LE JUGEMENT D’ÔOUMLOC / P2C3E8
P2C3E8 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode
N° 131 / LE JUGEMENT D’ÔOUMLOC / P2C3E8
C’est l’histoire où il semble de plus en plus probable que Gertrude a fini par être transformée en saucisses. Et les Goums offrent l’Amazone meurtrière au jugement d’Ôoumloc.
Lundi 6 juin
10 heures
Commissariat de Saint Tignous sur Nivette
- Commissaire ! Commissaire !!!
Lepif entre en tornade dans le bureau de Ravot qui met la dernière main au croquis qu’il a fait de la maison Chrestia, de Marinoval où l’ébéniste Goum a été assassiné.
Il allait protester contre cette intrusion qui lui a fait casser la mine de son crayon préféré lorsque Lepif lui repousse la main pour placer en plein milieu de sa feuille la vis qu’il a emmenée le matin même « pour identification », comme il le dira dans son rapport.
- Gertrude. Le dentiste l’a identifiée sans erreur possible comme provenant de la mâchoire de Gertrude Pilon ! Il m’a dit qu’il avait dû l’ajuster ou je ne sais quoi, mais il est prêt à certifier par écrit, preuves techniques à l’appui, que cette vis constitue l’un des quatre implants qu’il a posés dans la mâchoire supérieure de notre Gertrude. C’est du titane, et il a trouvé bizarre d’y observer des griffures qui n’existaient pas initialement, il dit que le titane est très résistant. Il s’est aussi montré très surpris de voir l’implant sans l’implantée et m’a demandé ce que j’en avais fait…
- Des saucisses ! On en a fait des saucisses !!! Et ça, il faudra maintenant le prouver, mais je pressens que ça ne sera pas de la tarte…
- Forcément, de la tarte aux saucisses…
Ravot lève sur Lepif un regard glauque…
- Pardon, commissaire, je me laisse aller, c’est la joie d’avoir trouvé…
- Imaginez-la basculer dans le cutter en marche, Lepif…
- … Ça a dû lui faire un drôle d’effet…
Mais le téléphone…
- Allo ? Ah c’est toi Eusèbe… Que je… Tout de suite ? J’arrive…
Il raccroche, se lève, attrape son manteau :
- Venez, Lepif, vous allez me conduire chez Malfort. Et gardez l’implant par-devers vous : nous verrons cela à mon retour… D’ici là, vous allez trouver le dentiste et lui dire d’oublier tout ça pour le moment : j’ai une idée. Et vous demanderez de ma part un mandat de perquisition au procureur pour l’usine Lartigo…
Une grosse demi-heure plus tard, Ravot, que Victor, prévenu par Nouye, attendait sur le seuil de la petite maison Malfort, descend du « métro » au niveau du bureau N°1.
Pendant le trajet, Vic lui a parlé d’un assassinat dont l’auteur aurait été capturé par les Goums (Suivre le lien « LE PEUPLE GOUM »), mais lui-même n’a que de très vagues informations lancées dans l’urgence et avec sa concision habituelle par Nouye, qui semblait particulièrement pressée et se montrait par conséquent particulièrement avare de paroles.
Une rumeur profonde de tambour ébranle le sol avec une force qui surprend Ravot :
- On se croirait devant le chapiteau d’une rave-party…
- Un peu lent pour une rave, observe Victor qui n’apprécie guère le chtacaboum intensif.
La silhouette épaisse d’une Goum les attend, nue et agitée de manière inhabituelle :
- Vite, venez chez Ôoumloc, Amaïa l’appelle pour juger la prisonnière !
Ce qui n’en dit pas plus à Ravot (qui n’a jamais entendu parler d’Ôoumloc que de très loin et de manière très incidente) et n’éclaire pas non plus Victor (qui n’a jamais assisté aux interventions du Grand Crabe)…
- Que s’est-il passé ? demande-t-il, tout en sachant qu’une telle mobilisation ne peut qu’être la conséquence d’un évènement grave.
Gaouâ (car c’est elle qui a été désignée par Rébéquée et Nouye pour guider les Goumyôs jusqu’à la grande salle) leur explique dans une langue mouillée et confuse, en agitant son crâne couvert des petits tire-bouchons de ses cheveux, que c’est elle qui aurait dû être tuée, mais qu’elle a seulement été assommée et que la fille qui tue avec des flèches a lancé un couteau à Ouaniahou qui est morte comme ça et pas avec une flèche, mais que maintenant Amaïa allait confier le corps d’Ouaniahou à Ôoumloc et qu’il va juger la prisonnière que Ouâniahoua, elle, a capturée, et que…
Ravot autant que Victor ont renoncé depuis longtemps à comprendre les explications que Gaouâ continue de débiter de la même voix gluante, bien trop occupés à la suivre dans la pénombre du labyrinthe où elle les guide, en évitant de se péter la tronche sur les rochers du plafond trop bas, ou de glisser sur le sol humide…
La grande salle du « temple » est très remplie : il semble que tous les Goums adultes d’Agotchilho y soient assis, jambes croisées. Les femmes sont nues, les hommes vêtus de leur habituelle tunique-poncho de toile grossière nouée à la taille par une ficelle. Ils accompagnent de hochements de tête et de souffles de fond de poitrine, bouche fermée, les cognements profonds des deux lourds bâtons maniés chacun par un énorme Boule, debout derrière les trois trônes… Amaïa est assise, impassible, sur celui du centre.
