LE MÉTRO / P2C2E16
P2C2E16 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 16)
N° 117 / LE MÉTRO / P2C2E16
C’est l’histoire où Clèm, Béatrace et Rébéquée se font des confidences. On y parle aussi du métro. Et une flèche fait une nouvelle victime.
Mercredi 4 mai
9 heures
Le métro.
Au retour de Thulé, Clèm autant que Victor avaient souffert de claustrophobie. Les efforts patients de leurs amis, le travail intensif nécessité par la fusion entre
C’est la nécessité de remplacer Arthur qui les avait fait revenir au travail.
Ils savaient quelle urgence représentait son engagement auprès de l’ONU : un mois après leur retour, dès la fin juin, ils avaient pu observer les effets induits par l’arrêt de la circulation du Gulf Stream, entre tempêtes, inondations, et tornades de neige, et puis les premières récoltes gâchées, les communications coupées, les pannes d’électricité à répétition, et les risques de famine qui s’en suivaient.
Eusèbe et Arthur leur avaient confié la conduite du journal, leur faisant confiance malgré leur état.
Et puis il y avait eu Béatrace, qui s’était très vite trouvée enceinte (voilà ce que c’est d’abuser des OGM, lui disait Clèm dans ses moments de forme, et avec une pointe de jalousie rétrospective qui se terminait en fous rires de gamines complices), et qui, souvent seule, avait demandé à sa copine[1] (autres fous rires) de l’aider à décorer la petite maison où Arthur et elle avaient aménagé, et où, le soir, ils se retrouvaient souvent avec Rébéquée et Hélène dont Clèm et Vic avaient fait la connaissance.
Et là, ils parlaient longuement des nouvelles du monde torturé par la météo bouleversée.
Ils parlaient du journal, qui rencontrait les difficultés de toute la presse écrite confrontée aux problèmes logistiques posés par ce foutu temps et qui, peu à peu, se convertissait aux nécessités d’une « mise en ligne » radicale et exclusive, via un Internet envahissant.
Ils échafaudaient avec Rébéquée les plans du « nouvel » Agotchilho, entre l’agrandissement de la conserverie des Goums, et ceux du port de la Marée au Grand Port où devraient arriver les bateaux qu’Arthur allait très bientôt faire venir des réserves retrouvées des Écolocroques, ou de l’usine des Chonos, et qu’il s’agirait de stocker, et transformer, et de redistribuer sur d’autres bateaux à destination des pays en détresse, après que les unités de transformation à concevoir et installer les auraient mise en état d’être consommées agréablement par leurs destinataires.
Tout cela, vite et bien, hors des pressions sournoises que commençaient à exercer toutes sortes de lobbies et de groupements.
Un jour, Rébéquée et Clèm étaient seules à
Et qui étudiaient aussi les produits qu’ils utilisaient pour lutter contre cette inappétence et leurs autres « poudres de sommeil et de bien-être », qui s’avéraient être aussi efficaces pour les homo sapiens ! Une pharmacopée magnifique à explorer, à découvrir…
Elles étaient allées en voiture jusqu’au phare du haut, là où Victor et Clémentine s’étaient arrêtés lorsqu’ils étaient venus, la première fois.
Au pied de la falaise, trois petits bateaux de pêche au crabe goums attendaient dans le chenal devant l’écluse qu’un cargo ait libéré le sas.
Il faisait presque beau, avec juste un petit vent de mer. Les montagnes, visibles au loin, restaient enneigées, bien que l’on fût au début du mois de juillet…
Elles marchaient, bras dessus, bras dessous sans rien dire depuis quelques minutes, seulement attentives à la paix du moment.
Et Rébéquée avait parlé.
Pour la première fois, elle avait raconté à « sa plus belle amie », comment s’était vraiment passée la disparition de Jules, la libération d’Hélène, leur capture par les Écolocroques qui les avaient livrés aux Goums.
