logo

PETIT GOÛT DE NOISETTE (1) / P2C3E15b

P2C3E15b (Partie 2 / Chapitre 3 / Episode 15 bis)

  N° 139 / PETIT GOÛT DE NOISETTE (1) / P2C3E15b

  C’est l’histoire où nous observons avec curiosité

la Gastronomie en ses pratiques, et où nous retrouvons Hémi, la secrétaire de Varochaix. Avec des photos des plats.
 

Du festin qui fut offert,
en l’Hôtel Marengro de Saint Tignous sur Nivette,
par Monsieur Daniel Forpris, de C’est tout naturel,
à Monsieur Varochaix, des Naris,
ce mardi douzième du mois d’avril
en l’an deux mille et des brouettes,
 vers les midi.


 



Ch’uis Bob, ch’uis Bob
Ch’uis Mait’ d’Hôtel, mais on dit Bob…
Ça demande des mois d’turbin
C’est une vie de galérien
Mais quand j’sors la cart’ du menu
Les bouseux n’en peuv’ plus ![1]

 

chantonne en soi-même Bob, le Maître d’Hôtel, tout en tendant, impassible, les deux pages reliées de cuir fauve aux convives, malgré eux (pense-t-il, croit-il, sait-il) intimidés…

  Furent servis, selon les sept mouvements de la Suite à

la Française du Grand Ordre de Table, et successivement, en Apéritif, Ouverture, Entrée, Plat de Poisson, Plat de Viande, Fromage et Dessert :


  Un apéritif de vin de Jurançon servi en flûte à Champagne (une demi-flûte) (picolo), accompagné d’amuse-dent (dont une cassolinette de potage de potimarron (trois centimètres cube) (et quelques autres brimborions indiscernables) pour amuser une seule dent).
  En amuse-bouche : Une coquille Saint-Jacques au (petit-petit tout petit) Boudin noir, servie avec une crème de cerfeuil tubéreux (Chaerophyllum bulbosum).

  Le Foie frais de Canard grillé au feu de bois et servi frais (tranche épaisse et large d’un auriculaire, débitée dans le travers, cendrée de hêtre dessus-dessous), avec sa préparation simple de châtaignes (une cuiller à dessert de purée), noix fraîches (un demi cerneau épluché proprement) et raisins (trois grains épépinés). A part : sucette d’endive de pays (une feuille, contenant sa vinaigrette en son creux) et tuile de pain de campagne (une tranche arachnéenne légèrement grillée).
 

La Daurade Royale (une Daurade pour la salle) (25 personnes) en écaille de Lomo Iberico (l’écaille grillée de lomo (lamelle transverse de longe de porc, macérée à l’espagnole avant que d’être grillée) contenant la daurade), avec un fond d’hélianthis (une sorte de topinambour, mais c’est encore plus rare, forcément) (l’Occupation est passée) et champignons de cueillette (une girolle, une trompette de la mort, une morille, cueillis par le Chef à la rosée du Rungis local) au cerfeuil, émulsion de tête grillée au feu de bois (s’entend : la tête de la daurade) (faut pas perdre).

 Filet d’Agneau rôti au thym citron, persil racine (érigé au fond de l’assiette sur la photo) (racine de persil) au jus de curcuma frais (non, ce n’est pas la spécialité du Marengro[2], malgré son air d’obélisque miniature), pois chiche  (trente quatre) au piment d’Espelette et coriandre. Est ajouté un demi-rognon d’agneau (au centre) qui n’est pas signalé au menu. C’est en prime.
La photo ci-dessous reprend ce dernier plat :


 

assiette


Pur brebis
(tranché translucide) servi avec sucrine (laitue) (demi feuille près du cœur) et confiture de cerise (une nano cuiller de sucré brouet noir). 

  Faux Mars glacé au Nutella, biscuit succès et fine feuille de chocolat croquante, (hommage bobosiaque, caramel, coquin, ironique et bourratif au « vulgaire ») (on en a plein l’assiette et les dents creuses).
 
Copieuse Omelette norvégienne, spécialement ajoutée au menu, à la demande de Monsieur Daniel Forpris, de C’est Tout Naturel, à l’intention spécifique de Monsieur Varochaix, des Naris, son hôte, et préparée personnellement par le Chef à l’intention spécifique desdits, avec ses compliments.

