LEPIF AU TAPAS’EMBAL’ / P2C1E17
P2C1E17 (Partie 2 / Chapitre 1 / Episode 17)
N° 96 / LEPIF AU TAPAS’EMBAL’ / P2C1E17
C’est l’histoire où l’inspecteur Lepif enquête au Tapas’Embal’.
Mardi 3 mai
Midi
Tapas’Embal’
- Inspecteur Lepif, Police Nationale, bonjour. Je souhaiterais parler à Madame Begoña-Conception ou à Madame Gerañum-Assomption…
Le Tapas’Embal’ ouvre à midi et demi et il est à peine midi… Et encore l’ouverture de midi ne concerne-t-elle que le bar et sa « petite » salle, la grande salle et la salle du fond n’ouvrant, elles, respectivement que vers quinze heures et tard dans la soirée : il faut respecter les nécessités liées à l’heure (espagnole) des repas, d’une part, et au nettoyage des restes de la fête de la nuit, d’autre part.
- Je suis Begoña-Conception, que puis-je pour votre service ?
Begoña-Conception s’est posé pour règle d’être « bien » avec les autorités, et de faire ce qu’il faut pour ça, et ce, en accord avec la doctrine officielle des Tapas’Embal’ telle qu’elle lui a été exposée lors de son Stage d’Intégration.
Elle sait bien que les « chefs » ne lui reprocheront jamais un pourboire ou un pot de vin, quitte à le faire restituer de manière sanglante s’il s’avérait qu’un petit caïd local se soit mis en tête de se risquer à un racket quelconque. Le dernier à s’y être frotté, un certain Varochaix, venu lui parler d’impôt révolutionnaire, était revenu le lendemain lui présenter des excuses : il ignorait à quel point le Tapas’Embal’ était déjà impliqué dans les Luttes…
Begoña-Conception se montre donc a priori prête à collaborer, même si elle ignore pourquoi et dans quelle mesure. Sauf, bien sûr, à révéler le dessous de ses cartes… Plutôt révéler les siens, de dessous, à l’occasion, et ceux de sa sœur du même coup, toujours aussi prête qu’elle à payer de sa personne. Mais ça n’est pas le genre de Lepif, à ce qu’il paraît. Elle ne l’a jamais vu et ne le connaît pas.
- Je suis ravi de faire votre connaissance, reprend Lepif, affable. On m’a dit le plus grand bien de votre établissement et je me proposais de vous rendre visite à titre privé, mais le travail… Bref, même si je suis en « service commandé », sachez que ce n’est que partie remise, et que je reviendrai en simple client dès que je le pourrai… (Technique Ravot : on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Pour ce qui est du vinaigre, Lepif garde sa réserve au frais…) Il se trouve, poursuit-il, que nous savons que le jeune journaliste Luis Ottouadla a passé la soirée d’hier dans votre établissement. Nous savons qu’il a été reçu à la table des personnalités et qu’il est reparti avec ces mêmes personnalités aux environs de minuit. Je souhaiterais voir les lieux et recueillir le témoignage de tous ceux qui ont participé à la soirée, à commencer par le vôtre et celui de votre sœur…
- Mais, inspecteur, c’était hier, nous avons commencé le nettoyage, et tout le personnel n’est pas encore présent… Et… Mais pourquoi ces questions ? Il s’est passé quelque chose ?
- Vous l’ignorez ? Luis a été assassiné…
- Assassiné !!! Mon dieu, mais c’est impossible, il était si heureux hier soir…
- Assassiné, oui, et nous aimerions bien interroger ceux qui se trouvaient à sa table et avec qui il est parti… Mais procédons par ordre : pouvez-vous me montrer l’endroit où s’est déroulée la soirée ?
- Avec plaisir, mais… Assassiné… Et en sortant de chez nous… Oh mon dieu, Sainte Vierge de l’Immaculée Conception, Sainte Marie de Lourdes et de Fatima, aidez-nous, Dans quel monde vivons-nous !!! (Begoña-Conception a levé les mains et les yeux vers un ciel décidément incompréhensible, même si elle le prie instamment de rester compatissant à son égard personnel : c’est sa manière de faire dans le social). Suivez-moi, inspecteur, je crains que le ménage ne soit pas achevé, vous savez la salle du fond n’est ouverte que le soir et nous avons eu du monde jusqu’à quatre heures ce matin. En soirée privée, bien sûr…
- Bien sûr, nous connaissons votre fonctionnement…
La salle est plongée dans la pénombre et deux filles s’emploient nonchalamment à ranger les chaises le long d’un mur pour dégager le parquet. Begoña-Conception leur fait signe de sortir et allume l’éclairage en pleine puissance.
- Voilà, vous voyez, on commence juste à nettoyer…
Verres sales, bouteilles vides, assiettes en carton, nappes en papier souillées… Mégots de cigarettes, confettis, serpentins, restes de cotillons… Odeur de transpiration, de vin renversé, de tabac… Débris de fête refroidis… Craquements arthritiques du parquet fatigué sous les pas…
- Ils étaient installés à cette table.
