HARPIE ET NICHONS / P2C3E11
P2C3E11 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 11)
N° 134 / HARPIE ET NICHONS / P2C3E11
C’est l’histoire où l’Amazone capturée parle de Harpie avant d’être assassinée, et où Tijules nous révèle les réflexions que lui inspirent les nichons des gonzesses.
Mardi 7 juin
9 heures.
Agotchilho
Bureau N°1
- Vous avez repris des forces ?
Cette question, posée par un commissaire Ravot manifestement fatigué à une jeune femme captive mais bourrée d’énergie serait comique si la situation n’était pas aussi tragique.
A part Hélène, que des petits malaises ont retenue dans le bain bienfaisant, tout le monde est là, réuni comme hier autour de la grande table ovale. Tout le monde a envie de parler et la question de Ravot, bien que directement adressée à la prisonnière semble posée à chacun des assistants, et, mises à part les Goums, uniformément impassibles, chacun semble disposé à y répondre par un « bof » vaseux.
Bien sûr, chacun s’est trouvé soulagé par la capture de Tomie.
Bien sûr.
Mais la pensée de Gertrude Pilon hachée menu dans les cutters de chez Lartigo et transformée en saucisses… Et qui sait si d’autres… On n’a toujours rien de neuf sur les assassins de Luis. Et Arthur…
Alors, « bof »…
- Parlez-nous de cette mission qui vous a amenée ici. D’où êtes-vous partie ?
- Je suis partie de la base de l’Élu, en Harpie.
- Parlez-nous de cette base voulez-vous ?
La fille baisse la tête, dans un effort de réflexion :
- Il m’est difficile d’en parler… J’ai été éduquée à me taire… (elle redresse la tête) quoique m’ait expliqué Amaïa hier, en me montrant la Mémoire des Chochos…
- Nous préférons être désignés par notre nom de Goums, intervient Amaïa d’une voix neutre.
- Pardonnez-moi, l’habitude…
Amaïa efface l’excuse d’un geste de la main :
- Ce n’est rien, essayez seulement d’y penser… Poursuivez…
- Harpie… est une base de secours secrète, bâtie dans un ancien volcan sous-marin dont le cratère a été fermé et dont les galeries de lave ont été vidées de leur eau. Ne m’en demandez pas trop, ce n’est pas ma spécialité. Le lieu est assez vaste pour héberger 120 Amazones, l’Élu et sa suite, une pouponnière parce que les Amazones qu’honore l’Élu sont susceptible de produire des filles (les garçons ne sont pas conservés), des laboratoires, quelques petites unités de production de matières précieuses qui ressemblent à la poudre de repos que vous m’avez donnée pour que je dorme cette nuit, et je vous en remercie (elle s’incline vers les Goums), des espaces dédiés à notre entraînement, et un hangar d’aviation avec sa piste, escamotables sous l’eau. Ce hangar et sa piste peuvent aussi servir de port où viennent accoster des bateaux et de base sous-marine.
- Pourriez-vous la situer géographiquement ?
- Je sais que c’est en plein océan atlantique, mais j’ignore où exactement.
- Y avez-vous séjourné longtemps ?
- Cinq ans. En fait, à la fin de ma formation, j’ai été retenue pour l’Élu par une commission de sélection. J’avais dix-sept ans, j’en ai vingt-deux.
- Et vous êtes restée enfermée pendant cinq ans ?
- Oh, non, au début, nous avons voyagé, un peu en sous-marin, mais aussi…
Bon, se dit Tijules, ça ne va pas recommencer comme hier !
Hier, il s’est tenu tranquille parce qu’il venait de téter après avoir longtemps pataugé avec ses petits copains goums, mais là, ça va faire beaucoup. Elle est vraiment bavarde, cette dame (c’est mama Béa qui lui a appris à dire « cette dame », les copains goums disent « cette gonzesse[1] », mais mama Béa dit que c’est pas bien. Pas quand il le dit en goum, forcément, parce que là, il est sûr qu’elle ne comprend pas, mais elle l’a entendu attraper une fois tonton Totor parce que lui, il l’avait dit : « ne parle pas comme ça devant Tijules, Vic ! » (aujourd’hui il l’appelle tonton Totor, même s’il sait bien que ça l’agace et qu’il s’appelle tonton Vic. Mais aujourd’hui, aujourd’hui, eh bien il est taquin, voilà). Elle est bavarde, la « dame ». Et puis aussi, elle l’agace, parce que tata Béquée et tonton Totor (c’est pour ça qu’il l’appelle Totor : parce que lui aussi, il l’agace. Aujourd’hui, tout le monde l’agace), tata Béquée et tonton Totor passent leur temps à regarder ses nichons, à la « dame » (gonzesse, gonzesse, gonzesse, na !), et Tijules ne comprend vraiment pas pourquoi. Donc ça l’agace. Bien sûr, on dirait toujours qu’ils vont passer au travers de sa robe, mais ceux d’Amaïa sont beaucoup plus gros et ils ne les regardent même pas. Même que lui, Tijules, même lui, il pourrait leur dire qu’ils sont sans intérêt : ils sont secs.
