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LA SOIRÉE DU TAPAS’EMBAL’ / P2C1E7

P2C1E7 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 7)

  N°86 /  LA SOIRÉE DU TAPAS’EMBAL’ / P2C1E7

C’est l’histoire où Jo et Ted racontent la soirée du Tapas’Embal’ après laquelle Luis est mort.

  Lundi 2 mai
16 heures
Taps’Embal’

  Claaasssss…  Jo avait mis ses basquettes neuves, des Nike, son tee-shirt New Age et un Perfecto avec un aigle dans le dos qu’il avait emprunté à son père. Son père était supporter de Johnny dans le temps, tu sais, le temps de « Salut les Copains » ! Eh, la crise ! Et ça revenait vachement. Tendance, quoi. Avec des futes basquette à fond bas assez grands pour loger toute l’équipe. Ouaf !!! La claaassss !!

Quand il sort il les a à l’air, le Jo. Comme dit Ted, ça baigne dans l’aisance et la matraque balance.

 
Ted est venu avec Nicole, sa meuf, gentille, mais pas du goût de Jo. Trop ronde pour lui. C’est vrai qu’il aime bien la quantité, Ted. Comme il dit : « avec Nicole, t’en as pour tes sous ! Je rigole »… Il ajoute toujours « je rigole » des fois qu’elle entendrait, parce qu’elle est susceptible Nicole. Même qu’un jour elle l’a entendu dire, pendant la pause chez Lartigo (Nicole travaille chez Lartigo, aux cutters). Elle l’a pris mal et le Ted il a dû faire régime sec pendant une semaine. Qu’est-ce qu’on a pu rigoler. Nous, pas lui. Lui, il se méfie parce qu’elle lui a dit que la prochaine fois « je te fous dans le cutter ». Et elle n’a pas ajouté « je rigole ». Et c’est vrai qu’elle ne rigolait pas. Et vu la carrure de Nicole et ce qui reste à la sortie du cutter, même si tu y tombes tout habillé ça ne fait pas de différence : tu finis saucisses…

Moi je supporterais pas une nana comme ça, lui a dit Jo une fois. Mais Ted lui a expliqué « qu’avec Nicole, t’en as pour tes sous ». Bon. Il est mordu coincé, tant pis pour lui.

  Parce que Jo est venu pour draguer, c’est sûr. Chez Mado on va boire un coup ou prendre une garbure en sortant de boîte, mais au Tapas’, on vient draguer. Ils ont des serveuses canon qu’on connaît pas trop dans la région, mais toujours à poil sous leur robe gitane. Et quand tu fêtes quelque chose, y’a de la musique espagnole, à boire, et à manger. Et ça danse après la fermeture, mais là, ça devient « soirée privée », et Jo n’a jamais pu rester, c’est tard, c’est cher et il faut être dans les petits papiers des patronnes, Begoña-Conception ou Gerañum-Assomption. Ah ces noms espagnols, je te jure !!! Luis, lui, il est resté quelquefois, et il a raconté des trucs qui ont fait frémir un Jo plutôt porté sur la chose, mais qui a déclaré que c’était sûrement exagéré, vu que Luis serait plutôt du genre vantard. Ce qui est assez normal pour un journaliste qui doit présenter les évènements à leur avantage et au sien, comme il explique.

 
Il est arrivé à quatre heures. C’est un ponctuel, Jo, et l’invitation disait quatre heures. Les invitations, c’est Luis qui les avait obtenues, mais ils auraient aussi bien pu les avoir par Mado (elle est retournée dans son comptoir par discrétion). Une bonne fille Mado, même avec sa verrue à poils. Pas le même genre c’est sûr, déjà pour le gabarit. Mais sans jalousie. Elle a donné un coup de main aux Espagnoles quand elles se sont installées et que les « évènements » leur ont posé des problèmes. Et ça, c’est vachement bien. Y’en a pas beaucoup qui en auraient fait autant. Comme disait Luis. Evidemment, ce soir-là, on n’aurait pas pu penser que ce serait son dernier soir, à Luis, il avait l’air tellement triomphant avec sa cravate ficelle et sa veste cintrée… Ah, et puis en dernière minute, tous ceux de chez Lartigo qui n’étaient pas au boulot avaient eu aussi leur invitation. De la part de la patronne, puisque c’était la même pour les deux, pour Lartigo et pour Tapas’Embal’, mais là, pour tous les Tapas’Embal’ partout dans le monde. Sacrée nana celle-là. Comme aurait dit Ted, avec elle, « t’en as pour tes sous », sauf que Jo aurait bien fait l’échange de ses sous à lui et de ses sous à elle ! Et même de ses dessous. Bref.

