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LA FIN TERRIBLE DE LUIS / P2C1E5

P2C1E5 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 5)

  N°84 / LA FIN TERRIBLE DE LUIS / P2C1E5

C’est l’histoire où Victor, dit le Boulet, découvre le cadavre de Luis, écorché, horriblement assassiné. 
 
Mardi 3 mai
8 heures
Le Matois

 
Vic se trouve bien ennuyé.

  Bien sûr, c’est lui le directeur du journal, enfin, le directeur effectif, quoi. Tant qu’Arthur, directeur en titre, se trouve en Patagonie où il recherche les entrepôts clandestins des Écolocroques qu’il doit redistribuer en fonction des besoins de l’un ou l’autre pays. Un travail pas commode : la neige est là et il faut déménager des tas de tonnes de céréales et de viande congelée. C’est le boulot qu’il a accepté auprès des Nations Unies. 

  Et ça laisse Victor tout seul aux commandes de la Lanterne Matoise du Fort Subreptice. Pas commode non plus.

  Et ce petit con de Luis qui disparaît juste quand on a besoin de lui.

Il aurait dû rendre son papier hier soir, après le pince-fesses de Tapas’Embal’. Et on n’a pas encore de nouvelles. Bien sûr, il doit être au Matois. Mais l’intranet du journal fonctionne, bon sang de bonsoir. Il aurait pu envoyer son article. Il ne boit pas, ça, c’est sûr. Il n’est donc pas resté en tas dans un petit coin à cuver un excès du champagne douteux plus ou moins espagnol qui a certainement été servi pour l’occasion. A moins qu’il n’ait prolongé la fête dans l’une des boîtes de Saint Tignous sur Nivette. Avec l’un ou l’autre de ses copains. L’ennui d’avoir recruté un stagiaire local. Enfin…
 
Vic a encore essayé de le joindre, mais le Matois ne répond toujours pas. Après tout, c’est le travail de Mouchoir de récupérer la copie ! Mais Mouchoir a demandé à Clèm si elle ne pouvait pas lui demander, à lui, Vic, d’essayer d’appeler, parce que lui n’y arrivait pas, qu’il avait l’édition à préparer, et que ce jeune Luis ne lui plaisait pas beaucoup, ne lui inspirait pas confiance, à farfouiller partout. Et qu’il serait bon de le recadrer, de lui « remonter un peu les moustaches », ce qui a bien fait rire Clèm, ronronnante comme une grosse chatte depuis qu’elle est enceinte et tellement heureuse de l’être… Et qu’elle lui teint de nouveau les moustaches, justement… Et qu’ils occupent l’appartement de direction au-dessus des locaux du journal dans l’immeuble de la Lanterne. Et qu’ils oublient tendrement ce qu’il vaut mieux oublier de leur périple sous-marin…

  Bon. 

  On n’est pas bousculés. 

 
Mais il est vrai que depuis leurs aventures d’il y a deux ans, Vic et Clèm ne se sentent pas facilement « bousculés ». 

  J’y vais.
 
Il n’a pas souvent l’occasion de revenir ici. Ça lui fait tout drôle. Il s’attend presque à retrouver Béatrace, moustache en bataille, fulminant derrière sa photocopieuse de compétition et râlant après la copie qui n’arrive pas. Le tout après son quatrième café. Béatrace ne boit plus de café depuis qu’elle est maman ! 

  Et Jules… Jules, dont personne ne parle jamais.

 
Le premier fils d’Arthur et de Béatrace, né l’an dernier dans la petite « maison d’artisan » des Malfort où ils ont emménagé, déjà fort comme un Turc, s’appelle Jules… Tijules pour les intimes…

  C’est à tout ça qu’il pense, Victor, quand il ouvre la porte… (tiens, elle n’est pas verrouillée), et qu’il s’avance… (tiens, l’éclairage ne fonctionne pas), l’interrupteur cliquette sans que les tubes néons fixés au plafond s’allument. 

 
Mais une lumière violente, là, au fond de la pièce…

  Tout d’abord, dans cette lumière, c’est seulement une silhouette à contre-jour entre les piliers. Doublée d’un reflet rougeoyant qui lui fait face… Curieux contre-jour. Normalement, la lumière parcimonieuse qui entre lorsque l’on ouvre la porte diminue à mesure que l’on s’avance. Mais un projecteur posé à terre a été allumé près de son ancien bureau. Et la silhouette se trouve placée entre les deux derniers piliers. 

 
Le projecteur est puissant et l’aveugle suffisamment pour rendre imprécis les contours de la silhouette…

  Vic s’approche, de moins en moins vite…

Nom de dieu…
 
Se précipite… s’arrête…

  Contourne le pilier de gauche, devant ce qui était le bureau de Béatrace…

 
S’assied. Non. Tombe assis sur le coin du meuble…

  Luis. 

