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HISTOIRES DE VILLAGE / P2C2E20

P2C2E20 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 20)

  N° 121 / HISTOIRES DE VILLAGE / P2C2E20


C’est l’histoire où le Commissaire Ravot discute avec le maire de Marinoval à propos du meurtre du menuisier.


Mercredi 4 mai
15 heures
Marinoval

  Le vent s’est mis à souffler. Le 4×4 de la gendarmerie de Marinoval cahote sur le chemin défoncé qui monte dans les bois. Des paquets de neige sale subsistent sous les châtaigniers, écrasent les ronciers, chargent les haies de noisetiers à l’abandon qui bordent le talus.

Lorsque le véhicule accroche l’un d’eux, plié sous le poids, il se dégage de la masse molle et grise qui l’oppresse et se redresse d’un mouvement fatigué, en abandonnant un paquet humide et froid sur la carrosserie bleue.
 
- Et on est le quatre mai ! grommelle le maire de Marinoval, assis à l’arrière à côté de Ravot.

  Le chauffeur reste concentré sur sa conduite, et son voisin, Buchmol, l’adjudant de la brigade, fait remarquer que l’an dernier, il s’était remis à neiger au début du mois de juillet, et qu’il faut maintenant compter avec deux mois d’hiver en plus.

- Normalement, les saules commencent à fleurir en février ou mars. Et les noisetiers devraient déjà être passés, poursuit le maire. J’avais l’habitude d’emmener mes élèves en ballade dans les bois pour leur montrer l’éveil du printemps…
- Vous êtes instituteur, monsieur le maire ? demande Ravot.
- Je voulais être maître d’école, monsieur le commissaire. Et je me suis retrouvé instituteur, et puis professeur des écoles, maire de surcroît, après une grève qu’on a faite il y a dix ans pour maintenir la classe unique de Marinoval… Pas que ça me tente, mais les habitants ont pensé que je pourrais être utile.
- Et ça n’a pas été facile ! enchaîne l’adjudant Buchmol : je venais d’être nommé à Marinoval et deux gendarmes avaient des enfants en classe ici. Il aurait fallu les envoyer à dix kilomètres tous les jours. Mais le maire de l’époque s’en moquait éperdument, pourvu qu’il ait les aides de l’Europe pour ses brebis et qu’il garde la mairie dans la famille… Ils s’échangeaient la place entre les trois familles de paysans du village ! Bien sûr, je ne prenais pas parti, avec mes fonctions, mais on est entre nous… Je pensais à mes deux gendarmes… C’était une vraie ploucocratie ! 

 
Le maire éclate de rire avant d’être bousculé contre Ravot par un cahot plus brutal :
- Du calme, Le Dentec !
- Pardon, m’n adjudant, ce foutu chemin…
- On va les refaire l’an prochain, si je peux avoir la subvention… Mais, vous savez, l’accès à la maison Chrestia n’a jamais été entretenu. C’était comme ça avec les cagots. Enfin, c’est le chemin du haut, celui qui vient tout droit du village. Comme la pisciculture n’est pas loin et que ce sont ses cousins, l’ancien maire lui a ouvert un accès depuis la départementale de la vallée, et comme ce chemin passe forcément devant la maison Chrestia, ça l’a aussi désenclavée… Mais au fait, commissaire, d’où vient cet intérêt soudain pour la maison Chrestia ?
  - On nous a signalé des mouvements bizarres dans les bois, en particulier, des menaces sur le menuisier qui y habite. Et ce serait en liaison avec l’assassinat d’un jeune journaliste de Saint Tignous…
- Luis ? demande l’adjudant…
- Oui, vous le connaissez ?
- Un peu, mon fils est allé au lycée avec lui. Ils ont fait du sport ensemble. Ça a dû être terrible pour ses parents…
- Et pour lui aussi, croyez-moi…
 
