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L’ATTENTE / P3C1E23

P3C1E23 (Partie 3 / Chapitre 1 / Episode 23)

  N°168 / L’ATTENTE / P3C1E23

 
C’est l’histoire où, après que le Grand Crabe a enlevé Arthur, nous apprenons qu’il n’en est pas à son coup d’essai, et que c’est sans doute ainsi que les premiers Goums ont pu extraire les premiers clathrates de méthane. 

  Vendredi 10 juin
15 heures trente
Agotchilho, « Le Temple »

 
Livide, Béa regarde avec une stupeur absolue la surface de l’eau où tremblent des reflets. Ses ongles griffent la pierre du siège dans un geste inconscient de retrait devant l’horreur. Elle est tétanisée, livide, et les muscles noués à un point tel que Tijules s’éveille. 

  Sans que se mère en ait conscience, il se redresse en baillant, regarde autour de lui en se demandant bien pourquoi ils sont tous immobiles comme des cailloux, même Amaïa, mais elle, il a l’habitude : quand elle pense, et surtout ici, elle tire les volets, comme dit tonton Vic, et elle s’enferme au-dedans de sa tête. Mais pas mama Béa, ni tata Clèm, qu’il voit de l’autre côté d’Amaïa, avec Isœu sur les genoux. Isœu, c’est le nom qu’il a donné à la fille d’Amaïa, qui s’appelle aussi Rébéquée, même que ça pourrait faire des confusions et des mélanges avec Tatabéquée, alors, il l’appelle Isœu, en fait, ça veut dire Ptite-Sœur, mais avec son accent tijules, ça donne Isœu, et il l’appelle, alors elle le regarde et elle lui répond en goum qu’Ôoumloc vient de repartir et qu’elle non plus n’a pas eu le temps de le voir mais qu’elle aurait bien aimé, et que Clèm a l’air d’être drôlement embêtée et qu’elle est peut-être en train d’accoucher, comme elle a entendu dire par sa maman que c’était pour bientôt…

 
… et les deux marmots gazouillent au-dessus des accoudoirs des trônes de pierre sans que personne ait l’air de s’en occuper, et surtout pas Clèm ni Béa, qui restent pétrifiées.

  De l’autre côté du jubé de pierres basses qui sépare la salle de la mare dont les eaux ont repris leur aspect luisant de miroir d’obsidienne, les femmes aux pierres sonores se détournent et rejoignent leur Main, qui chacune se lève et repart, par petits groupes discrets et silencieux. 

 
Ne restent plus que Jeanne, et l’une des plus vieilles des vingt femmes qui étaient là, qui regarde son groupe, tout proche, échange quelques mots avec plusieurs d’entre elles, en se balançant sur place, comme des Juifs dévots, dans un goum particulièrement gras…

Béa semble s’effondrer, se tasser dans son siège, elle incline la tête et referme ses bras sur Tijules, qui proteste d’abord (il parlait à Isœu du bain de tout à l’heure) et s’aperçoit alors que mama Béa pleure. Il prend entre ses mains son visage ravagé et lui fait des baisers tout partout, comme elle aime, du front à la moustache, des oreilles jusqu’aux joues, en lui disant que tout ça c’est des histoires, mama Béa, qu’il est là et qu’il va tout faire pour qu’elle soit presque aussi contente que quand c’est Papatur qui la prend dans ses bras, parce qu’il est encore tout petit mais qu’il va grandir pour qu’elle soit très contente et que…

  … mais mama Béa pleure, et Amaïa lui prend la main et la force à redresser la tête qu’elle cachait contre Tijules :

- Ecoute.

Ecoute ce que dit Noumâou (la vieille femme s’adresse maintenant à la Mère, qui traduit à mesure)…

Au temps des premières Mains (voir P1C2E14), un accord a été passé entre notre peuple et Ôoumloc.

C’est lui qui nous a donné la force de « l’air solide qui dort au fond des mers et qui brûle ».

Mais il fallait aller le chercher, et aucun d’entre nous ne pouvait travailler enfoncé dans les flots (la vieille s’est tue et dialogue un temps avec les autres femmes, assises en rond).

Cela se passait il y a cent mille ans, précise Amaïa (mais la femme reprend et elle poursuit sa traduction approximative)…

Un jour, un jour précis qu’elle donne avec une grande exactitude, et c’était à la fin du printemps, Ôoumloc leur a montré comment plonger sous l’eau.
Il les a enfermés dans un manteau de bulles et les a entraînés sous les eaux de la mer.

C’est ainsi que les Goums ont pu creuser le fond, trouver les premiers gisements de « l’air solide qui dort au fond des mers et qui brûle » et chauffer leur domaine, dans lequel ils étaient en train de mourir de froid.
Elle dit que depuis, Ôoumloc n’a jamais plus montré le chemin du fond des eaux aux Goums, et que dans les Rubriques sacrées des Mains de l’Avenir, à l’égal de Noumâou, Amaïa restera la Mère qui a su convaincre le Grand Crabe, Ôoumloc, d’aider les Goums contre leurs ennemis, qui sont aussi les siens.

  La vieille femme s’incline, rejoint sa Main et sort…

  Amaïa tient maintenant la main de Béa dans la sienne, et aussi celle de Clèm, qui pleure sur son ventre.

Lorsque toutes les Mains sont ainsi reparties, Jeanne à son tour rejoint ses compagnons derrière le jubé de pierres basses et Amaïa leur dit :

- J’ai aussi peur que vous, mes amis, plus peut-être, car je connais la force terrible du Grand Crabe. Mais il a bien compris qu’en nous aidant, il s’aide. Il sait, je lui ai dit, que l’homme qui était là était manipulé par ceux qui ont voulu arrêter les courants qui le rendaient heureux, lui et tous ses semblables qui vivent aux grands fonds des océans du monde. Je lui ai expliqué que nos ennemis ont détourné les poudres qu’il nous a indiquées, et que nous fabriquons à partir d’éléments qu’il nous a apportés… Attendons… S’il vous plaît… Attendons…

 
Béa penche la tête, l’appuie sur son épaule, comme Clèm, chacune de son côté.

  Et les enfants, sur leurs genoux, discutent d’un nouveau jeu qu’ils viennent d’inventer.

 
Les Malfort se regroupent, assis sur le jubé, et ils attendent aussi…
 

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