GUILI-GUILI SUR LE NOMBRIL / P2C3E14
P2C3E14 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 14)
N° 137 / GUILI-GUILI SUR LE NOMBRIL / P2C3E14
C’est l’histoire où deux méchans enlèvent Jo et Ted en faisant du mal à Mado, et où la police s’empare de l’affaire.
Mardi 7 juin
11 heures 30
Chez Mado
Guili-guili sur le nombril…
Guili-guili sur le nombril…
Guili-guili sur le nombril…
Mado a des absences, les yeux dans le vague. Noyée dans un phantasme flou, elle rêvasse derrière son comptoir pour échapper à la situation qui lui déplaît le plus : une salle vide.
Guili-guili sonne la porte.
Non, c’est la clochette qu’elle y a accrochée : c’est drelin-drelin, pas guili-guili. Pfff…
Elle sursaute.
Jo et Ted viennent d’entrer, l’air sombre et fatigué de ceux qui vont au boulot et s’octroient une petite pause en passant.
Les horaires ont été changés et l’équipe de nettoyage dont ils font partie commence à midi et demie au lieu de 13 heures. Va falloir se taper les incinérateurs. Et l’atmosphère est tendue après la perquise d’hier. Paraît qu’ils ont arrêté l’installation pour un grand nettoyage.
- Avec un peu de chance, on verra le commissaire ? suppute Jo…
- Tu crois qu’il nous parlera de la perquise ? demande Ted que tout cela inquiète…
- Bof, je…
Drelin-drelin, sonne la porte qui lui coupe la parole avec sa petite clochette…
Mado, que l’arrivée des deux habitués avait à peine éveillée, émerge de ses brumes intimes (allez, y’a du monde, au turf, ma fille), redresse la tête.
Drôle de touches ces deux inconnus qui viennent d’entrer à leur tour. Genre balaises de foire, revisités gorilles de cinéma, mâtinés polar américain. Des méchants à la Chandler. Feutres mous inclinés sur l’œil, vestes gonflées aux biscotos, jambes arquées et chaussures bicolores. Chicago années 30, prohibition et tout ça. D’où y sortent ces deux-là ?
Et pourtant… Comme un air de famille…
Ou de peut-être même de déjà vus… Dans l’une ou l’autre de ses vies antérieures ?
Mais ils s’approchent des deux copains qui les regardent arriver sans s’en faire plus que ça :
- Allez, suivez-nous les locdus, on vous emmène visiter la campagne !
Et ils braquent sur les deux potes suffoqués deux espèces de pistolets en plastique jaune.
- Holà messieurs ! On perturbe ma pratique ? s’insurge Mado pour le coup tout à fait réveillée.
- Occupe-toi de ta plonge, Mémère, et laisse bosser les hommes !
Des sous-Gabin qui débitent du sous-Audiard. Des Tontons flingueurs à quatre sous, même pas drôles…
Et ça, elle aime pas Mado. Elle aime pas du tout, même.
Une fraction de seconde, elle a hésité : argumenter, leur exposer l’inanité primaire de leur sexisme basique, les convaincre, leur expliquer qu’aussi fermé à l’esthétique qu’il puisse être, aucun homme ne se trouve en droit de qualifier une dame de « Mémère », fût elle limonadière en activité, fût-elle, et elle en accepte l’idée, quelque peu défraîchie (encore que…) ; que toute occupation professionnelle mérite respect et donc qu’il est absurde de se revendiquer d’une activité pour en mépriser une autre, etc…
Une fraction de seconde.
Mais le regard lourd, épais, bovin, bleu-qui-tache, que lui lance son interpellateur, a vite fait de lui montrer l’inutilité de cette tentative, aussi absurde que de tenter de convaincre d’un fait simple, clair et honnête un politicien muré dans la stratégie de son plan de carrière.
Lorsque les mots défaillent, il reste encore les actes.
