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L’ARRIVÉE EN OMPHALIE / P2C2E5

P2C2E5 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 5)

 
N° 106 / OMPHALIE / P2C2E5

 
C’est l’histoire où Arthur Malfort et la « Patronne », qui l’a enlevé, atterrissent en Omphalie, en plein océan Pacifique. 

  Mercredi 4 mai
8 heures (heure locale)
14 heures (heure française)

La Flèche d’Argent (voir carte)

  Ce n’est plus de la surprise, à ce point, c’est de la stupeur. Mais Arthur n’est pas homme à subir un enlèvement sans réagir.

  D’un coup, il s’est levé.

 
D’un coup, les deux grands chiens se sont dressés devant lui, sans un grognement, d’un seul mouvement fluide, l’un à droite et l’autre à gauche, les crocs sortis en un rictus féroce et silencieux.

  Leur maîtresse a claqué de la langue et ils sont revenus s’aplatir à ses pieds :
- Allons, Arthur Malfort, vous n’êtes pas en position de vous révolter… Reconnaissez simplement que vous avez de la chance : vous voyagez en ma compagnie, ce qui constitue un privilège, et vous êtes vivant… Pour l’instant…

 
Elle a un rire bref qui dévoile ses dents éclatantes. Mais son regard reste glacé tandis qu’elle reprend place dans son fauteuil et qu’elle le tourne de nouveau vers l’avant tandis que les chiens s’aplatissent au sol :
- Asseyez-vous et bouclez votre ceinture, nous décollons…

  Arthur s’est repris. Il se rassied et s’attache à son siège, comme résigné… (Attends, fillette, attends, tu ne perds rien pour attendre…)

  
 L’avion marque un point fixe et se met à trembler sous l’effort conjugué des trois moteurs portés à pleine puissance. Et puis, les freins lâchés, il s’élance sur la piste… Décollage… 

  L’appareil se stabilise et le silence se fait presque.

 
La jeune fille se tourne de nouveau vers Arthur :
- Et, s’il vous plaît, ne rêvez pas de renverser la situation : quand bien même vous dévoreriez mes toutous tout crus, ce qui me semble improbable, il faudrait me maîtriser, et je ne me laisserais pas faire, abattre la cloison blindée du poste de pilotage et convaincre les deux pilotes de se rendre là où vous le souhaitez… L’espace est réduit dans ce petit appareil, et nous devons parcourir sept cent cinquante kilomètres à basse altitude, au ras des flots, pour éviter les radars, ce qui représente une grande heure de vol… Devisons, mon cher, devisons… Nous en avons le loisir, et vous êtes, je n’en doute pas, un homme de bonne compagnie… Passons donc le temps de manière agréable…
- D’accord, je joue le jeu. Il est vrai que vous êtes charmante et qu’il est plus intéressant de voyager avec vous qu’avec un catcheur américain, mais il n’empêche que vos méthodes sont… cavalières ! Au fait, comment avez-vous procédé… ?
- Pour vous enlever ? Le plus simplement du monde : une petite électrovanne télécommandée, fixée dès Punta Arénas sur le circuit carburant principal de votre moteur et activée du sol pour réduire son alimentation lorsque votre appareil est passé à la verticale d’un point prédéterminé, à cent kilomètres de Temuco et de son aérodrome… Votre pilote n’avait pas d’autre choix que de s’y poser. Je m’y trouvais depuis une heure (rire)… Je venais moi-même de Punta Arénas d’où j’ai décollé quelque temps après que votre Cessna en soit parti. Je dois dire que vos tentatives de recherche m’ont beaucoup amusée. Tout comme votre maladresse… Vous êtes incapable d’abattre une femme de sang-froid, Arthur Malfort ! Et même fâché comme vous l’avez été par la perte de votre Chocho, vos… limites… agissent !
- Mes censures… c’est possible, c’était cependant un pari dangereux…

Elle a un rire de dérision :
- J’ai observé vos limites… Même mon harfang vous l’avez raté, à trois mètres ! Je ne risquais pas grand-chose !!!

