HÉLÈNE JOUE À L’ ÉLUE / P2C3E12
P2C3E12 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 12)
N° 135 / HÉLÈNE JOUE À L’ ÉLUE / P2C3E12
C’est l’histoire où Hélène pense très fort à Rébéquée avant de jouer le rôle de l’Élue et de faire parler l’Amazone capturée.
Mardi 7 juin
10 heures trente
Agotchilho
C’est étonnant ce qu’elle peut me demander. Bien sûr, je comprends dans quel but, mais… pourquoi moi ? Et… est-ce que je vais y arriver ?
Hélène est à peine sortie de l’eau, après que Rébéquée est venue la voir, que déjà ses doutes la reprennent : en gros, qu’est-ce qu’elle me trouve ?
Parce que c’est vrai que Rébéquée l’impressionne. Journaliste canadienne venue s’enterrer à Saint Tignous sur Nivette pour oublier un chagrin d’amour (comme elle lui a dit elle-même avec son plus gros accent, celui qu’elle prend quand elle est très émue et très saoule) (la sâââlôôpe, elle m’avait laissé le côôeur en laaaammmbôôô, si tu peux vouââârrr…) (un soir où elle lui a expliqué comment elle faisait le vin de prunes, sa spécialité, après des fôôôlies z’avè’ leur côôôrps que sch’te dis pâââs). Et qu’en plus elle lui en a donné le goût. Et je ne parle pas du vin de prunes. Au point de lui faire battre le sien de petit cœur, plus fort que… que son Hector lui faisait battre, quand elle était amoureuse du malheureux Hector, et qu’il la… Au point qu’elle ne se souvient plus très bien de son pauvre visage, sauf, peut-être d’un certain sourire quand elle se sent mélancolique. Alors, elle se tourne vers Rébéquée, qui comprend tout de suite et lui met la tête contre son épaule en lui disant : « schuuut (elle siffle un peu sur les « ch »), ça va pââsser (presque : ça va pôsser), schuis-là, ma schéérie »… Et ça passe…
Elle a dit que demain matin, j’aurai une perruque que Ravot va ramener lui-même…
Et son incroyable générosité, elle, si costaud, championne de karaté et tout (elle l’a bien vu quand elle a battu les Chochos, la première fois où elle l’a rencontrée), intelligente, journaliste (ça, ça l’épate vraiment et elle se le répète), patronne de tout le bazar ici, et même, on peut le dire, de tout le développement de la boulangerie, sans parler des autres usines goums qui copient la sienne ; et voilà qu’elle, Rébéquée, elle lui dit : « tu veux un ptit infant ma belle… (infant, elle dit infant) Ça, sch’peux pâââs… mais on a des amis, non ? A quoi ça sêêêrt les âââmis ? »…
Alors, Hélène se regarde, comme ça, parce qu’il n’y a pas de glaces chez les Goums, où elle se sent si bien quand elle ne se sent pas très bien (si on lui avait dit ça il y a deux ans !), elle se regarde. Bien sûr, ses seins ont grossi, mais ça c’est plutôt bien. À part ça, si on ne sait pas, qu’elle est enceinte de quatre mois, on ne peut pas le deviner : elle est restée mince… Et la tunique de Tomie lui va. Bien sûr, ça lui a fait tout drôle, mais bon. C’est la guerre, non ? On ne va pas se laisser faire, comme dit Rébéquée.
Et Hélène s’aperçoit de ce que son courage est devenu aussi fort que ce que voulait Rébéquée : demain, elle sera l’Élue pour l’Amazone !!!