La fraction de seconde suivante Mado propulse avec une vigueur de Grosse Bertha tirant sur Gross Paris le lourd cendrier de verre massif qui trône sur le comptoir malgré les décrets d’interdiction de fumer promulgués par un gouvernement soucieux de la santé publique (que pendant qu’on (ses thuriféraires) s’extasie sur sa vertu, il peut grenouiller tranquille par ailleurs, là où ça rapporte et où ça ne regarde personne).
Et c’est pan dans la gueule du grossier qui s’étale par terre, tout explosé du pif.
Las, les malfaisants sont deux, et si l’un est KO, le second est OK et il tire avec son truc jaune qui fait comme un gros plop ! et envoie sur Mado une sorte de fil suivi d’un éclair bleu grésillant et fumant. Et la pugnace fille s’effondre comme pantin, assommée par le choc des 50 000 volts du taser.
- Allez, les rigolos, emmenez mon copain ou bien c’est votre tour. On vous veut pas de mal et à Mémère non plus, elle va se réveiller dans dix minutes, mais j’aimerais pas devoir me servir de l’autre…
Il sort de sous sa veste un méchant pistolet au museau court percé d’un très gros trou qu’il braque sur Jo et Ted sidérés :
- Celui-ci fait des trous vraiment définitifs…
Cinq minutes plus tard, lorsque Ravot rejoint « sa base », comme il aime à le dire, il trouve Mado qui grogne derrière son comptoir en tentant de se relever, secouée de brusques frissons nerveux, les cheveux en pétard, le tablier et la jupe remontés au-dessus des jarretières en caoutchouc, qu’elle porte sous le genou.
Il se précipite pour l’aider, lui prend un bras et tente de la relever, mais elle pèse son poids, la mâtine (
Et puis elle retombe et semble se détendre, respire profondément, plusieurs fois, tandis que, penché sur elle, Ravot lui tapote délicatement les joues :
- Qu’est-ce vous foutez derrière mon comptoir ?
- Je vois que vous récupérez ! Qu’est-ce qui vous est arrivé ? Un malaise ?
- Un malaise ? Tenez : regardez-moi ça.
Elle lui montre les deux petites aiguilles de cuivre encore plantées dans le devant de son tablier.
- Une sorte de pistolet électrique qui m’a foudroyée quand j’ai essayé de défendre les deux petits jeunes…
- Un taser… Saloperie… Heureusement que vous avez le cœur solide, Mado !
- J’ai le cœur blindé, commissaire (soupir)…
Ravot lui prend la main et la tire vers le haut pour l’aider à se relever.
- Les petits jeunes, Jo et Ted (elle s’agrippe à la main de Ravot pour se désencastrer du frigo dont la porte lui coince les reins), hann !… on les a enlevés !
- QUOI ??? s’écrie Ravot qui du coup lâche tout, et crac Mado se réencastre avec un grognement désabusé tandis que le commissaire se précipite sur le téléphone, toutes affaires cessantes.
Les affaires cessées ont tout juste réussi à se redresser lorsque Victor et Eusèbe poussent la porte, suivis du pin-pon rageur de Lepif en urgence.
- Comme toujours, la cavalerie arrive après la bataille, grogne Mado morose en se frottant les reins.
- Pardon, Mado, mais…
- Oh, ça va, j’ai bien compris que ce n’est pas au secours de ma vieille peau qu’il est prioritaire de courir…
Mine déconfite de Ravot. Rire grinçant de Mado. Incompréhension des autres. Entrée fracassante de Lepif, pistolet au poing.
- Rentrez ça, avant de blesser quelqu’un ! lui intime Ravot. Vous vous prenez pour Clint Eastwood ? On a enlevé Jo et Ted. Racontez-nous, Mado…
Lepif emballe les restes du cendrier qui va peut-être fournir quelques indices sur le groupe sanguin d’un agresseur, mais c’est bien peu de choses…
- Il est certain que c’est en rapport avec la perquisition, affirme Ravot. On a dû identifier les jeunes comme étant nos indicateurs, mais comment ?
- Une chose, ajoute Mado rêveuse, leur visage me dit quelque chose… Mais quoi ?

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