« Hummm… Hummm… Hummm… Hummm… »
Derrière les Boules qui battent la mesure rituelle, les deux hautes torches de gaz portent à l’incandescence la dentelle de pierre qu’elles baignent de leur flamme ronflante, illuminant la salle toute entière.
Elles se reflètent dans la large mare d’eau noire, devant Amaïa qui n’en est séparée que par une plage de sable sombre.
De l’autre côté de la mare, un peu comme un jubé semi-circulaire, se trouve la banquette de pierre qui fait frémir Rébéquée chaque fois qu’elle la revoit… (voir en P1C1E18 pour quelles raisons)
D’ailleurs, Rébéquée vient ici le moins souvent possible…
Gaouâ conduit Ravot et Victor près des Malfort, qui s’y trouvent déjà, Jeanne comprise, et Victor s’empresse de venir soutenir Clèm, très alourdie et fatiguée par son huitième mois de grossesse…
« Hummm… Hummm… Hummm… Hummm… »
Le rythme se maintient, sombre, profond, envoûtant…
Amaïa tourne la tête vers eux et fait un signe à Nouye, restée auprès de Béatrace dans les bras de laquelle somnole Tijules, nu comme il l’est toujours lorsqu’il se trouve à Agotchilho où la température est uniformément douce.
Nouye à son tour fait un signe, et deux Boules s’avancent portant le corps dénudé et exsangue de Ouaniahou. Ils franchissent la banquette de pierre à son extrémité, pénètrent dans l’espace qu’elle délimite et déposent le cadavre devant Amaïa, au bord de la mare d’eau noire.
Et puis les Boules se retirent…
Eusèbe, qui entoure de son bras les épaules frissonnantes de Jeanne serrée contre lui, observe que chaque coup de bâton porté sur le sol résonne comme le son d’un gros tambour, et qu’à chaque fois, la surface de la mare se ride d’une onde fugace.
Nouye fait alors un autre signe, et c’est cette fois la prisonnière qui est amenée devant Amaïa. Elle est entravée aux coudes par un lien qui lui tire les bras dans le dos en lui cambrant la poitrine. Elle porte la courte tunique qui se trouvait sous la combinaison qu’elle avait enfilée en camouflage lorsqu’elle a assommé Gaouâ. Ainsi réduite à l’impuissance, elle est conduite devant Amaïa, comme au bout d’une laisse, par Ouâniahoua, celle-la même qui l’a capturée, et qui était la sœur de la victime, comme ils l’apprendront par la suite (la conscience familiale est toujours aussi vague chez les Goums).
Ouâniahoua retourne dans la salle, laissant sa prisonnière face au peuple des Goums que la captive contemple avec un sourire méprisant, tournant le dos à Amaïa qu’elle ignore.
La fille est belle, pommettes hautes, bouche charnue, regard d’un bleu lumineux, malgré sa longue chevelure blonde emmêlée et sa tunique de lin froissée mal tenue à la taille par une cordelière desserrée ; sa posture humiliante elle-même, les bras tirés en arrière par ses liens, ne fait qu’exalter des seins somptueux.
Amaïa lève une main et le silence se fait.
Elle regarde Nouye, qui est revenue à côté des Malfort regroupés près d’un pilier, et prononce quelques mots dans le langage mouillé des Goums.
- Elle me demande de vous expliquer ce qu’elle dit, explique Nouye à voix basse.
Amaïa, dressée face à la foule silencieuse et attentive, domine de toute sa stature la prisonnière placée en contrebas.
Les deux mains levées à hauteur des épaules, comme un prêtre en pleine invocation, elle se lance dans un discours vigoureux que Nouye traduit synthétiquement :
- Elle dit qu’elle va confier le corps de Ouaniahou (la victime, précise Victor à l’oreille de Ravot) à Ôoumloc (le Grand Crabe explique-t-il) (je sais, répond Ravot qui ne veut pas avoir l’air d’être complètement paumé) (Eusèbe et Jeanne sont aussi perdus que lui, quoique l’on ait pu déjà leur raconter), et, poursuit-elle (parce qu’elle n’a pas été interrompue, elle), elle lui demandera de juger les actes de la prisonnière.
Les Goums acquiescent en hochant la tête et en poussant des grognements sourds.