Comme promis, Ravot a descendu la perruque blonde que lui a prêtée Lepif, et une cordelière argentée. La cordelière, il l’a trouvée dans les richesses secrètes de Mado (elle dit « ses fouffes »). Bon, il s’est fait un peu chambrer (On se déguise, commissaire ? On veut faire des manières ?). Tout juste si elle ne lui a pas demandé s’il virait travelo…
Et Hélène a vraiment réussi son personnage : la tunique de Tomie et ses espadrilles lacées sur les mollets, la ceinture argentée et la perruque… On vérifie sur l’affichette que Lepif a récupérée au cours de l’une de ses visites à « C’est tout naturel » et il faut se rendre à l’évidence : Hélène est crédible. Et ravie de jouer enfin un rôle actif.
Bon. C’est du sérieux : faut qu’elle obtienne des renseignements sur Arthur, L’Omphalie,
On l’a rassurée : la fille est dangereuse, mais droguée, et elle aura perdu toute notion du temps et du lieu… On a même imaginé un scénario d’évasion possible qu’elle pourra lui raconter au besoin, en la persuadant qu’elle a pu l’oublier à la suite du coup qu’elle a reçu sur la tête… Elle devra évoquer « les autres », voir si elle mord à l’hameçon…
L’Amazone a été installée dans l’une des pièces qui étaient réservées au personnel allemand au moment de la construction de la base. Simple casernement aux murs et au plafond uniformément peints en feldgrau, et sol brut de pierre sombre. On y a placé un lit métallique, une table et une chaise. La faible lumière émane d’un hublot électrique fixé sur le mur du fond, et qui laisse la porte d’entrée dans la pénombre…
La fille n’a pas bougé depuis que les Goums l’ont allongée sur son lit.
Nouye a profité de son inconscience pour lui faire ingurgiter ses potions … Tournée vers l’entrée de la pièce, les mains libres, elle dort…
La porte s’ouvre sans bruit.
Hélène avance d’un pas et semble ainsi sortir de l’ombre profonde du couloir dans lequel, derrière elle, se devinent les silhouettes blanches de Rébéquée, de Béatrace, et plus loin, presque indiscernable dans l’ombre, la silhouette nue d’Ouâniahoua armée d’un bâton d’ivoire, prête à intervenir.
L’Amazone ouvre les yeux, alertée par le faible bruit, se redresse sur le coude, se lève subitement et titube jusqu’à elle en se laissant tomber à genoux :
- Vous, Patronne ! Mais alors, je suis sauvée ?
Elle saisit entre les siennes la main droite de sa « Patronne » et la place sur sa tête, sans doute en guise d’hommage.
Le premier réflexe d’Hélène est de retirer sa main, et puis, elle se dit qu’il doit s’agir d’un comportement habituel des guerrières et elle laisse faire, en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule.
Rébéquée s’est approchée par prudence lorsque la fille s’est levée.
Béatrace la suit de près.
Ouâniahoua reste en retrait.
- Tu es sauvée, et les autres ont pu te faire reconduire jusqu’à nous, enchaîne Hélène lorsqu’elle a repris ses esprits…
(« Tu diras « les autres »… sans préciser. Fais attention, c’est le point dangereux. Si elle est venue seule, elle pourra se méfier… »)
- Je suis restée si longtemps inconsciente ?
- Près de trois semaines, d’après ce que nous en savons…
(On a beaucoup discuté de ce chiffre en mettant au point l’intervention d’Hélène, et puis il est apparu que cela laisserait une marge suffisante et vraisemblable).
- Trois semaines…mais… comment… J’ai encore un peu mal au crâne…
- D’après ce qui nous a été rapporté (là aussi, on a discuté pour finalement en venir au « nous » de majesté), tu aurais tué Tomie au moment où elle allait trahir…
- Oui ! C’est vrai ! Je m’en souviens maintenant, cela me revient, oui, comme si c’était hier : j’ai réussi à m’introduire dans la base en tuant deux gardes, et puis je les ai tous trouvés, les Malfort et les Chochos, en train de l’interroger. Elle ne s’était pas sacrifiée et elle était prête à parler.