  Bon, pour lui ça marchait bien, les tapas étaient de première, sauf que les saucisses, il peut pas trop les supporter vu qu’il en fabrique des tonnes et qu’il a une idée assez précise de ce qu’on met dedans, surtout maintenant qu’on manque de cochons, enfin, c’est quand même hygiénique, ça, y’a pas à dire. Pour le reste des tapas, ça allait. La musique est pas mal quand on aime le flamenco. Jo a toujours l’impression que les mecs se sont coincé la chipolata dans la fermeture éclair et que les nanas sont en train d’accoucher dans la douleur. Enfin, quand on aime, ça va. Paraît que c’est super pour les connaisseurs. C’est ce que dit Luis. Ce que disait Luis…

Pauvre Luis… 

 
Jo avait retrouvé Annie, une fille des cutters elle aussi, à croire que tous ceux qui n’étaient pas au boulot et qui n’étaient pas trop au bord de la retraite étaient venus. Ted la trouve cure-dents, mais les goûts de Ted, hein… Bref, il emballait pas mal et il se disait qu’il y aurait du raffut dans le C15. 

  Quand la patronne est arrivée…

 
Claaasssss… Toute en noir, mais pas en deuil, je le jure : tailleur noir, gros chignon de ses cheveux blonds, lunettes noires, des talons immenses avec des jambes encore plus immenses par-dessus et des bas noirs autour (Jo adore les bas noirs. Ted le traite de pervers, le con, il y connaît rien)… Suivie de trois Messieurs pas très frais, entre quarante et soixante, en costumes noirs impecs et noeuds pap’s, sortis de la grosse Mercedes noire qui suivait son fabuleux 4×4. La troisième voiture, la plus grosse, une Rolls s’il vous plaît, est restée fermée et personne n’a vu ce qui s’y passait.
  Heureusement qu’il ne neigeait pas : les sœurs espagnoles avaient déroulé le tapis rouge, et c’est avec un discret déhanchement de star que

la Patronne a fait son entrée. Et elle a tout de suite retiré ses lunettes noires, pour livrer un extraordinaire regard bleu, à vous givrer les cacahouètes…

  Le Maire l’attendait (le Conseiller en matière d’économie électorale aussi, mais pour les inaugurations, il ne fait pas le poids, avec sa cravate de premier communiant nouée par sa maman ; c’est toujours le Maire qui prend la vedette) et il lui a servi un petit discours qui l’a cueillie dès l’entrée, comme quoi elle était la meilleure et la plus belle et que c’était avec gratitude que la Municipalité et tous les habitants de Saint Tignous sur Nivette accueillaient sa présence et celle de ses amis investisseurs qui nous faisaient l’honneur d’être présents (les trois costumes noirs sont restés impassibles) qui avaient su dynamiser les Conserveries Lartigo (comme si ils avaient jamais fabriqué une saucisse de leur vie) et lancer brillamment le Tapas’Embal’ du pays, qui devenait, grâce à eux et aux soeurs Begoña-Conception et Gerañum-Assomption, un modèle, un phare, pour l’Europe du Tapas.

  Luis était tout près tout le temps, il s’en souvenait bien. A tendre son micro (il leur avait expliqué que c’était comme ça qu’il prenait des notes) avec un œil de velours pour la patronne. A croire qu’il lui tendait autre chose.
  Elle avait remercié gentiment le Maire, lui parlant, mais comme en passant, de ses liens avec la ville où elle était venue par le passé (tu vois, que j’ai dit à Ted, c’est bien elle, celle des Écolotrucs), même qu’il lui a semblé voir le Maire rougir, tu te rends compte ! et qu’elle avait de la famille dans la région, n’est-ce pas, Monsieur le Conseiller en matière d’économie électorale, puisque j’ai découvert que nous sommes cousins (sourire modeste et gêné du mec, comme si elle le félicitait pour ses attributs), mais que c’était surtout à Begoña-Conception et à Gerañum-Assomption qu’il fallait être reconnaissants pour ce qui était du développement de Tapas’Embal’, et au personnel de la Conserverie qu’elle avait le plaisir de voir présent à cette petite fête, et qu’elle félicitait pour la qualité de son travail (et là, Ted, je te jure, j’aurais juré qu’elle me parlait directement, même qu’Annie m’a pincé le bras !) (Tu m’étonnes ! t’étais rouge tomate, c’est tout juste si tu tirais pas la langue. Et quand je dis la langue…), et qu’elle invitait tout le monde à passer à table, musique, et que la fête commence !