Et puis tout avait été dit : comment ils avaient été drogués par les Goums, comment Jules était mort, décapité par Ôoumloc, le crabe géant, mystérieux totem des Goums, et comment Hélène et elle avaient été violées…
Cela s’était terminé par des sanglots partagés, des embrassades, des explications…
Elles étaient revenues à la vieille DS21 de Rébéquée et c’est dans la tiédeur de ses vieux cuirs qu’elle avait expliqué comment Amaïa lui avait permis de dépasser sa révolte, lui avait promis de protéger Hélène, de faire cesser ces pratiques ancestrales rendues nécessaires par une inappétence sexuelle dégénérative liées à la physiologie particulière de leur espèce, et ces tentatives absurdes d’hybridation cultivées par les Écolocroques qui les utilisaient ainsi pour produire une main d’œuvre facile d’idiots stériles et pour distraire leurs troupes.
Et accessoirement, pour humilier leurs victimes avant de les liquider…
Clèm à son tour lui avait raconté ce qu’elle pensait devoir rester définitivement irracontable : la mort horrible d’Hector, l’ancien petit ami d’Hélène, leur enlèvement, la menace constante et le chantage ignoble dont elle avait fait l’objet au cours de l’interminable périple du Hai II, le désespoir absolu du commencement de la fin, à Thulé, lorsque les Numéros l’avaient « entreprise », et le coup de théâtre de l’arrivée miraculeuse de Mouye qui avait mis fin au cauchemar…
Et curieusement, les confidences et les larmes partagées les avaient libérées de cette oppression des évènements passés, et c’est de ce jour-là que Clèm avait vu régresser sa claustrophobie.
Peu à peu, par un effet de contagion bien compréhensible, son affranchissement avait libéré Victor de ses propres cauchemars et un jour ils étaient parvenus à « descendre » rencontrer Amaïa, découvrir les Goums, ils avaient pris le « métro », alors en pleins travaux d’aménagement et d’agrandissement, et ils avaient découvert l’incroyable richesse de cette civilisation de
Rébéquée, qui entretenait des liens privilégiés avec Amaïa et s’était engagée auprès de l’ONU pour rendre le site « efficace », avait fait réaménager le bureau N°1 de manière à ce qu’il devienne utilisable, puisqu’il disposait toujours des moyens de communication des Écolocroques, mais en le dépouillant de tout son caractère odieux de centre de domination et de lieu de complot. Et en gommant les mauvais souvenirs.
Il était devenu le Quartier Général mondial de la redistribution alimentaire, en liaison avec Thulé, qui conservait (jusqu’à il y a peu) le Hai II en état de marche pour certaines livraisons d’urgence (Arthur avait estimé qu’il pourrait présenter une certaine utilité si les glaces gagnaient du terrain), et où se trouvaient certaines usines de transformation liées à des pêcheries goums de la base d’Andøya, en Norvège (où Mouye venait d’être tuée).
Il était aussi en relation directe avec la base des Chonos où Arthur devait se trouver avant de revenir.
Il servait, le cas échéant, de salle de réunion, et à cette fin, avait été équipé d’une grande table ovale et d’un système de vidéo conférence qui pouvait servir très simplement de système d’enregistrement, ce qui simplifiait le secrétariat.
C’est là, dans l’un des deux grands appartements récemment aménagés, que Vic et Clèm doivent s’installer en attendant que les meurtres de Luis, de Mouye, et maintenant de Daouj, se trouvent tirées au clair.
A huit heures et demie, encore secoués par l’annonce que Béatrace leur a faite de l’appel d’Arthur qui vient de leur apprendre la mort de son ami Daouj, et de la preuve qu’elle apporte du lien entre le meurtre de Mouye et celui de Luis, Vic et Clèm descendent leurs valises jusqu’au métro par le nouvel ascenseur direct. Plus besoin de pérégriner de cave en tunnel, plus besoin de calbombe… au grand regret d’Eusèbe, qui leur a raconté son « initiation » passée, lorsque son propre grand-père lui avait montré le secret de famille, qu’il avait ensuite si brillamment exploité contre les nazis de l’ancien château de Saint Tignous sur Nivette, en 1945…
Mais on n’en est plus là, et il s’agit cette fois de se mettre à l’abri d’agresseurs abominablement pervers.