Begoña-Conception montre du doigt une grande table ronde couverte d’une vraie nappe damassée, où de vraies assiettes portent des restes de mangeaille, où les verres sont en cristal, où des flûtes à champagne ont été utilisées… Quelques bouteilles vides, des plateaux d’argent encore à demi garnis de tapas de toutes sortes et de pâtisseries gluantes de sucre, de miel et de crème…
- Luis se trouvait à cette place, tout au moins à la fin, ajoute-t-elle en désignant un siège. Il faut dire qu’il a promené son micro sous le nez de tout le monde. Mais il est surtout resté près de la patronne, Finette de Sainte Fouillouse elle-même. Je ne sais pas ce qu’ils se sont dit, je n’étais pas souvent en salle, et puis j’avais autre chose à faire qu’à jouer les indiscrètes. Mais vous devriez interroger ma sœur, c’est plutôt elle qui s’occupe de la salle. Moi, je suis aux fourneaux, et à l’organisation…
- Si ce n’est pas la déranger…
- Je vais vous la chercher : je crois qu’elle se reposait un peu avant le service du midi… Vous savez, depuis les évènements, beaucoup de gens se sont mis à l’heure espagnole pour adapter leurs horaires à la météo et le coup de feu se fait surtout vers quinze heures…
Il est vrai que le temps capricieux amène souvent à adopter des horaires variables, que chacun travaille en fonction des possibilités, commence plus tôt ou plus tard, surtout lorsqu’il est tributaire de conditions de circulation routière, et donc, il mange lorsqu’il en a le loisir.
Lepif profite de ce que Begoña-Conception l’a laissé seul pour regarder de plus près cette table où Luis a pris son dernier repas… Par réflexe, il tend la main pour prélever quelques mégots, et puis se ravise et appelle le commissariat depuis son portable :
- Martial ? (Martial, c’est l’OPA de service, un bon flic rapide et efficace, de la « nouvelle génération », de ceux qui ont été nommés après les « évènements ») Tu te prends quelqu’un et tu me rejoins au Tapas’Embal’. Et tu demandes si le commissaire Catachrèse est dans le secteur, il faudra faire des prélèvements, alors mobilise aussi une paire de techniciens de l’Identité Judiciaire… Oui, des traces en relation avec l’affaire. Bien sûr que ça urge ! Ah… tu n’as que Pélot sous la main ? Tant pis, amène-le, et prévoyez de quoi boucler le secteur.
Begoña-Conception et Gerañum-Assomption, en grande conversation le rejoignent :
- Ma sœur ne me croit pas, dites-lui vous-même, inspecteur.
- Hélas, oui, Madame, le pauvre Luis a été assassiné la nuit dernière, et nous menons une enquête… D’ailleurs je vais me voir dans l’obligation de vous demander de laisser votre établissement fermé pour permettre aux techniciens de l’Identité judiciaire d’opérer…
- Mais c’est impossible voyons, nous devons nettoyer…
- Je crains que cela ne doive attendre, mais rassurez-vous ce ne sera pas long, j’ai appelé une équipe et ils vont arriver… Je pense que le commissaire Ravot reviendra dans la soirée vous poser quelques questions.
Un homme jeune en imperméable mastic et grosse écharpe tricotée de laine bleu marine qui lui monte sous le nez, entre alors, suivi d’un quinquagénaire ventripotent et essoufflé affublé d’une cravate jaune canari.
- Ah ! Martial et Pélot ! Vous me fermez la boutique et rassemblez tout le monde, on va commencer sans attendre le commissaire. Il m’a laissé des instructions pour gagner du temps et déranger le moins possible… Le personnel devra entrer normalement et sera retenu pour interrogatoire. Ces dames vont établir avec moi la liste de ceux qui ont travaillé hier soir. Laissez un planton devant la porte pour expliquer aux clients que c’est un contrôle de routine dont nous nous excusons et qui ne remet absolument pas en cause la respectabilité des lieux, mais que l’établissement restera fermé pour la journée. Il ouvrira normalement demain. Exécution !
Le commissaire Catachrèse entre à son tour, roulant des épaules, visage grognon :
- Qu’est-ce qui se passe ici, un pendu, un noyé, un carbonisé, un fusillé, un guillotiné ? Pardon Mesdames, je ne vous avais pas vues et vous me semblez en pleine forme… Ravot a encore frappé ? demande-t-il à Lepif qu’il ne connaît pas mais qu’il identifie de suite comme étant le responsable de sa présence.
- Le commissaire est retenu mais il m’a chargé des premières investigations. J’ai pris sur moi de vous inviter à effectuer les prélèvements nécessaires : la victime de cette nuit a passé la soirée d’hier à cette table en compagnie de personnes avec qui il est parti et que nous sommes en train de rechercher…
- Vous avez bien fait mon cher, nous allions repartir les poches pleines d’indices, mais il doit bien nous rester un peu de place… Allez, tout le monde dehors !
- Mais enfin…
Gerañum-Assomption, ahurie par ce déferlement d’autorité policière, tente de reprendre pied, de comprendre, de…
- Allez, zou, vous allez rejoindre vos petits camarades dans la pièce de devant, nous avons du travail et je vais me mettre en tenue. Vous ne voudriez pas que je me déshabille devant ces dames, gouaille Catachrèse en agitant ses pattes d’ours.
Et tandis que deux techniciens en combinaison blanche entrent chargés de valises, Martial, Pélot et Lepif (qui se retient de rire en imaginant un strip-tease torride de Catachrèse) entraînent les deux sœurs dépassées par les évènements.

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