LE TRAÎTRE VLADIMIR / P2C3E16
P2C3E16 (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 16)
N° 140 / LE TRAÎTRE VLADIMIR / P2C3E16
C’est l’histoire où Arthur reçoit les confidences du traître Vladimir qui lui dévoile les plans secrets du professeur Pouacre.
Mardi 7 juin
Sans doute à midi
Hai II
D’un repas l’autre…
Beaucoup plus roborative se trouve être la cuisine de bord du Hai II. Russo-prussienne d’esprit, elle se fonde sur une déclinaison intensive de la pétote[1] et de la charcuterie, précédée d’un bortsch épais et odorant trempé de pain noir, et suivie de pâtisseries gluantes ou de laitages fluides. De quoi soutenir de robustes guerriers. De quoi retaper Arthur.
Qui justement partage la table de Vladimir.
- Eh bien, mon cher Arthur, on récupère ? Vous avez eu beaucoup de chance… Et j’admire vraiment votre robustesse. Notre Patronne se montre parfois un peu… radicale dans l’application de ses sentences, lorsqu’elle s’estime offensée par un regard insolent, surtout lorsque ses filles deviennent nerveuses et qu’elle pense qu’une bonne détente leur assouplira le caractère ! On a beau être de race supérieure, il faut les tenir ces sauvageonnes ! Vous avez dû la regarder d’un peu trop près ou vous montrer un peu trop galant ! Ah, ces Français… Nous autres Slaves sommes beaucoup plus discrets à ce sujet. Bien sûr, nous violons à tour de queue lorsque la possibilité s’en fait jouir, mais notre romantisme foncier ajouté à des siècles de totalitarisme aristocratique, puis soviétique, nous a rendus prudents : nous troussons la servante, mais ne levons jamais les yeux sur la barinia ou la commissaire politique !
Arthur fixe tristement son assiette de patates à la crème de harengs.
- Vous ne dites rien ? Allons, mon cher, ne me laissez pas croire à une bouderie ? Nous arrivons demain et n’aurons peut-être plus d’autres occasions de nous parler. Vous m’êtes sympathique, et…
- Cette sympathie n’est pas partagée, Vladimir. Vous ne l’avez pas compris ? Vous incarnez pour moi le traître absolu, celui qui s’apprête à livrer à son pire ennemi l’univers pour lequel il a feint de combattre… Non, vous ne m’êtes vraiment pas sympathique…
- Allons, allons, voilà bien de ces jugements à l’emporte-pièce qui trahissent le simplisme politique de leurs auteurs. Je ne vous ai pas trahis, je vous ai utilisés. Ce n’est pas de la trahison, c’est de la stratégie.
- De la stratégie ! C’est le genre de sophisme que développent tous les politicaillons de la terre pour justifier leur ambition imbécile, quand elle n’est pas simplement criminelle !
- Mais non… Voyons, examinez calmement les faits : nous nous trouvions en face d’une sorte de pouvoir népotique qui tendait à se verrouiller en dynastie : les Numéros. Ils vous l’ont exposé eux-mêmes, non ? Et vous trouviez cela préférable à…
- … à quoi ? Le savez-vous seulement vous-même ? Nous avions réduit cette emprise monstrueuse et nous étions en train de tenter de réparer les dégâts que sa folie avait réalisés sur la planète lorsque…
- … lorsque nous sommes intervenus : n’alliez-vous pas retomber dans les impuissances politiques de votre « démocratie » molle ?
- Parce que ce que vous préparez sera préférable ? Et que préparez-vous, d’ailleurs ? Une « démocratie dure » ? Le savez-vous vous-même ?
Un serveur apporte à Arthur une énorme jatte d’un flan rose tremblotant et se retire.
- Mangez votre dessert, mon cher, vous avez encore besoin de forces. Je vais vous raconter le début d’une histoire…
Il était une fois un savant docteur comme seule semble-t-il la Prusse peut en générer. A la fois physicien, biologiste et chimiste (mais les Allemands sont tous Doktor et chimistes), il cherchait vainement à trouver le moyen de réaliser quelques unes de ses idées, dans le monde circum-soviétique finissant, lorsque l’une de ses étudiantes retint son attention. Certes, elle était un peu plus âgée que ses consœurs, mais elle avait « quelque chose », une sorte de rigueur, de distance. Elle semblait vraiment appartenir à un autre monde. Rien de sentimental ni de sexuel dans cet attrait, non, mais une… reconnaissance.
De son côté, elle semblait s’intéresser de très près à ce que son professeur avait de meilleur : ses travaux.