Lors de leur première descente, Béatrace leur a raconté l’épopée qu’a constitué la conquête des lieux, avec Arthur : l’emballement du locotracteur lancé à toute vitesse dans le tunnel, leur « distraction », leur bain forcé dans le bassin où ils se sont trouvés projetés « parce qu’on avait la tête ailleurs », tandis que leur petit train fou percutait le sous-marin qui émergeait à ce moment-là ! Touché-coulé net ! Et eux qui sortent de l’eau, main dans la main et fesses à l’air, sous les yeux ahuris d’une troupe de Goums.
Des Goums, qui, les prenant pour des Numéros, les conduisent jusqu’au Numéro Deux qu’Arthur capture « aussi sec ».
Au grand plaisir de Clèm qui ne manque pas une occasion de lui faire répéter son récit, jusqu’à en connaître les plus intimes détails (ceux que Béatrace ne raconte pas devant Victor…).
Aujourd’hui Béatrace n’est pas descendue : elle reste avec Tijules qu’il faut consoler d’avoir été malheureux de la détresse de mama Béa, et elle ne veut pas quitter le téléphone des yeux pour le cas où Arthur rappellerait.
C’est Rébéquée qui les attend à l’arrivée de l’ascenseur et qui les fait monter dans le métro qu’elle a conduit jusqu’ici et dont elle programme la destination de retour.
Le tunnel est toujours obscur, mais le petit train est éclairé et on s’y tient confortablement assis. Il traverse toujours le grand hall où avaient été stockées les ogives nucléaires et où ne subsiste plus, dans l’ombre, que l’ancien locotracteur de Béa et Arthur, le frère de celui qui a « touché-coulé net » le sous-marin en compagnie duquel il repose encore au fond du bassin d’eau noire où l’on ne s’arrête plus.
Maintenant le métro comporte trois lignes et quatre stations fixes agrémentées de quelques arrêts facultatifs (dont un devant le bureau des archives secrètes d’Eusèbe, et un autre dans le hangar aux ogives) : la première ligne va de Saint Tignous au Bureau N°1. C’est celle qu’ils empruntent maintenant. Elle est raccordée « discrètement » à l’usine et fonctionne grâce à un système de rail électrique.
Une deuxième ligne « diesel » réunit celle-ci à l’extérieur. Elle a été prolongée jusqu’à la Marée au Grand Port et à la boulangerie du Pain d’Algues, avec ses unités de transformation et ses hangars de stockage situés sur le port de mer où viennent s’amarrer les cargos.
Une troisième ligne « électrique », comme la première, rejoint l’antique « entrée de secours » du réseau des Goums, à Marinoval, réaménagée en point de livraison discret. Cette entrée se trouve constamment gardée par les trois Itzals qui vivent là en permanence : un artisan ébéniste solitaire et farouche, quoique de bonne réputation, mais qui entretient très peu de contacts avec la population du village pour qui il fabrique, à petits prix, des meubles « typiques » traditionnels, son « épouse » (Itzal elle aussi, et qui dirige l’affaire), et son « apprenti » aussi farouche et bizarre que son « patron », en fait un autre Itzal, encore en formation, et plutôt chargé de l’entretien des installations souterraines du métro et du monte-charge par où transitent les quelques livraisons qui y parviennent. Aucun d’eux ne dépasse jamais le périmètre du village et il y a toujours quelqu’un dans la grande maison accolée de deux vastes granges-ateliers, située au centre d’un terrain isolé de plusieurs hectares bordé de bois et de rochers du côté le plus accidenté de Marinoval, tout près de la pisciculture abandonnée.
Les premières et troisièmes lignes se rejoignent dans une salle souterraine, à mi-chemin de la ligne numéro un, récemment creusée, où sont logés les aiguillages nécessaires et leurs mécanismes automatiques. Une voie d’attente y est prévue pour permettre le croisement éventuel de convois. Il faut bien dire qu’elle a rarement l’occasion de servir, la voie la plus employée restant la première, mise à part la voie extérieure utilisée par l’usine.
Il faut toujours un moment à Clèm pour s’habituer à l’obscurité du tunnel dans lequel roule le petit locotracteur éclairé, et elle laisse Rébéquée discuter avec Vic des évènements récents :
- C’est quand même bizarre que Luis soit allé se promener à minuit jusqu’au Matois ! Qu’est-ce qu’il pouvait bien y faire ?