 
Luis, suspendu écartelé aux piliers par des cordes attachées à ses poignets et à ses chevilles. La tête maintenue bien droite par une autre corde nouée dans ses cheveux épais et fixée à un anneau de la voûte. Les yeux ouverts rivés à sa propre image renvoyée par le grand miroir que l’on a disposé derrière le projecteur posé devant lui et qui l’éclaire crûment… 

  Nu…

 
Double vision pour qui entre : à contre-jour, la silhouette sombre vue de dos, et derrière cette silhouette, face à cette silhouette, son image illuminée dans le miroir, comme si cette image importait plus que sa chair. 

  Sa chair…
 
Les yeux grands ouverts et brillants. Comme s’ils étaient vivants.

Mais à voir sa poitrine immobile, sans souffle, et son immobilité absolue, il est évident que Luis est mort. 

  Luis est mort…

 
D’ailleurs, avec cette immense plaie…
Un étrange rictus aux lèvres…
Nu et souriant, avec un regard de ravissement horrifié largement écarquillé…
Un regard bordé de rouge…
Un regard sans paupières…

  Luis écarlate dans le miroir qui renvoie sa chair à vif…

Luis, écorché, du cou aux poignets et aux chevilles.

 
Mort.

  Souriant.

 
Suspendu à son cou par un cordon de laine rouge, il y a un petit pipeau de bois.

  Vic a surmonté sa nausée, fasciné d’horreur.
 
Il est ressorti, sans rien toucher, sans marcher dans la flaque sombre étalée sur le sol sous le cadavre.

  Il aurait voulu, là, tout de suite, en parler à Rébéquée, pas à Clèm, dont il veut protéger la grossesse, mais, à Rébéquée. Ou à Arthur, ou à Eusèbe, ou à Béatrace. Il ne sait pas. 

  Il est ressorti sur la place, vite, et puis là, dans le frais soleil du petit matin, il s’est assis dans sa voiture, a appelé Rébéquée, mais son portable ne répond pas, elle n’est ni à la boulangerie ni à l’usine de

la Marée aux Ports…

  Alors il a appelé Eusèbe chez lui, pas très loin de la ville, dans la maison qu’il occupe maintenant avec Jeanne.

  Eusèbe a compris, à demi-mot, parce que ce que Victor raconte ne peut s’exprimer qu’à demi-mot, et il a dit qu’il arrivait.

Et Vic attend… Assis dans sa voiture. 

 
Au soleil.

  Eusèbe reste ce grand bonhomme qu’il semble avoir toujours été. L’image ambiguë que les Écolocroques ont essayé de lui donner n’a pas laissé beaucoup de traces, en tout cas auprès des gens un tant soit peu informés, et ne l’a pas affecté. Il a repris la rédaction de ses mémoires, avec l’aide de Jeanne qui a quitté le journal pour, enfin, partager sa vie…

 
En dix minutes, il arrive en trombe et se gare dans un grand crissement des freins de son antique Mercedes.

  Vic est descendu de sa voiture et l’entraîne sans un mot auprès des restes de Luis.
 
Eusèbe siffle entre ses dents :
- Jamais vu ça… On l’a… écorché…

  Il s’approche prudemment pour ne rien toucher et pour éviter la flaque sombre à ses pieds.

-         C’est tout frais, regarde, le sang n’est pas encore totalement coagulé et… Oui, il goutte encore.         
Vic, qui a retrouvé son sang-froid tend la main pour frôler le cou du cadavre, au-dessus de la blessure :
- Il est froid. Tu penses qu’il faut appeler la police ?
- Je ne vois pas comment on pourrait faire autrement, mais…
- Mais c’est monstrueusement bizarre, non ? Et les monstruosités, on connaît. C’est très suspect. Ce qui serait simplement horrible ailleurs devient inquiétant ici dans la mesure où justement, cela rappelle trop de choses.
- Voyons, s’insurge Eusèbe en reculant d’un pas, ça ne peut pas être les Kuhhirt, on les a laissés aux Goums, comme promis, et Amaïa nous a dit qu’ils les avaient donnés à  Ôoumloc. On ne doit pas pouvoir les retrouver de sitôt ! Ils ont été bouffés par les crabes, les affreux. Alors ???
- On devrait vérifier auprès d’Amaïa, insiste Vic.
- J’avertis le Président, et j’appelle les flics, grogne Eusèbe…
- Et moi, j’appelle Béatrace, conclut Vic.

  Une demi-heure et quelques coups de téléphone plus tard, tout le monde est réuni dans le salon de la « maison d’artisan » qu’habitent Arthur (quand il est là) et Béatrace :
- Célaksavapu. Ksavapudutou, zazize Béatrace que tout ça rend furax.
Elle poursuit :
- C’est vrai quoi. Jusque-là ça s’est plutôt bien passé, on s’en est plutôt bien remis de toute cette catastrophe qu’on a prise de plein fouet. Entre Tijules et le reste, on est plutôt bien je trouve.