Et puis, va savoir pourquoi, mais aussi bien le maire que le gendarme inspirent confiance à Ravot :
- Je vous en reparlerai plus tard… Secret de l’instruction, mais vous pouvez peut-être m’aider… Comment le menuisier était… est-il perçu au village ? (Ravot a failli oublier qu’il n’y a pas de cadavre, pas de crime, pas d’enquête à proprement parler à son sujet, et que pour tout le monde, le menuisier est toujours vivant).
- Une famille étrange, mais c’est comme ça depuis toujours, et même du temps du père et du grand-père. Ils disent être originaires d’Europe centrale, des sortes de bohémiens sédentaires, peut-être des Roms, peut-être d’authentiques cagots après tout, et un beau jour le vieux s’en va, et c’est un autre qui le remplace. Jamais d’enfants, ils n’ont pas de liens avec la population, vous savez, dans un village, c’est à l’école que les générations se soudent… Dans le temps, les alliances entre familles se jouaient là, et, pour en revenir aux maires, c’étaient des clans qui se partageaient le « pouvoir », des petites baronnies, presque. On avait cinq, dix enfants par famille, le premier né gardait la ferme et les autres se débrouillaient, aidaient, partaient, épousaient une héritière (parce qu’ici le premier pouvait être une première : les filles héritent aussi bien que les gars). Ils partaient jusqu’en Amérique pour faire le berger… Ça a commencé à changer après la guerre de 39-45, où la ferme est devenue trop petite même pour survivre et où elle est restée souvent au moins dégourdi, quand ce n’était pas au plus débile, à force de consanguinité…

- Vous ne les aimez pas beaucoup vos administrés, remarque Ravot avec un sourire…
  - Détrompez-vous. Vous savez, commissaire, pour vivre ici au début du vingtième siècle, et jusque dans les années trente, il fallait vraiment en vouloir ! On y vivait en autarcie ! Imaginez : pour faire son pain, il fallait cultiver son blé sur des pentes à trente pour cent, labourées avec une petite charrue tirée par une vache, et remonter la terre poussée vers le bas par le versoir, dans des paniers, tous les cinq ans… Et ce n’est pas par hasard que les Américains sont venus ici chercher des bergers pour apprendre à élever des moutons… Non, c’étaient des gens extraordinaires… Malheureusement, beaucoup de ceux qui sont restés ont conservé cet état d’esprit qui veut que leur bétail est le maître d’un monde qui tourne autour de lui… Et, comme je vous disais, ce ne sont pas forcément les plus malins qui sont restés… Alors qu’ils sont devenus très minoritaires, ils veulent imposer leur mode de vie fermé sur lui-même… Les habitants travaillent maintenant pour la plupart en ville ou aux environs… Même ceux qui sont d’ici depuis toujours… Il ne reste pas beaucoup de jeunes paysans, et ils sont bien obligés d’aménager leurs exploitations pour s’adapter, moderniser… Quant aux vieux… Tenez, l’histoire de la pisciculture…

- On arrive sur le plateau… interrompt le conducteur.
- Oui, arrêtez un moment, je voudrais voir à quoi ressemble le paysage, demande Ravot… 

 
Ils se sont arrêtés sur un plateau pelé, une sorte de crâne bosselé de rochers gris qui affleurent, tâchés de lichens noirs, avec quelques touffes de ronces et d’ajoncs. La maigre prairie descend dans toutes les directions, sous un vent âpre qui les accueille de ses bourrasques quand ils sortent du 4×4.

- Brrr… frissonne Ravot.
- Le mai, le joli mai… ironise le maire.

  L’adjudant, suivi du gendarme, s’engage dans un petit chemin à peine discernable au milieu de l’herbe rase :
- Par ici, on arrive derrière la maison Chrestia, mais surtout, on découvre tout le secteur.
Ils lui emboîtent le pas…  