Même le curé qui était là. Et pourtant, hein, les serveuses et leur décolleté qui balance… Et copain comme cochon avec les autres, le curé. Y’avait aussi le patron du Super Troc qui avait l’air de bien la connaître : ils se sont fait la bise. Même que Jo aurait bien aimé être à sa place… 

  Et puis il a vu que Luis s’incrustait auprès des officiels et que, le sagouin, il a réussi à se faire inviter à leur table, parce que d’abord, ça s’est passé à table où on a servi un menu « Grand Tapas » avec pinard à volonté, champagne à la table des chefs, et Luis s’en donnait et parlait à tout le monde. Même aux Messieurs qui accompagnaient la patronne et qui, eux, n’avaient pas l’air de rigoler. Il a un de ces culots ! Il avait…

  Le Conseiller en matière d’économie électorale est parti assez vite. Paraît qu’il faut qu’il rentre à l’heure. Sa femme rigole pas là-dessus. Et de toutes façons, y’avait plus de voix à récupérer. 

 
Le Maire a suivi. Sans doute pour la même raison, enfin, pas pour sa femme, hein Ted ? Si ce qu’on en dit est vrai… 

  Ensuite on s’est mis à danser et Jo n’a plus fait attention à rien parce qu’il emballait Annie et qu’après quelques danses il l’a emmenée dans le C15 dont il a refait la suspension parce que quand ça couine c’est embêtant, et que Ted est rentré chez lui avec Nicole pour se mettre à jour. Voilà. C’est tout ce que Jo savait de la soirée d’hier.

 
Bon, après, en y réfléchissant, c’est vrai que son baisodrome à roulettes (comme l’appelle Ted) était garé pas très loin et qu’il les a vus à la fin de la soirée : ils s’étaient calmés avec Annie, fin du deuxième round, et il était sorti prendre l’air et fumer une clope pendant qu’elle remettait de  l’ordre dans ses frisettes pour pas avoir l’air, parce que son père, hein…

  Il faisait froid et il pensait à autre chose, mais la porte du Tapas’Embal’ s’est ouverte et tout l’état-major est sorti. Il lui a même semblé voir monter la patronne dans le 4×4 avec le patron des Super Troc et Luis, alors que les autres prenaient la Mercedes. Même que ça l’avait surpris. Mais il se les gelait et il pensait surtout à dire à Annie de se presser, quoi, c’est vrai… Et puis elle lui avait dit : ben si t’as froid, t’as qu’à rentrer, je vais te réchauffer. Et sur un ton… Bref, il était rentré et elle l’avait réchauffé et il avait oublié que sur le coup il s’était dit non c’est pas possible, sacré Luis, mais ça lui revenait maintenant. Juste, il avait eu le temps de voir partir les trois voitures… Et puis Annie avait repris les choses en mains, c’est le cas de le dire, et c’est maintenant seulement, en en reparlant, qu’il se souvient. Il devait être pas loin de minuit… Non, il n’a vu personne monter dans la Rolls.

  Le commissaire Ravot et les autres se regardent et se lèvent :

- Je crois qu’il va falloir demander des explications à nos édiles et à leur égérie… Mais voilà les collègues qui arrivent, remarque-t-il en regardant par la vitrine. Eh bien mes chers amis (Jo n’en revient pas, c’est la première fois qu’un commissaire l’appelle « mon cher ami »), nous allons vous quitter. Je vous demanderai peut-être ultérieurement de passer au commissariat pour enregistrer une déposition, mais en attendant, je vous remercie pour toutes ces informations. Ah, oui, important : restez très discrets sur tout ceci. Inutile de répandre des rumeurs. Motus et bouche cousue. Nous ne savons pas à qui nous avons affaire, mais ils sont sûrement très dangereux, alors dans votre intérêt, soyez prudents : pas un mot à personne, surtout pas à Nicole ou à Annie. Je peux seulement vous dire que Luis a été atrocement torturé. Si les assassins apprennent que vous les avez vus partir avec lui, ils pourraient s’en prendre à vous et à vos amies de la même manière… Attention. Restez prudents et contactez-moi à la moindre menace…

  Il prend encore le temps d’appeler brièvement son adjoint l’inspecteur Lepif pour lui demander de rechercher les trois véhicules signalés et leurs occupants et ils quittent le bar de Mado pour rejoindre l’équipe des spécialistes.

 Ted et Jo n’ont plus du tout envie de rigoler. La preuve : Jo n’a même pas pensé à ajouter « botus et mouche cousue » lorsque le commissaire et les autres sont sortis.  Mais dans son esprit, la Patronne est devenue

la Veuve Noire qui dévore son mâle après l’amour et le frisson ambigu que cette idée a fait naître dans son esprit (sacré Luis) lui a rétracté les cacahouettes jusque dans les amygdales.
 

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