LE HAI II A DISPARU / P2C1E13
P2C1E13 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 13)
N°92 / LE HAI II A DISPARU / P2C1E13
C’est l’histoire où Béatrace lange Tijules et apprend la disparition du Hai II
Mardi 3 mai
11 heures 30
Maison Malfort
- Allo Béatrace ?
Béatrace a décroché le téléphone rouge de la main gauche tout en retenant de la droite un Tijules frénétique, qui cherche à s’échapper de la table à langer où elle tente de le changer. Plaqué sur le dos, il piaule de toutes ses forces en gigotant des pattes comme une tortue dopée au pot belge qu’on aurait renversée dans un virage. Ce qui perturbe la communication et indispose Béatrace :
- Tais-toi loupiot d’enfer ! C’est du sérieux ! C’est toi Rébéquée ?
Le téléphone rouge est raccordé directement à l’ancien QG des Numéros, à Agotchilho, dans ce qui fut le bureau du Numéro Un, et il leur sert de lien aussi direct que secret. C’est pour maintenir ce secret qu’il a été branché dans la petite « maison d’artisan » des Malfort où Arthur et Béatrace ont élu domicile. C’est dire l’importance que revêtent les communications qui s’y échangent. Bien sûr, certains jours, Béatrace et Rébéquée l’utilisent longuement pour échanger des recettes (pour ton vin de prunes, tu mets aussi des feuilles ?) ou pour discuter de leurs amours (Arthur me manque… ; ça, c’est Béatrace. Hélène est tellement heureuse d’attendre son bébé… ; ça, c’est Rébéquée. C’est VOTRE bébé… ; ça, c’est Béatrace à Rébéquée. Tu es un amour… ; ça, c’est Rébéquée à Béatrace. Je sais (rire)… ; ça, c’est Béatrace à Rébéquée. Et ça peut durer des heures). Mais comme elles sont (entre autres) préposées à la garde de la ligne qui ne comporte que ces deux postes et aucune autre connexion, ce n’est que tout naturel et sans aucune conséquence que de passer agréablement le temps à papoter entre copines.
Il y a aussi les conversations importantes et « officielles » : état des lieux dans telle ou telle ex-base des Écolocroques par l’Itzal de service, cela peut être Mouye par exemple, pour Thulé ou pour Andøya selon l’endroit où elle se trouve ; demande d’intervention de l’un des rares scientifiques habilités auprès de tel ou tel Goum qui tient la mémoire de telle ou telle époque ; demandes relatives aux possibilités de fourniture de tel ou tel approvisionnement pour telle ou telle région… Dans ce cas, « on » utilise parfois les liaisons satellitaires directes de l’ex-réseau des Écolocroques, qui aboutissent au même bureau dit « du Numéro Un », ou plus simplement N°1, mais sans jamais connecter directement au réseau la ligne « rouge » rigoureusement filaire et étroitement surveillée par les Goums tout au long de son parcours dans le tunnel du « métro ». Il faut toujours passer par un opérateur. C’est là la sécurité ultime à laquelle « on » a eu recours, même si cela impose certaines contraintes.
Bref, rien que du très sérieux.
Et Tijules poursuit sa sérénade. Béatrace connaît les manœuvres d’urgence : elle lui essuie vite fait le popotin (ce qu’il pue l’animal), enfouit la couche sale dans la poubelle ad hoc, ouvre son corsage et plaque le museau de son fils sur son sein qu’il embouche avec la maestria de Josué à Jéricho.
- Oui, allo… excuse-moi, je torchais Tijules…
- C’est Nouye qui parle…
- Oh… Nouye… Je croyais que c’était Rébéquée…
- Rébéquée est occupée à l’usine, mais la nouvelle est urgente et je devais te la faire passer pour que tu la transmettes…
Nouye, en bonne Itzal, n’est ni expansive ni émotive. Mais elle est rigoureuse et sa mémoire est sans faille. Elle est capable de répéter mot pour mot un message complexe d’une heure en conservant ses intonations, ou d’en donner un résumé en quelques phrases. L’expérience a même montré qu’elle était capable de répercuter intégralement un message dicté dans une langue qu’elle ne connaît pas. Un véritable enregistreur. Arthur (Tu me manques, pense Béatrace) l’aurait volontiers embauchée comme secrétaire particulière, mais Nouye préfère vivre à poil parmi les siens. Sa fonction de gardienne lui impose d’ailleurs d’y rester pour veiller à la sécurité de tous.
- Qu’est-ce qui se passe ?
- On a appelé de Thulé : le Hai II a disparu.
Long silence de part et d’autre…
Et puis Béatrace demande :
- Qu’en pense Rébéquée ?
- On n’a pas réussi à la joindre, elle a quitté la Boulangerie il y a cinq minutes, elle vient ici, à l’usine…
- Dis-lui de m’appeler dès qu’elle sera arrivée, je préviens les autres, mais ils voudront des précisions.
- Je rappelle Thulé par le satellite…
Béatrace réussit à finir de langer Tijules sans s’en apercevoir, tellement la nouvelle l’a bouleversée. Le loupiot a dû sentir que ce n’est pas le moment de rigoler, parce qu’il se laisse « débrancher » sans protester, même pour la forme, et clic-clac, pile et face essuyé, lavougné au gant humide, emballé avec sa couche propre dans sa grenouillère bleue ptit lapin (avec un gros pompon blanc pour faire la queue) cadeau de tata Clèm, et zouh ! au parc.
Et puis elle appelle Victor au journal.
Pas là. Clèm non plus. Ni Eusèbe. Sont avec Ravot. Mouchoir, qui a répondu, ne sait pas où ils sont.
Alors elle appelle Jeanne.
Qui lui dit avoir des infos sur l’hybris et reste sans voix à la nouvelle de la disparition du sous-marin… Oui, je passerai le message dès que je pourrai les joindre…
Et puis elle s’assied, Béatrace : non, ça ne va pas recommencer… Mon dieu, Arthur, ce que tu es loin…
Et elle pleure, Béatrace, sous le regard ébahi de Tijules qui décidément se dit que c’est pas de la tarte d’être grand.

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