C’est pas comme ceux de mama Béa tout fourrés avec du bon lait, tiens, je m’en reprendrai bien une ‘tite goutte, et Tijules cherche des mains et de la bouche jusqu’à se « brancher » avec un soupir de satisfaction. Mais qui ne dure pas longtemps, parce que Tijules est agacé et qu’il a plein de choses à dire. Et que, parler avec un nichon dans la bouche, hein ? T’as déjà essayé, toi ? Moi, oui. Ben c’est pas terrible pour l’élocution.
Alors, il se « débranche », Tijules, il lèche d’un coup de langue la goutte de lait qui perle (faut pas perdre, que répète toujours mama Béa), et il se met à gazouiller, assez fort pour interrompre les conversations. Mais, comme d’habitude, ces choses qu’il a à dire, il les dit toutes en même temps, alors personne ne comprend rien, et d’abord, il veut dire que c’est pas la peine de regarder comme ça les nichons de la dame, tout secs, et même sans poils, c’est pas comme ceux de mama Béa et de beaucoup de mamans goums, qui vous chatouillent le nez quand on tète, c’est rigolo ; et ça, Tijules il veut le dire en français. Et en même temps, il a envie de dire qu’il a envie de faire pipi ; et ça, il le dit en tijules, qui est sa langue à lui tout seul. En général, mama Béa comprend, mais là, elle est trop occupée à regarder la dame (pas spécialement ses nichons, mais quand même), alors ça l’agace encore plus et il se tortille pour descendre de ses genoux tout en disant en goum qu’il irait bien retrouver ses petits copains dans le bain chaud, parce qu’ici, il s’ennuie.
Et ça, Ouâniahoua, qui a une petite fille de deux ans, ça, elle le comprend.
Elle se lève, après une rapide explication approuvée par la table entière que les gesticulations et le gazouillis riche en décibels de Tijules commencent à indisposer, elle le prend par la main et le conduit vers le bain par la porte du fond du bureau.
A peine cette porte s’est-elle refermée que l’autre porte, côté usine, s’ouvre à la volée, face à Tomie qui ouvre de grands yeux.
Un sifflement bref, un choc sec et net, et une flèche cloue au fond de sa bouche grande ouverte le cri qu’elle allait pousser.
Elle s’écroule, foudroyée, sur la table où cogne son front, tandis qu’apparaît au travers de sa chevelure dorée la pointe rougie de la flèche qui lui transperce la gorge et la nuque.
Mais déjà, Nouye a saisi son bâton d’ivoire de Gardienne, posé sur la table devant elle, et l’a lancé à la volée par-dessus la tête de ses vis-à-vis sidérés !
Et paf ! KO entre les oeils.
L’immonde meurtrière s’effondre, assommée.
Boum par terre.
Et de deux, se dit Ravot lorsqu’il réalise ce qui vient de se passer, en se penchant sur la jeune Amazone inconsciente.
Car l’immonde meurtrière est aussi une jeune Amazone, très semblable à sa victime.
- Je n’aurais pas cru que vous soyez capable d’une efficacité aussi foudroyante, remarque-t-il en regardant, les yeux ronds, Nouye, impassible, qui ramasse paisiblement son bâton, puis glisse deux doigts dans la bouche de l’intruse pour en ressortir la capsule de poison qui s’y cache.
- Elle nous aurait massacrés, répond-elle tranquillement en montrant les quatre flèches qui restent dans le carquois.
- À celle-là, dit Amaïa en s’approchant, nous lui donnerons de la potion de mémoire, et de la potion de pouvoir pour la contrôler, et elle nous racontera sa vie. Nous ne dérangerons pas deux fois Ôoumloc.
- Vous croyez que ce sera efficace ? lui demande Béatrace qui se souvient de la manière dont cette potion avait agi sur l’Oberst Kuhhirt…
- J’en suis sûre, mais après ce que nous a dit Tomie, ce sera plus facile si nous trouvons quelqu’un qui ressemble à l’Élu.
