L’ENQUÊTE COMMENCE / P2C1E9
P2C1E9 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 9)
N°88 / L’ENQUÊTE COMMENCE / P2C1E9
C’est l’histoire où, après avoir annoncé à ses parents le décès de Luis, le commissaire Ravot entame son enquête.
Mardi 3 mai
10 heures 30
Saint Tignous sur Nivette
- Je dois aller annoncer le décès de ce pauvre garçon à ses parents, grommelle le commissaire Ravot en sortant sur la place, dans les tourbillons de la neige qui tombe maintenant en tempête. C’est le côté affreux de mon métier. Je ne m’y ferai jamais…
Victor et Eusèbe se regardent…
- Nous vous accompagnons, décide Eusèbe. Il travaillait pour nous, après tout, et plus on est nombreux, moins c’est difficile…
- Peut-être pourront-ils nous donner des indications, enchaîne Victor.
- Peut-être, mais je ne vais pas vraiment les interroger tout de suite… conclut le commissaire renfrogné par la perspective de ce qui les attend.
Les parents, la cinquantaine bien conservée de ceux qui font du sport pendant les vacances, ont réagi courageusement. Pas de cris, pas d’effondrement. Une sorte d’abattement massif, de silence compact qui serait tombé d’un coup sur leur vie avec tout le poids de l’absurde. Plus d’avenir. Plus d’espoir. La torpeur. Alors, pourquoi se révolter… Peut-être chercher à comprendre… Peut-être… C’est ce qu’a tenté de suggérer le commissaire tandis qu’Eusèbe et Victor disaient, affirmaient, proposaient, offraient, sympathie, soutien, aide au besoin… Peut-être, plus tard, plus tard…
Mais ce poids soudain…
Ils sont entrés dans le séjour meublé CAMIF avec l’espace de travail et ses deux ordinateurs, chacun le sien, ses étagères de cours, bouquins, dossiers… des copies d’élève que l’on corrige ouvertes sur les deux bureaux… Toujours cette pesanteur. Oui, bien sûr, Monsieur le commissaire, sa chambre…
Cela, c’est Monsieur Ottouadla qui l’a dit, parce que Madame, elle, reste assise sur le bord du divan, le buste droit, avec des larmes qui coulent silencieusement de ses yeux grand ouverts sans rien voir, ouverts sur l’infini du vide, posée là où Monsieur Ottouadla l’a délicatement assise lorsqu’ils sont entrés : attends-moi, je reviens tout de suite, venez, Monsieur le commissaire, et Victor et Eusèbe silencieux, parce qu’il n’y a rien à dire à cette dame qui n’entend plus rien, qui n’attend plus rien de ce vide qui la cerne désormais.
Ils n’ont rien dit en repartant. Ravot a emmené l’ordinateur portable de Luis, avec l’accord de son père qui était déjà bien loin d’eux lorsqu’ils sont sortis et que la porte s’est lentement refermée derrière eux…
- Terrible, reprend Eusèbe… Ça me rappelle les pires moments de la guerre. Pire que le sang et que le triste spectacle de ce pauvre garçon écorché vif… Pour lui, au moins, c’est fini…
Ils sont tous revenus au journal, dans le bureau de la direction qu’occupait Arthur et qui est maintenant celui de Victor, qui y a fait installer une grande table pour que tous puissent s’y réunir au besoin.
Mouchoir est assis devant l’ordinateur portable de Luis et s’efforce d’en percer les secrets, si secrets il y a, mais non, rien de confidentiel, des cours, des brouillons d’articles, des articles archivés, et…
Si, un dossier peut-être, intitulé :
« Les mystères de Saint Tignous sur Nivette »…
Voyons…
« Les Écolocroques, le Matois et la Lanterne… Le dossier secret des Écolocroques… Un hasard bien organisé… La bonne affaire des Écolocroques… A qui profite le Crime ? (« Petit con », remarque Victor)… Les suites d’une « victoire » (« Petit con », remarque Victor derechef)… Que dit la Mairie et que font les autorités ?… L’Oberst Kuhhirt : un allié encombrant… Les de Sainte Fouillouse, une Famille, des Parrains ?… Que se passe-t-il à
- A boire et à manger, remarque Victor, rien de bien important, mais des pistes qui pourraient devenir indiscrètes et importunes pour nos… « amis ».
- Il voulait envoyer un dossier au journaliste américain qui a été à moitié roussi par le missile de Washington, ajoute Jules Mouchoir qui effectue une copie intégrale du disque avant d’en effacer le dossier gênant.
- Vous pourrez le rendre aux parents, mon cher Ravot, annonce Eusèbe au commissaire en lui tendant l’ordinateur que Mouchoir vient de ranger dans sa housse.
- J’en profiterai pour leur demander si « HYBRIS » leur dit quelque chose…
- Hybris ? demande Clèm qui écoutait tout cela depuis le fauteuil où elle trône avec son gros ventre.
- Oui, c’est ce qui était écrit sur le miroir qui se trouvait devant le cadavre.
- Un miroir ?
- On ne t’a pas donné de détails parce qu’on était trop bouleversés par ce qu’on a vu, mais face au cadavre suspendu de Luis se trouvait un miroir. C’est celui que Béatrace avait installé dans le vestiaire, tu sais la glace sur pied, la psyché de sa grand’mère. Et sur le miroir les techniciens de l’identité judiciaire ont trouvé que l’on avait écrit « hybris » avec le doigt. Et Luis portait aussi autour du cou un petit pipeau en bois suspendu par un brin de laine rouge…
- Hybris… Ça me rappelle quelque chose… C’est du grec… il faudrait chercher par là…
- Jeanne est très fière d’avoir fait ses « humanités », reprend Eusèbe. Attends, je vais l’appeler…
- Les enquêteurs le trouveront sans doute, remarque le commissaire, mais pendant que nous en sommes aux détails matériels, ce projecteur était-il à sa place dans vos bureaux ?
- Sûrement pas, mais étant donné les circonstances, je ne l’avais pas noté, avoue Victor…
- Moi je sais d’où il vient, coupe Eusèbe : le studio de télé de
- Mais la porte de communication, près de mon bureau, est toujours fermée, objecte Victor…
- On va vérifier, j’appelle les enquêteurs sur place, reprend Ravot en ouvrant son portable.
De son côté, Eusèbe résume les évènements pour Jeanne qui, habituée à réagir vite, a immédiatement répondu à son appel :
- Oui, c’est une histoire horrible… Suspendu, écorché vif entre les piliers, les paupières découpées, devant un miroir. Et sur le miroir, un mot écrit du bout du doigt : « Hybris ». Est-ce que cela te dit quelque chose ? Ah… oui… Je vois… En traduction, bien sûr, qu’est-ce que tu veux qu’on fasse avec du grec ? Aussi : on lui avait suspendu au cou un petit pipeau en bois… Qu’en penses-tu ? Que tu vas regarder… Ça te dit aussi quelque chose… C’est ça, rappelle-moi…
Ravot de son côté vient de refermer son portable :
- La porte de communication intérieure avec la mairie est fermée, ils vérifient si le projecteur vient bien de là.
- Ils ont un studio de télévision et je me souviens de projecteurs comme celui-là, confirme Eusèbe. Et Jeanne a une idée au sujet de l’hybris et de la flûte… Elle va nous rappeler.
Un silence. On s’assied. On se regarde…
On baisse la tête.
Pauvre garçon…

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