- Tu as eu raison, elle devait mourir la première… Relève-toi et va t’allonger, tu es encore très faible… Tu as bien mérité de te reposer.
- Merci Patronne, merci pour votre bonté, mais… (elle passe la langue entre ses dents), je crains d’avoir perdu ma capsule de sacrifice… Peut-être que Tomie…
- N’aie aucun regret, tu étais inconsciente, elle, non.
L’Amazone retourne s’asseoir sur la couchette, en titubant sous l’effet des drogues qui lui ont été administrées.
- Allonge-toi, insiste Hélène compatissante…
- Merci, Patronne, votre générosité égale votre beauté…
(Mais c’est qu’elle la drague ! se dit Rébéquée. Oh, eh puis, après tout, c’est peut-être une relation normale entre elles)…
- Donc tu as tué Tomie…
- Comme doivent l’être les traîtres : d’une flèche dans la gorge…
- Très bien, très bien…
- Ensuite j’ai reçu un coup violent et j’ai perdu conscience…
- D’après ce qui m’a été rapporté de ce que tu as dit, tu serais restée un moment sans surveillance, ce qui ne m’étonne pas, de la part de ces Chochos, et tu serais parvenue à t’échapper, malgré le grave traumatisme crânien qui t’avait été infligé, et tu aurais pu rejoindre… Tu te souviens ?
- … rejoindre… sans doute le bateau, où mes sœurs seraient parvenues à me cacher… Mais j’ai tout oublié, Patronne, j’ai tout oublié…
- Ce n’est pas grave, elles ont raconté ton retour, ton visage ensanglanté, les soins qu’elles t’ont prodigué. Et puis tu as été en effet cachée dans le bateau qui t’a ramenée. Elles sont restées là-bas, et nous n’avons pas de nouvelles pour l’instant. Elles ont certainement repris ta tâche…
- Il me restait quatre flèches, Patronne, et je pouvais encore faire beaucoup de travail avant de repartir. J’avais déjà repéré quatre de mes cibles, dont la mère des Chochos, et mes sœurs auraient pu achever de détruire ce repaire des Malfort… Mais, j’ai été ramenée en Harpie, je reconnais les murs plus sombres. Vous n’êtes plus en Omphalie ? Vous êtes venue voir votre Frère Élu ?
- Je suis de passage, mais poursuis : sais-tu où elles en sont restées ? Sais-tu qui reste ainsi en service ?
- D’après ce que vous me dites j’ai rejoint le Mélanippé avant son départ…
- Le Mélanippé ?
- Oui, le bateau…
(Ouf, se dit Rébéquée… Pourvu qu’il soit encore là)…
- Bien sûr, bien sûr, c’est lui qui t’a ramenée en Harpie…
- Nous étions trois membres de la Brigade du Balai à nous être dissimulées sur le Mélanippé lorsqu’il est venu charger de la marchandise en Harpie : Esche, Weide, et moi-même, Birke. Il devait décharger des farines « officielles » à Agotchilho et des matières « spéciales » à Bordeaux, et puis, à son retour, il devait passer reprendre des soupes à Agotchilho, et nous embarquer, comme nous l’a expliqué le capitaine Allan. Mais, Patronne, mes soeurs ne sont pas rentrées ?
- Nous n’avons pas encore de nouvelles, mais un bateau va revenir bientôt…
- Le Hai II est-il arrivé, Patronne ?
- Pas encore, non… Pourquoi cela ?
- J’étais déjà partie en mission avec mon groupe, quelque temps après celles de la Brigade du Loup dont faisait partie Tomie, lorsque vous avez capturé Arthur Malfort, en Omphalie. Nous l’avons appris par le Réseau. Je sais qu’il doit arriver ici, en Harpie, par le Hai II. Pour me faire pardonner mon échec, je voulais me porter volontaire pour l’escorter vers son destin, avec le Mentor…
Il y a un cri, un bruit de pas précipités dans la coursive, au-dehors…

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