Rébéquée n’a jamais apprécié ce garçon qu’elle a rencontré une fois ou deux au journal alors qu’elle allait voir Clèm.
- Ce que je ne comprends pas, moi, poursuit Victor en redressant une pointe de moustache qui a tendance à friser, c’est pourquoi il n’y était pas seul. A la rigueur, qu’il soit passé rédiger son compte rendu de l’inauguration pour l’édition du lendemain, soit. Mais là…
Clèm est restée en dehors de la conversation qui s’étire lentement, dans le bruit sourd du roulement, rythmé du tac-tac des rails. Elle regarde le noir extérieur, la roche nue qui défile, éclairée vaguement par la cabine du métro, la perspective des rails au-delà du long capot qui couvre les moteurs à l’avant, dans la lumière des phares.
- Vous savez ce qu’il faudrait ? demande-t-elle à Vic et à Rébéquée, qui du coup se réjouissent de la sentir les rejoindre (ils savent qu’il vaut mieux la laisser tranquille pendant cette période de réadaptation au monde souterrain). Pour qu’on se croie vraiment dans le métro, poursuit-elle, il faudrait écrire « Dubo-Dubon-Dubonnet » sur le mur du tunnel…
Vic et Rébéquée se regardent et éclatent de rire :
- Tu as raison, ma Clèm ! Proposition adoptée ! Demain on achètera de la peinture et des pinceaux !
C’est à ce moment-là que le téléphone intérieur a sonné (chaque métro est relié à un réseau vocal d’information centralisé au bureau N°1, via les rails).
- Rébéquée ? C’est Nouye. Il faut que vous alliez à Marinoval. L’apprenti a appelé, il semble qu’il se soit passé quelque chose, je n’ai pas très bien compris quoi. Il avait l’air perturbé.
- On y va, tu nous appelles juste à temps, on arrivait à la salle d’aiguillage. On te tiendra au courant.
- Qu’est-ce qui se passe ? demande Clèm, maintenant tout à fait remise de sa petite crise d’adaptation.
- Je n’en sais rien, on verra bien. C’est un jeune Goum, cet Itzal, je le connais un peu. Il est bon électricien mais pas très dégourdi. Ce qui est étonnant c’est que ce soit lui qui ait appelé.
Vingt minutes plus tard, à neuf heures, le métro s’arrête au terminus de Marinoval, plus vaste que celui de Saint Tignous sur Nivette puisqu’il permet de charger des marchandises.
Sur le quai, le jeune Itzal, au nez épaté et aux bourrelets orbitaires très marqués, leur fait de grands signes :
- Enéené… Yaeuunmaheu… Euagonéué[2]… (cela d’une seule coulée en mouillant bien les syllabes, dans une bouillie de sons incompréhensibles).
- Qu’est-ce qu’il raconte ? demande Vic à Rébéquée.
- J’en sais rien, venez, on le suit…
L’Itzal se précipite vers l’ascenseur resté ouvert derrière lui, en répétant toujours, les yeux écarquillés, l’air affolé :
- Euagonéué, euagonéué…
Dès qu’elle est à portée, il saisit Rébéquée par le bras en répétant toujours :
- Euagonéué, euagonéué…
- Calme-toi, lui dit Rébéquée en prenant dans ses bras le jeune Itzal totalement affolé, nous sommes quatre maintenant, ça va aller !
L’ascenseur s’arrête et s’ouvre. Il débouche au fond d’une grange utilisée pour le stockage de la menuiserie, derrière une double porte camouflée par des piles de bois qui coulissent sur des rails noyés dans le ciment du sol.
Les portes sont ouvertes. De plus en plus agité, le jeune homme les attire vers l’extérieur, jusqu’à la maison sur le perron de laquelle la femme Goum est accroupie auprès d’une forme étendue sur le sol.
C’est le menuisier.
Il est mort.
Sa gorge est transpercée d’une flèche.
[1] les copains étant, bien sûr, censés partager le même pain…
[2] Je vous donne une traduction si vous jurez de ne pas la lire avant d’être arrivé à la fin du chapitre. Et puis non. Je la donnerai dans ‘épisode suivant pour le cas où vous auriez l’intention de tricher. On ne sait jamais à qui on a affaire.

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