Elle arpente son salon en berçant vigoureusement Tijules, son petit garçon d’un an qui n’a pas l’air de s’émouvoir de l’agitation de sa mère et reste accroché d’une bouche avide au sein gonflé qui s’échappe de son corsage ouvert.

Eusèbe, Victor et Clèm sont assis dans les confortables fauteuils qui entourent la table basse.
- Si vous avez soif, vous vous servez, continue-t-elle, soudain consciente de ses devoirs de maîtresse de maison.

Et puis elle reprend son va-et-vient en berçant à pleins bras Tijules qui n’en tête pas moins sérieusement avec pour objectif l’assèchement temporaire du sein maternel, le museau plongé entre les douze poils frisés de l’aréole sur laquelle il s’acharne (poils qui provoquent parfois des crises d’éternuements qui se terminent en explosions de fous rires).
- … on s’en est bien sortis et je pense que le Monde l’a échappé belle. Grâce à nous et aux Goums, n’ayons pas peur de le dire et au diable la modestie (elle redresse la tête, moustaches frémissantes)… Grâce à nous ! Et c’est bien grâce aux Goums, à Rébéquée et à Arthur si les gens mangent à peu près normalement. Et…

Mais à force de le bercer, elle en vient à « débrancher » Tijules de son téton, et ce avec un flop marqué qui lui laisse le mamelon emperlé de lait.

Tijules déglutit et manifeste aussitôt son mécontentement par un « Ouin !! » bien senti que Béatrace, qui connaît son petit bonhomme, traduit in petto par « C’est bien gentil tes histoires, mais si tu arrêtais de me baratter le laitage, je pourrais finir mon casse-croûte ! ».

Confuse, Béatrace s’assied sur le bord du quatrième fauteuil, permettant ainsi à son chéri de se rebrancher d’un geste aussi décidé que précis pour reprendre son ouvrage là où il l’a laissé.

  Vic profite de l’interruption pour couper court à la tirade qu’ils connaissent par cœur et qui les fait d’habitude sourire avec attendrissement. Mais la situation est grave et on n’a pas le temps de sacrifier aux rituels.

Il enchaîne :
- … et quelqu’un nous en veut, ou plutôt, quelqu’un en a suffisamment voulu à ce pauvre Luis pour l’écorcher vif !
- Vif ? s’enquiert Béatrace que cette précision fait frémir.
- Vif, ou du moins je le suppose. L’autopsie confirmera certainement, précise Vic.
- Qu’est-ce que le Président vous a dit ? demande Clèm à Eusèbe.
- Il m’a dit d’informer le commissaire de police local à qui il envoie un fax confidentiel confirmant

la Priorité Défense du dossier. Je connais le commissaire Ravot, de Saint Tignous sur Nivette. Il est compétent et discret, mais bien sûr, il ne maîtrise pas intégralement ses collaborateurs. On est bien placés pour savoir comment ils communiquent avec la presse. Ravot va essayer de limiter les fuites de ce côté là, mais ce sera difficile. Pour ce qui concerne

la Lanterne, on va titrer sur l’assassinat d’un collaborateur dans nos locaux, sans en préciser les circonstances.

   - J’ai pu téléphoner à Arthur avant votre arrivée, reprend Béatrace. Il va se presser de terminer son chantier en Patagonie pour revenir rapidement. Il a eu l’air de trouver ça inquiétant pour nous. Il m’a parlé de nostalgiques qui chercheraient une vengeance…
- C’est vrai que ça fait penser à un crime rituel, approuve Clèm qui croise les bras sur son gros ventre en regardant Victor.
- Le Président va faire avertir Interpol pour recouper tous les crimes bizarres du même style, s’il en existe, et il contacte personnellement les Nations Unies pour alerter leur vigilance. Il ne faudrait pas que ces nostalgiques des Écolocroques dont parle Arthur se réveillent…
- Moi, je retourne voir où en est la police, et puis je vais creuser un peu pour savoir dans quoi Luis mettait son nez ces derniers temps, conclut Victor.
- Et vous revenez ici pour me tenir au courant. Je vais tenter de joindre Rébéquée. Elle pourra venir par le « métro » si besoin…

Le « métro », c’est la ligne de locotracteur souterrain qui joint Saint Tignous sur Nivette et Agotchilho et que les Goums ont prolongée jusque dans la cave de la petite maison des Malfort. Ce qui facilite bien des choses.

- Moi je fais la liaison au journal, poursuit Clèm en se relevant, lourde de ses six mois de grossesse.
- Tu fais surtout attention à toi, lui souffle Vic à l’oreille en l’embrassant dans le cou.
- Aies pas peur, on est deux à veiller ! et elle se presse le ventre à deux mains en lui rendant son baiser.
- Au fait, poursuit Vic, demande à Mouchoir ce que faisait Luis, qu’il nous prépare un topo. Je gagnerai du temps en revenant du Matois…

  Parce que Vic aussi dit toujours « le Matois »…
 

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