Quatre flûtistes viennent se placer à l’extérieur de la banquette de pierre et entreprennent la mélopée funèbre que Ravot a déjà entendue la première fois où il est venu, avec Rébéquée, quand
- La flûte nous unit. La flûte nous unit à Ouaniahou, notre mère, notre sœur et notre Mémoire, notre amie et notre fille. La flûte nous unit dans les temps et les lieux. Jusqu’à la fin des Goums. Jusqu’à la fin d’Ôoumloc. Jusqu’à la fin du Monde…
Amaïa se tait…
Le chant des flûtes s’amenuise et s’efface…
Le silence revient…
Rébéquée observe avec une colère sourde que le sourire ironique s’est accentué sur le visage de la prisonnière jusqu’à se muer en grimace de dérision, et elle se dit que cette salope doit se trouver bien près d’éclater de rire au-dessus du cadavre de sa victime et qu’on aurait dû la laisser s’occuper d’elle, je t’en foutrais, moi, du flûtiau…
C’est alors que la surface de la mare se trouble…
« Hummm… Hummm… Hummm… Hummm… », gronde le chœur des Goums, bouche close, en sourdine.
Rébéquée en oublie l’amazone et détourne la tête en frissonnant, enlacée par Hélène qui cache son visage dans le creux de son cou avec le gémissement apeuré d’un petit animal battu ; Eusèbe enserre plus étroitement les épaules de Jeanne ; Béatrace presse Tijules contre ses seins découverts, qu’il se met à téter incontinent ; Victor caresse la nuque de Clèm qui serre son gros ventre entre ses mains jointes ; Ravot reste béant…
L’eau noire se gonfle, soulevée par une carapace luisante, énorme, silencieuse, du même noir que l’eau noire de la mare dont elle semble une incroyable émanation, une bulle épaisse et moirée de reflets mordorés…
Le sourire s’est figé sur le visage de la captive que l’on voit pâlir…
Et deux énormes pinces émergent à leur tour, tandis que se découvrent les yeux pédonculés du monstre qui s’avance et émerge, dressé sur ses huit pattes, avec des grincements mécaniques de machine inhumaine…
Les deux pinces dressées dominent la captive qui ne peut s’empêcher de reculer d’un pas, livide, décomposée…
Mais la main d’Amaïa la saisit à la nuque, la maintient face au Crabe, et la fille s’effondre d’un bloc, à genoux…
L‘une des quatre flûtes s’est remise à jouer sur un geste d’Amaïa qui fait taire la foule et reprend en français, d’une voix adoucie :
- La flûte nous unit. La flûte nous unit à Ouaniahou, notre mère, notre sœur et notre Mémoire, notre amie et notre fille. La flûte nous unit dans les temps et les lieux. Jusqu’à la fin des Goums. Jusqu’à la fin d’Ôoumloc. Jusqu’à la fin du Monde…
Le Crabe a reculé. Ses mandibules vibrent à l’unisson de la flûte qui s’éteint peu à peu, comme un souffle apaisé.
Il regarde Amaïa qui montre le cadavre d’Ouaniahou d’un geste de la main.
La vibration d’élytres issue des mandibules s’accélère, puis se tait.
Ôoumloc recule encore et saisit à la taille le corps abandonné de la gardienne morte au creux d’une de ses pinces.
Il recule…
S’enfonce sous les eaux.
Les yeux pédonculés affleurent, dirigés vers la plage où Amaïa domine de toute sa stature la captive effondrée, fascinée par le regard immobile de
La pince reste dressée au-dessus de la mare, brandissant le cadavre…
Amaïa claque des mains dans le silence épais…
Un claquement répond…
La pince s’est refermée.
Le corps, coupé en deux, plonge dans les eaux noires, épaisses, dans un éclaboussement aussi sourd que profond.
La foule pousse un soupir.
Ôoumloc a disparu.
Amaïa tend la main, se saisit des cheveux de la fille à ses pieds, lui redresse la tête, et la montre à la foule, d’un geste presque tendre :
- Ôoumloc aurait pu la choisir, l’emmener avec lui en prenant Ouaniahou. Les deux étaient offertes, et Ôoumloc a deux pinces. L’offrande d’Ouaniahou lui a suffi… Ainsi a-t-il jugé…
Elle soulève presque la captive du sol, lui renversant la nuque d’une torsion de poignet :
- Mais elle nous appartient…
Quand la main la relâche, la fille tombe à terre, se lève lentement, vacillante, hagarde.
Et puis, elle se retourne fait face à Amaïa, affronte le regard insondable des immenses yeux noirs, et retombe à genoux, secouée de sanglots, le front sur les genoux de
Amaïa s’accroupit, la relève d’un geste, détache son entrave :
- Tu resteras ici tout le temps qu’il faudra. Pour apprendre. Tu es une tueuse. Il te faudra apprendre. La pitié. Le pardon, qu’elle (elle désigne Rébéquée) nous a enseigné. C’est long et difficile. Avec le temps, tu pourras être tentée de fuir, de négliger, peut-être de trahir… N’oublie pas : Ôoumloc peut revenir lorsque je lui demande. Il te reconnaîtra où que tu sois sur la mer ou dans l’eau. Il peut trouver quiconque se trouve sur la mer ou dans l’eau. En quelque lieu que ce soit. Ôoumloc t’a pardonné. Mais… ne le trahis pas : il n’a pas oublié… Nous, nous n’oublions rien.

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