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SUPER TROC ET LES ÉLUS / P2C2E7

P2C2E7 (Partie 2 / Chapitre 2 / Episode 7)

  N° 108 / SUPER TROC ET LES ÉLUS / P2C2E7

 
C’est l’histoire où Arnaud Boufigue lance Super Troc et prépare la venue des Élus en instruisant Gertrude de la Nouvelle Réalité Naturelle.

 
Mardi 3 mai
8 heures
Saint Tignous sur Nivette
 

C’est tout naturel


 

Avec son triple « té qui court », le slogan étale le dynamisme cursif de ses « Italiques Rageuses » sur tous les murs de la Salle des Marchés du Super Troc.

  Il le criera dès le lendemain de la voix enthousiaste des mille choristes embauchés pour l’occasion au travers de tous les transistors de la planète sur une ritournelle tirée de la « Petite Musique de Nuit » interprétée  au ralenti et une octave en dessous de la normale (pour lui donner de la gravité) par un pool de guitares électriques tonitruantes sur fond de basse obstinée dont la puissance profonde serait digne d’une batterie de défense côtière. 

  Des clips publicitaires envahiront toutes les chaînes de télé, l’imposant en prime time, accompagné, soutenu des mêmes thèmes, agrémenté de petits zoiseaux et de suavités cosmiques, quoique non dépourvues de cette pointe d’humour qui fait le succès durable des grandes campagnes de pub.

 
Il s’étalera en 3 sur 4 sur tous les panneaux d’affichage de toutes les villes du monde, dans toutes les langues et toutes les écritures, comme il s’affiche déjà sur tous les murs de Saint Tignous sur Nivette où il va jusqu’à se répandre en 7 sur 9 sur d’exceptionnels panneaux montés dans la nuit à toutes les entrées de la ville…

  Fond nu, argent et or, comme des à-plats métalliques, avec variation des deux, caractères noirs ou à l’inverse, ou en mélange de ces trois seules couleurs.

 
Et à côté, ou dessus, en superpositions et transparences partielles ou totales, avec des effets de recouvrement, de chevauchement, d’imbrication variés, tantôt à peine suggérée par une ombre de relief, tantôt lue au travers de la surface d’une eau frémissante, tantôt surgie de la brume, l’image de cet homme très jeune, blond aux yeux bleus accompagné d’une femme aussi jeune que lui et qui lui ressemble étrangement… Leurs regards limpides, parallèles et dominateurs fixent un horizon lointain… Tous deux sont vêtus de tuniques blanches nouées de cordelières d’or, mais leur silhouette, fluide et mince à l’extrême reste vague… Tous les deux sont beaux comme l’Antique…

  Beaux comme l’Antique, ils fixent un Avenir invisible à nos pauvres yeux, mais qu’eux, les Élus, discernent au-delà de toutes les contingences possibles auxquelles se trouvent soumises nos existences fragiles de troqueurs malhabiles… Mépris latent…

 
Et puis la légende : suivez les Élus…
 
Et, comme un logo, le dessin schématisé d’une lyre d’or sur fond de nuit…
 
Ah, aussi, cette autre affiche, plus intime, du visage extatique, aux lèvres entr’ouvertes gonflées de sensualité offerte, d’une femme au front couronné d’une lyre de diamants, renversé sous celui, attentif, concentré de « l’Élu » qui déverse toute la science lumineuse de ses yeux limpides dans le bleu profond de ses regards chavirés…

  Les infographistes et publicitaires de Super Troc ont été convoqués par téléphone dès trois heures du matin : « Campagne mondiale urgente, venir de suite, l’affichage test local est à finaliser, réaliser et mettre en place pour ce matin sept heures au plus tard. Récompenses ou sanctions… »

Ils ne s’y sont pas trompés : récompenses veut dire cinq euros à la fin du mois ; sanction pour retard, la porte…

 
A cinq heures, le plan de campagne était fixé (heureusement, « on » leur avait fourni les slogans et les clichés de base et ils n’avaient eu « qu’à » finaliser).

 
A six heures, grâce aux tables traçantes grand format, les affiches 3 sur 4 et 5 sur 7 étaient imprimées pour les panneaux de la ville et leurs matrices informatiques partaient via Internet vers une imprimerie centrale qui les déclinerait pour le monde entier.
 
Les mêmes documents, adaptés et ajustés, étaient envoyés aux régies publicitaires de tous les journaux et de tous les magasines pour diffusion immédiate en pleine page…

  Par ailleurs, les clips audio et vidéo, préparés on ne sait où arrivaient dans les régies des chaînes de télévision et de radio pour une première diffusion urgente et générale (mais qui donc disposait des fonds et de l’autorité suffisante pour les imposer ainsi ?).

 
A sept heures, l’affichage du magasin (3 sur 4 mais aussi 1,5 sur 2 ou affichettes) et celui de la ville étaient en place.

  A sept heures, Gertrude Pilon s’éveillait, fourbue, auprès de Sri Mardouk Shankara (alias Arnaud Boufigue) qui était rentré excité comme un pou sur le coup de trois heures du matin, était allé la pêcher d’une main ferme au fond du lit où elle rêvait justement de lui, et lui avait expliqué, arguments à l’appui, qu’elle devait désormais mettre toutes ses forces vives au service de l’Élu.
 