  Arthur hausse les épaules :
- Tout le monde n’a pas une vocation de tueur… Mais, au fait, comment dois-je vous appeler ?

 
Il « meuble », parle pour parler, pour échapper à cette étrange sensation, de se trouver décalé… Le bourdonnement sourd des trois réacteurs emplit la cabine d’une vibration latente qui étourdit les sens. 

  Un espace réduit, irréel, ouaté, amorti…

 
Elle le regarde, toujours aussi froide et lointaine, comme… aiguë, au milieu de cette touffeur. La fatigue peut-être, se dit Arthur, la fatigue m’étouffe…

  Elle est assise sur le fauteuil voisin du sien, de l’autre côté du passage central de la cabine et flatte d’un doigt négligeant le poil brillant et ras du crâne de l’un de ses chiens. Arthur remarque la blancheur lumineuse de son teint, ses pommettes hautes… Cette fille est très belle… 

 
- Mon nom… Voyons… C’est une chose d’importance que le nom d’une femme… Le nom de son père ou celui de sa mère ? Pourquoi pas le nom de son époux ? (elle a une moue de dérision) Mais bien sûr, je n’ai pas d’époux… Votre question est moins anecdotique qu’il ne paraît, Arthur Malfort… Le nom désigne-t-il l’essence de celle qui le porte, sa filiation…
- Tout juste son état civil, tranche Arthur que ces digressions, ces cuistreries et ces rodomontades, agacent et qui cherche à sortir de l’espace cotonneux qui lui emprisonne l’esprit au fond d’un vide mat.

  Son interlocutrice lance un petit rire froid :
- Moi, je n’ai pas de nom. Je ne suis pas civile. Et quant à mon état, je crois qu’il vous échappe…
- Vous ne m’êtes pas d’un grand secours… Hybris peut-être ?
- Hybris n’est pas un individu, c’est le fruit d’un comportement… (la réponse est venue, spontanée ; une vérité d’évidence qui s’énonce simplement).
- Peut-être pourrez-vous m’expliquer où vous avez acquis cette habileté diabolique qui vous a fait tuer l’un de mes amis goums… Le tir d’une Amazone !!

 
Assise droite sur son siège et les deux mains à plat sur les accoudoirs, elle le regarde avec ironie :
- Mon arc est en argent, celui des Amazones, en bois d’if…
- Et vous êtes pourvue, autant que j’en discerne, de deux seins accomplis, ce qui n’est pas le cas des guerrières mythiques…

  Il a l’impression de la voir se dresser sur son siège, comme sous une injure, et les chiens, qui étaient couchés à ses pieds ont relevé la tête dans l’attente d’un ordre…

- Modérez vos audaces, Monsieur l’aventurier. Je ne tolère pas de regards familiers…
- Vous ne tolérez pas… Vous tuez, vous restez anonyme et lointaine, vous enlevez  des gens, moi-même, en l’occurrence, et sans dire pourquoi, vous ne tolérez pas qu’un homme vous regarde… Mais qui donc êtes-vous pour vous sentir ainsi hors des lois et des civilités, des plus graves aux plus simples ? D’où vient ce sentiment de pleine impunité ?

 
La fille se détend, s’adosse, ferme les yeux. Un sourire léger flotte sur son visage :
- Je devrais vous tuer pour cette indiscrétion, mais j’ai d’autres projets que vous allez servir : je vous laisse en sursis. Vous parlez de « vos » lois… Je ne suis pas des vôtres : elles ne me concernent pas.

  Et puis elle se redresse, les yeux au fond des siens, et se penche en avant pour une confidence :
- Vous aurez vos réponses… Plus tard. Nous arrivons. Voyez s’ouvrir pour vous les portes d’Omphalie… 

 
Elle lui désigne le hublot qui se trouve à sa droite et enchaîne d’une voix amusée  en tournant son fauteuil vers l’avant :
- Attachez votre ceinture pour l’amerrissage.