- Ou à l’Élue, remarque Rébéquée. Je pensais à Hélène, c’est elle qui est la plus jeune d’entre nous, et la plus mince. Sa grossesse reste encore discrète…
Amaïa approuve de la tête :
- Tu as raison. Mais Hélène pourra-t-elle se prêter au jeu ?
- J’en suis certaine. Je vais l’appeler et lui demander de venir… Elle doit être au bain : elle avait des nausées ce matin (et cette idée la fait sourire tendrement).
- Mais elle est brune, observe Clèm qui se souvient de la blonde image des affiches…
- Je pourrai fournir une perruque, dit Ravot. Nous en avons tout un lot au commissariat. Des postiches jadis confisqués par Lepif à des travelos et qu’il a ramenés de Paris comme des trophées ! Ils s’étaient payé sa tête pendant six mois et ils l’avaient rendu à moitié fou…
Des bruits de course dans le couloir d’accès au bureau N°1, la sirène d’alerte…
Une gardienne extérieure arrive en courant, brandissant son bâton et s’arrête, essoufflée, lorsqu’elle distingue l’attroupement autour de la forme inconsciente de l’Amazone que Nouye est en train d’attacher par les coudes, comme l’avait été Tomie :
- Vous l’avez capturée ? Bien. Elle a tué d’une flèche mon collègue de l’entrée, et elle a égorgé la pointeuse du bureau de Rébéquée… J’ai couru lorsque je m’en suis aperçue, j’étais en patrouille…
- Il faut doubler tous les postes, constate Rébéquée dans l’approbation générale : c’est une attaque qui risque de se renouveler. Il doit y avoir une communication avec l’extérieur, et « on » s’est sans doute aperçu de la capture de Tomie. Il est probable que celle-ci sera remplacée à son tour. Prévenez tous les postes et envoyez-leur des renforts. Que personne ne reste seul près d’un accès…
- Ce que je me demande, remarque Ravot, c’est comment elles ont pu accéder à la porte de l’usine. La ville est pourtant interdite aux simples visiteurs…
- Oui, en principe, mais des camions y entrent et en sortent, des bateaux d’approvisionnement aussi, vous savez, nous sommes une unité de production et nous traitons une partie des céréales récupérées par Arthur, il est impossible d’être absolument « étanche » dans ces conditions. On a beau avoir entouré le site d’une clôture infranchissable, les postes de garde routiers ne peuvent pas fouiller tous les chargements de tous les camions. Quant aux navires…
- Il serait pourtant bon de savoir si d’autres Amazones sont entrées, observe Clèm en frissonnant.
- C’est à l’entrée de l’usine que le barrage doit être étanche, confirme Ravot. Il faut deux gardes armés en permanence au déchargement, à
- En attendant, remarque Eusèbe, rien n’empêche de fouiller les derniers entrés, camions et navires, et de fermer momentanément les accès de la ville extérieure.
- C’est possible, confirme Rébéquée. Je m’occupe de faire bloquer les routes. J’avertis les fournisseurs et les clients qu’aucune livraison ne sera faite ni acceptée pendant une semaine et je bloque aussi tout ce qui se trouve au port.
- Il faut que la ville devienne une nasse, approuve Victor. Et nous allons tout fouiller.
- Et tout le monde reste en bas, conclut sombrement Jeanne en regardant Béatrace qui baisse la tête avec un gros soupir.
[1] En gros et en substance, « gonzesse » se traduit en goum par « nana qu’a fesses » (traduction littérale), ce qui d’une part, donne une idée du caractère aussi vague que général de l’expression, et d’autre part, indique l’orientation nettement pygidienne de la conscience érotique de ce peuple. Nous n’en dirons pas plus pour ne pas compromettre Tijules auprès de sa mère (qui ne lui soupçonne pas de telles compétences linguistiques). Nos lecteurs que la chose intéresse pourront consulter avec fruit « Le goum facile », traité de langue goum, (1907) du Pr. Grattépuss qui vécut à Agotchilho à la fin du XIXème siècle, où il effectua un travail de pionnier, tout en restant totalement ignoré du reste du monde savant, alors plutôt préoccupé d’aventures exploratoires ou de records de vitesse stériles et sans suites puisqu’il s’agissait rien moins que de faire le tour du monde en 80 jours ! Je vous demande un peu… C’est cet ouvrage (« Le goum facile », pas l’autre) qui, lui mettant la puce à l’oreille, a éveillé la curiosité d’Otto Rahn (voir plus haut), ce savant allemand aimé du IIIème Reich, dont les travaux ont à leur tour attiré l’attention de l’Oberst Kuhhirt sur le peuple Goum, avec ce qui s’en suit.

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