  Café, chocolat, mignardises…

  PS : Nous venons d’apprendre (Saint Tignous sur Nivette est une petite ville où tout se sait), que le Chef de l’Hôtel Marengro se trouve être le cousin d’Hémi, la secrétaire  de Varochaix (oui, celle qu’il vient de sauter), elle-même adepte du mouvement Proana[3]. Son objectif étant, comme nous l’avons observé, d’être mannequin, et donc de diffuser son image, elle nous a volontiers confié cette photo, en nous priant de l’excuser de n’en avoir pas de plus récente : à l’époque (l’an dernier), elle abordait tout juste son régime 500 calories. Elle projette un 250, qui devrait lui permettre de quitter cette besogne subalterne de secrétaire où elle se sent végéter pour accéder enfin au top, comme lui a dit son amie Martine Petitpied qui a défilé une fois avec elle à la MJC pour la collection de Patty, une créatrice locale.
 

Hémi



Hémi, en tenue de soirée. (Extrait de son Press-book).



Nous rappellerons que ce mouvement Proana (pro-anorexique) s’est développé au début du siècle dans les milieux de la mode, où il est de bon ton que les top-modèles, après s’être distinguées par le vide du regard, se montrent creuses de la carcasse (ce qu’a pu apprécier Varochaix, parfois paresseux de la queue) (qu’il a menue) (il dit : « proportionnée », parce qu’il n’est pas très grand : un mètre cinquante trois et demi).

Il s’est ensuite répandu chez les adolescentes branchées (surtout branchées sur Internet d’ailleurs) où il a fait quelques morts : c’est un mouvement très sélectif.

  Toujours à l’affût de l’avant-garde artistique, les milieux de la mode s’étaient sans doute historiquement inspirés de la ligne claire, épurée, initiée par Hergé avant la guerre 40, pour prôner la Ligne Haricot Vert dans les années 1950. 

  Ce qui a commencé à titiller les Toques les plus avant-gardistes qui se sont dit qu’après s’être serré la ceinture pendant la guerre, où elle s’était nourrie de topinambours de base, la population risquait d’abuser des bonnes choses, par effet de compensation, et qu’il serait bon d’affirmer leur existence en prenant le contre-pied de cette tendance naturelle, l’Art devant contraindre la Nature et non l’imiter.
 
Le mouvement était lancé, et à la Ligne Haricot Vert succède l’actuelle Ligne Creuse (encore appelée Ligne Auschwitz). Avec un retour au topinambour (l’héliantis, comme un clin d’œil à l’Histoire).
 
Quelques maîtres de la Mode envisagent pour les dix ans à venir

la Ligne Trous (ou Ligne Tchernobyl, ou ligne Grande Vacance).

  En matière de Gastronomie, on envisage une Émulsion Généralisée en Dégustation Aromatique (Sniff Line) : enfin, l’on mangera son rôt à la fumée, assis béatement devant une Assiette de Senteurs où Fleuristes et Parfumeurs seront associés aux Grands Toqués en une Théorie Unitaire de la Gastronomie Conceptuelle délivrée de toute contingence de vaisselle mais riche d’un potentiel ouvert sur des digressions et des arguties sans fin, où les Écoles pourront s’opposer en une infinie logomachie prometteuse d’une quantité de plateaux télé contradictoires. Le Sexe des Anges redécouvert. Un rêve d’esthètes (au petit goût de noisettes) …

 L’alimentaire, de son côté, ce besoin animal grossier[4], gargantuesque pourvoyeur de notre fondemental alambic à merdre, sera renvoyé à une forme de parapharmacie généralisée où triompheront des médicaliments (ou alicaments) parfaitement et diététiquement équilibrés, d’une innocuité sanitaire absolue, puisque totalement aseptiques. Peut-être même remboursés par une Sécu Universelle.
 


[1] Sur l’air de Ch’suis snob, de Boris Vian, bien sûr.

[2] Spécialité de la maison : la langue de rossignol farcie de trompe d’éléphant, dite langue Fabulus.

[3] Ipso facto exclue de la Nouvelle Réna : l’idée même d’une saucisse lui provoque des nausées.

[4] Au point de n’être plus exprimé que bien rarement, et par de vagues nègres comme Chester Himes qui, avec une obscénité pratiquement pornographique, raconte : « Le menu exigeait toute leur attention. Ils mastiquèrent la chair succulente arrosée de sauce chaude, et rongèrent les os durs, avec une délectation quelque peu bruyante. Le chef, en les regardant manger, se sentit ému et fier » (Retour en Afrique). Ce qui montre bien qu’il n’a rien compris aux buts de la Cuisine, qui sont de mettre en valeur les qualités exceptionnelles de créativité et de conceptualisation du Chef, et non de flatter les appétits de béotiens.

Laisser un commentaire

Si vous possédez un blog SudOuest, connectez-vous auparavant pour ne pas avoir à entrer ces informations.