  Par le hublot, à droite, Arthur distingue d’abord un îlot, manifestement volcanique et désert, et puis une ligne tirée droit sur les flots, qui semble en provenir. L’avion, qui volait bas, s’éloigne, suit une large courbe, et Arthur distingue plus nettement le trait noir d’une piste posée au ras de l’eau. La piste ne part pas de l’île minuscule comme il l’avait cru sous l’effet de la distance, mais d’une sorte de gros cylindre qui se trouve dans son prolongement. Sans doute un hangar, lui-même situé à quelques encablures du maigre cône volcanique.
 
Et puis, l’avion s’étant placé face à la piste, il n’y a plus que de l’eau verte…

  Il sent vibrer l’appareil, entend les bruits nets et métalliques du train qui sort et se verrouille, voit les volets qui s’ouvrent sur l’aile, ressent le choc de l’inversion des moteurs…

 
Une secousse lorsque les roues touchent la piste…

  Arthur a l’impression que l’avion roule sur l’eau, dans un bruit sourd : la mer, presque à portée de main, est agitée par la houle que le vent frange d’écume. Un caillebotis, semble-t-il, de matière plastique translucide, posé sur de gros flotteurs cylindriques de la même matière défile sous le hublot : on a déroulé une piste sur le dos de baleines transparentes… Le pilote est habile : il suffirait d’un écart de quelques mètres pour plonger dans l’Océan. Mais non, la vitesse décroît, leur ceinture retient les passagers que le freinage pousse vers l’avant… Autant qu’il peut le voir, la piste est à peine plus large que l’envergure de l’avion qui finit par s’arrêter dans le sifflement décroissant de ses réacteurs.

Quelques bruits, quelques légères secousses : on vient de l’atteler, et il roule de nouveau. Toujours par le hublot, Arthur voit bien qu’on le tire dans le hangar dont les portes doivent se refermer derrière lui. L’éclairage de cabine s’est allumé. 

 
Au-dehors, la pénombre a succédé à l’éclat du jour. 

  - Vous allez pouvoir sortir, Arthur Malfort. Nous sommes presque arrivés…
- Vous ne craignez pas de prendre froid ? (avec un regard ironique sur ses cuisses nues).
- Mes locaux sont chauffés… (mais la réponse est glaciale : toute allusion à son physique est très, très mal reçue par cette fille, décidément plus que farouche).

 
La porte-passerelle est ouverte, et elle descend les quelques marches, encadrée par ses chiens.

Arthur la suit, plus circonspect. 

  Le vaste cylindre du hangar dans lequel ils se trouvent, ressemble à l’intérieur d’un immense réservoir d’acier peint en blanc. Entre chacun des couples de renfort, à hauteur d’homme, un étroit hublot laisse entrer une maigre lueur. L’avion est posé sur cette sorte de caillebotis, ici opaque, mais presque souple sous les pas, qui doit prolonger la piste. Il a été tiré par un câble accroché à son train avant et qui vient s’enrouler sur un treuil.
 
La large porte pivotante, jusque-là grande ouverte à l’extérieur, où sa base repose sur la piste, se referme derrière l’avion avec un lourd bruit de roulement et vient s’emboîter avec précision dans l’épaisseur surprenante des parois. 

  Dans un angle est arrimé un petit hélicoptère dont les pales du rotor sont repliées le long de la queue.

 
Le fond du hangar, derrière le treuil fixé au sol, prend la forme d’une abside inversée, en retrait dans le vaste bâtiment. Une large porte y a été ménagée, soigneusement fermée, elle aussi, et verrouillée par un volant central. Elle s’emboîte dans la paroi avec la même précision méticuleuse que celle de la grande porte d’accès.

  Arthur s’approche de son « hôtesse » :
- Je ne vous avais pas vue aussi grande…
- Je suis beaucoup plus grande que vous ne pouvez l’imaginer, Arthur Malfort…
 
La ligne claire des hublots est battue par la houle…

  Et puis, l’eau les recouvre.

 
On s’enfonce dans la mer.

  On s’enfonce dans la nuit…

 

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