  La pente s’accentue : on se trouve au sommet d’un vaste pré, très abrupt, qui couvre tout le flanc de la colline. Les parties vraiment trop pentues sont couvertes de bois et de broussailles, comme les lignes des ravins où s’écoulent trois sources différentes, ainsi que l’explique le maire en les désignant du doigt :
- Il y a beaucoup d’eau dans cette petite montagne… La maison Chrestia se trouve à gauche, et elle possède aussi les prairies du milieu, qui sont depuis toujours louées à la pisciculture dont vous voyez les bassins à droite. Jusqu’à ces dernières années, tout se passait bien, mais quand le fils de l’ancien maire a repris la pisciculture, il a voulu récupérer l’eau qui, paraît-il, se trouve en abondance sous la prairie du milieu. Refus du menuisier à qui le maire d’alors a fait toutes les misères possibles, relayé, quand j’ai pris la mairie, par le Conseiller en matière d’économie électorale, qui assurait que « grâce à lui », tout allait s’arranger. Résultat, le pisciculteur est tombé dans son bassin et y a laissé les deux oreilles, bouffées par les truites… Il avait besoin de développer son exploitation, le Conseiller en matière d’économie électorale avait besoin de faire mousser un dossier de « jeune agriculteur dynamique faisant face à l’immobilisme des structures » et c’en est resté là, puisqu’il n’y avait pas de solution…
- Et vous, qu’est-ce que vous en pensez ? lui demande Ravot…
Le maire a un petit rire :
- De toutes façons, la pisciculture n’est pas économiquement viable, même avec toute l’eau du monde, elle serait restée archaïque dans sa conception, et n’aurait pas disposé d’assez d’espace pour se moderniser vraiment. Je suis allé voir de la famille que j’ai au Canada, et on m’en a montré, des piscicultures !!! C’est autre chose, croyez-moi !!! De plus les sondages qui ont été réalisés « à titre exploratoire aux frais de la Communauté Européenne » n’ont trouvé qu’une eau tiède, très minéralisée, et impropre à la consommation, j’ai vu les rapports d’expertise. Non, c’était un moyen de s’accaparer les terres de la maison Chrestia… Comme le dit l’adjudant, une ploucocratie… Ils sont sur le point de recommencer avec une porcherie industrielle… Mais le Conseiller en matière d’économie électorale vise la députation, alors, il lui faut des dossiers, et selon le vent politique du moment, il sera pour ou contre, je sais qu’il a déjà développé les deux argumentaires…

  Tout en écoutant les explications du maire, Ravot regarde, cherche… Voyons, la maison est là, le menuisier goum a été tué pratiquement sur le seuil, la lisière des bois se trouve… disons à cinquante mètres… L’archer devait se trouver à l’entrée de ce petit chemin que l’on voit déboucher, sous le grand chêne noir. Même sans feuilles, avec ses paquets de neige, le taillis, vu d’en haut semble être suffisamment épais pour le dissimuler… La route n’est pas loin… Il a pu arriver et repartir sans être aperçu… Il faudra suggérer à Victor de placer une sentinelle à cet endroit…

  - Je voulais vous dire, reprend Ravot, à propos de Luis… je soupçonne la patte des Écolocroques. Mais il est impératif que vous gardiez cette information secrète. Il semblerait qu’ils tentent un retour, sous une forme que j’ignore encore… Mais à coup sûr, il va se passer quelque chose. Et cet endroit est pour eux un point sensible, même si je ne sais pas pourquoi. Ce dont je suis certain, c’est que le menuisier n’a rien à voir avec eux, mais qu’il pourrait leur servir de cible : souvenez-vous, au tout début de l’affaire, de l’incident de la pisciculture, dont vous avez parlé, Monsieur le maire. Cette histoire du pisciculteur tombé dans son bassin a été revendiquée par les Écolocroques comme constituant l’une de leurs « actions ». En lisant le dossier, j’ai eu l’impression que le Conseiller en matière d’économie électorale aurait pu jouer un double jeu dans l’affaire… Pourquoi ? Mystère… Mais je vous demanderai de rester vigilant et de me signaler tout va-et-vient qui vous semblera anormal… J’ai vu ce que je voulais voir, il est inutile de déranger ces braves gens. Je sais que je peux compter sur vous et c’est ce que j’ai appris de plus important… Je vous remercie, faisons demi-tour…

- Alors, une surveillance discrète des abords… Une patrouille sur la route et dans les bois ? demande l’adjudant.
- Ce sera parfait. Mais ne les dérangez pas. Et vous, Monsieur le maire, si vous entendez des rumeurs anormales…
- Je n’y manquerai pas…
- Quant à vous, Le Dentec, je pense qu’il est inutile de vous confirmer la consigne de secret absolu vis-à-vis de vos collègues, que j’avertirai personnellement du cadre de leur mission bien sûr, mais, aussi, et j’en suis désolé, vis-à-vis de votre famille elle-même, reprend l’adjudant à l’intention du chauffeur.
- Entendu, compris, m’n’ adjudant ! Botus et mouche cousue ! confirme Le Dentec, qui, en fervent tintinolâtre ne manquerait pour rien au monde le plaisir de placer cette citation fondamentale.
 

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