux banquettes en face à face, isolées de la cabine par une vitre fumée et fermée. Arnaud Boufigue, au sourire amical, s’assied dos à la route. Finette lui fait signe de s’asseoir auprès d’elle, dans le sens de la marche. Luis sent la chaleur de sa cuisse contre la sienne…

  Le 4×4 démarre avec un ronflement sourd, suivi de la Mercedes où ont pris place Aloïs Guétotrou-Kifumsec et les notaires (qui ont ramassé soigneusement les tapas restant dans l’assiette)…

  Finette ouvre un petit bar d’où elle extrait trois verres de cristal dans lesquels elle verse de minuscules rasades d’un alcool ambré :
- A l’avenir du journalisme, mon cher Luis….
Son sourire est ravageur, son regard flamboie…

 
Derrière eux, la Rolls démarre souplement, sans un bruit…

  Luis, perdu dans les yeux pervenche de Finette, trempe les lèvres dans son verre. 

  Des yeux sans fond…
 


[1] « Pouvoir de vie et de mort… »
[2] « Terreur sacrée, béatitude, reconnaissance de l’Autorité absolue …» (Rudolf Otto)

 

Laisser un commentaire

Si vous possédez un blog SudOuest, connectez-vous auparavant pour ne pas avoir à entrer ces informations.