Un jour, il fut invité dans sa famille. Il s’y plut. Leurs intérêts convergeant, ils s’épousèrent. Ils n’eurent pas d’enfants. Enfin, pas dans le sens où vous l’attendez, et où, peut-être vous-même…
Arthur redresse la tête et le regard qu’il lance à Vladimir le fait battre en retraite :
- Oui, mes félicitations, je suis désolé pour votre famille, votre enlèvement est une épreuve, et tout ça, mais c’est la guerre… Bon. J’en reviens à notre histoire : vous n’avez pas rencontré cet homme. Vos amis Clémentine et Victor, eux, ont pu faire sa connaissance. Devenu le Numéro Cinq, le Professeur Pouacre s’est trouvé pris dans la même nasse que les autres Numéros. Mais pas par hasard : il trouvait tout à fait anormal qu’une telle puissance soit laissée entre les mains d’individus incapables de concevoir autre chose qu’une petite dictature familiale. D’autant que c’est grâce à ses travaux que cette dictature avait pu se mettre en place : c’est lui qui a conçu le plan de conquête météorologique de la planète, c’est grâce à ses relations qu’ont été « récupérés » les stocks d’armements atomiques et les sous-marins nucléaires soviétiques qui ont permis le coup de force que vous avez vécu. C’est lui qui a étudié les drogues subtiles des Chochos, dont vous avez pu apprécier les effets, cher ami, et enfin, c’est lui qui a assumé l’éducation des derniers enfants du Numéro Un, ces Élus, jumeaux destinés à une existence subalterne par les visées dynastiques absurdes de leur père et de leur grand-père ! C’est le Docteur Pouacre. Dont j’étais l’assistant et le correspondant russe…
Arthur a reposé sa cuiller :
- Et donc, vous avez profité de notre action pour…
- … pour prendre le pouvoir, parfaitement. Nous attendions l’occasion et vous nous l’avez fournie. Nous savions que les Chochos réagiraient. Il y avait eu des mouvements précurseurs du séisme, des refus, des révoltes. Nous savions, nous, qu’ils n’étaient pas stupides et qu’ils disposaient de ces armes traditionnelles redoutables que sont leurs potions, élaborées au cours des millénaires, contrairement à ce que pensaient les Numéros du fond de leur racisme imbécile. Nous avons poussé à la roue, si je puis dire, lorsque le Numéro Deux s’est attaqué à vous, sachant quelles ressources vous pouviez mettre en œuvre. Je disposais de moyens de communication spécifiques, via le satellite « Réseau » lancé à l’insu des Numéros, et des bases ultra secrètes d’Omphalie et de Harpie, simples lieux de repli, dans l’esprit des Numéros, mais en fait, bases stratégiques équipées et noyautées par nos soins…
Maintenant, nous développons le concept parareligieux des Élus au travers du circuit commercial des Super Trocs en nous alliant à des spécialistes du commerce et de la finance, mais il y a plus de dix ans que le Professeur Pouacre éduque les Élus et les prépare dans ce sens : il a compris qu’il est plus facile de séduire que de combattre, et il séduit le Monde…
- Et donc, vous me dites que le professeur Pouacre s’est laissé capturer volontairement par les Goums ? Mais c’était suicidaire !
- Un risque calculé : il connaissait suffisamment les Chochos pour savoir où s’arrêterait leur vindicte.
- Et si les Goums n’avaient pas réagi à temps et n’étaient pas intervenus, à Thulé ?
- Ce n’était que partie remise…
- … et tant pis pour nous…
- Tout au moins, tant pis pour Victor et Clémentine. A mon grand regret… Mais je suis sûr que maîtrisant Agotchilho comme vous le faisiez, la rage d’avoir perdu vos amis vous aurait inspiré une solution de secours pour venir à bout de Thulé : j’étais prêt à vous informer de la situation, avec l’appui du Professeur, via le satellite « Réseau ». Mais nous ne tenions pas à ce que vous ayez connaissance de son existence…
- Votre objectif reste donc inchangé : conquérir le monde. Mais au profit de Pouacre !
- Oh, Pouacre n’est pas seul, il est aidé d’associés… Mais cela restera un pouvoir discret, qui unira la planète sous une houlette unique. Plus de guerres, mon ami, plus de désastres humanitaires. Réfléchissez à la chose : un pouvoir mondial. Unique. Incarné mystiquement par deux beaux jeunes gens partout célébrés, peoples absolus et indiscutables à l’instar des dieux antiques qu’ils incarnent et devant qui chaque adepte initié se prosterne d’ores et déjà…
- Ce que je ne comprends pas, c’est comment vous pouvez imaginer une seconde que le monde va se précipiter aux genoux de vos Élus de carnaval…
Vladimir éclate de rire :
- Ecoutez moi bien, Arthur : nous sommes le 7 juin. Vous avez « disparu » le 6 mai. L’« offensive de séduction » a été lancée à Saint Tignous sur Nivette le 3 mai. En France, nous comptons aujourd’hui officiellement huit millions d’initiés qui, selon leurs moyens, rendent hommage entre deux et trois fois par semaine aux Élus ; dans le monde, après que nous ayons lancé la même campagne, adaptée à chaque pays, et ce depuis une quinzaine de jours en moyenne, nous comptons cinquante millions d’adeptes. Dans un mois, la France comptera douze millions d’initiés, et le monde, un milliard… Dans deux mois, nous serons les maîtres… A moins que nous ne précipitions les choses…
Arthur repousse les restes du flan qui tremblotent devant lui :
- C’est impossible !
Vladimir lui sourit :
- Demain, nous serons en Harpie. Vous verrez par vous-même…
[1] Localisme picardisant de « patate ».

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