Ce qui avait entraîné une certaine confusion, dans la mesure où elle avait cru tout d’abord que c’était lui, l’Élu, vu ce qu’il demandait aux forces vives en question, et que justement elle s’appliquait de toutes lesdites forces à son service et à sa satisfaction. 

  Mais non, il lui avait expliqué qu’il s’agissait d’un personnage sans doute très ancien,  quoique très jeune d’aspect, qui venait de se révéler à l’humanité souffrante pour lui apporter le secours de son aide transcendante, et qu’elle en aurait la révélation sublime au petit matin.
 
Gertrude, qui cependant s’efforçait de satisfaire les exigences immédiates, pressantes, percutantes et obstinées de Sri Mardouk Shankara, ne voyait pas très clair dans cet approfondissement soudain qu’il exigeait de ses chakras et de sa conscience métaphysique : on était en lune rousse et justement, ça tombait bien, la sienne, de lune, était écarlate. Et elle ne voyait pas bien comment elle pourrait faire mieux que ce à quoi elle s’appliquait à l’instant, placée comme elle l’était avec le nez dans l’oreiller et le cul en l’air…

  Bonne fille, elle acquiesçait à tout et au reste, se réservant in petto d’en faire le tri à tête reposée dès la fin de l’assaut. Qui se prolongeait plus que de coutume. Non qu’elle s’en plaignît, bien au contraire, mais qu’elle en fût quelque peu surprise.

 
Bon. Elle s’excusa brièvement auprès de Sri Mardouk Shankara pour le manque momentané d’attention qu’elle portait à ses discours enflammés afin de laisser son in petto s’exprimer librement au travers des hululements qui lui étaient coutumiers en semblable occurrence.

  A huit heures, il lui avait tout réexpliqué trois fois de suite, et tout résumé en quelques points forts à retenir et à appliquer en tout, à savoir :
  Premier point : « C’est tout naturel ». Elle ne doit jamais finir une phrase sans dire « c’est tout naturel », qui constitue le nouveau mantra sur lequel va se fonder la Nouvelle Réalité Naturelle.

 
Deuxième point : « la Nouvelle Réalité Naturelle ». C’est une prise de conscience évoluée du monde qui doit englober toutes les autres et constituer une synthèse harmonieuse du Tout en Un par le Bien Naturel Universel. A savoir par cœur et à servir avant même la demande. Cela se manifeste au cours de réunions. (Genre Tupperware ? demande Gertrude) (Si tu veux, oui, répond Arnaud Boufigue)…

  Troisième point : « les Élus ». Ils sont deux. Un homme et une femme. Jumeaux. Ils incarnent la Nouvelle Réalité Naturelle, en sont les Guides et les Témoins. Ils Savent. Élus de la Nature, ils agissent pour son bien, et donc, pour le Bien Universel. Leur Jugement est de ce fait absolu et sans recours.  Et sans pitié. Leur Force, à la fois simple et infinie, est purement Naturelle. 

  Sa Mission à elle, Gertrude Pilon (Ma Mission !!! Yeah !!), est de relayer cette Parole. Elle devra se charger de la MJC, de Varochaix (aïe), et de Super Troc où elle devrait se trouver dans la matinée pour développer la rumeur selon laquelle tous ceux qui relaieront ce credo en participant aux réunions de la Nouvelle Réalité Naturelle bénéficieront d’une remise de 20 % sur leur compte de commission de troc. Et bien sûr, asséner le credo en question aussi souvent que possible auprès du plus grand nombre de troqueurs possible. Pas de discours, pas de démonstration, mais diffuser des rumeurs. Et des bons de ristourne. Et des invitations à participer aux réunions.

  Elle doit contacter Daniel Forpris, son « bras droit » à Super Troc qui aura reçu le matériel marketing nécessaire et avec qui elle collaborera. Tiens, voici un laissez-passer pour le joindre (un badge argenté décoré d’une lyre noire, au verso duquel il écrit de sa main (mais si !) « Gertrude Pilon »). Ah, tiens, prends ce carnet de bons de ristourne… Compris ?

  Gertrude a compris. Elle n’en peut plus d’amour et de reconnaissance pour Sri Mardouk Shankara, qui, s’il n’est l’Élu, est pour le moins son « bras droit », pense-t-elle du fond de son in petto délicieusement ravagé. 

 
Et quand elle dit son bras droit…

  Ce qui explique le désespoir qui la déchire lorsqu’il lui annonce son « départ en mission » pour quelque temps. Elle ne devra rien dire « à personne, même pas à la police si elle la questionne, et surtout pas aux Malfort même sous la torture » (mon héros, pense son in petto), de ce qu’il lui a fait (ooohhh, rougit  le même…) de ce qu’il lui a dit (croix de bois, croix de fer…), ni de sa Mission à elle (plutôt mourir). Et elle devra soutenir qu’il est rentré à minuit de l’inauguration du Tapas’Embal’. A la limite, elle pourra avouer qu’il a fini la nuit dans son lit, mais sans détailler (évidemment, ce serait trop long, s’enflamme son in petto).  

 
Il conclut par un  « Fais ma valise » sans réplique.

  Puis ce fut un « Allez, c’est l’envoi… », tout ensemble bénisseur et définitif.

 
Et à huit heures et demie, en ce mardi matin qui suivit la mort de Luis, il prit sa valise.

  Et il partit.

  Amen.
 

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